elle éprouve en son cœur une éclosion silencieuse, délicieuse et

terrible. C'est que la présence de Dieu, quand plus rien en nous ne

l'offusque, devient active et efficace. Dieu surprend ce que nous avons

de plus secret:

Voici que tout éperdus, dans une révolte comme celle de la conception,

Nous sentons que nous ne pouvons plus défendre ceci en nous

Qui est comme le noyau germinal, le grain intime, la semence de notre

propre nom[9].

Et cette essence cachée, Dieu la développe, la déploie, l'épanouit en

fruits. Sous son aspiration l'arbre humain:

... invente dans son cœur ses fruits dans l'expansion de ses

branches[9].

Dans une joie merveilleuse il grandit sur la terre, qu'il bénit de son

ombre, il élargit son branchage bienfaisant, il ouvre ses fleurs vers

le Ciel. Et quand la mort descend sur lui avec la fin du jour,

Au lieu de fleurs, il n'y a plus que des fruits et la terre en est

jonchée[10].

Sous le rayon ineffable de Dieu, les âmes, comme celle de Violaine

dépouillées, mûrissent et fructifient et c'est dans un perpétuel

transport qu'elles vivent et meurent. Car: "la joie éternelle n'est pas

loin de nous". Ce n'est pas un rêve ou un appétit morbide, c'est un

besoin organique et légitime de notre nature, le plus essentiel: "Le

Royaume des Cieux est en nous[11]".

Comme il est présent en nos cœurs, Dieu doit être présent au cœur de

nos cités. Seules vivent et prospèrent les sociétés qui le possèdent;

car seules sa vision, son ostension peuvent organiser l'union entre les

hommes:

Chaque homme, pour vivre toute son âme, appelle de multiples

accords[12]....

Ce n'est pas seulement la compagnie de la femme qui lui est nécessaire;

il ne trouve pas en elle seule satisfaction; son besoin est plus vaste,

son indigence plus exigeante. Il faut

Qu'à chaque homme _soient_ donnés tous les hommes[13],

que des correspondances relient chacun à toute l'humanité:

Je pense qu'il n'est point d'être si vil et si infime

Qu'il ne soit nécessaire à notre unanimité[14].

La Ville sera donc constituée en vérité et en solidité si elle ménage

entre tous les hommes "une harmonie invincible[15]", si elle fonde

entre les besoins de chacun et sa fonction un équilibre sûr, si elle

remplace "l'échange" par "la communion[16]". Dans cette communion ce

n'est plus un salaire qu'en retour de son travail attendra l'ouvrier,

mais la satisfaction par les autres de ses besoins, la réponse de ses

frères à ses désirs, le complément librement concédé de son indigence.

Mais, pour obtenir ce merveilleux accord, il n'est pas besoin d'une

_ré-forme_, d'une modification de la forme sociale. La société n'est

pas un engin à imaginer, une organisation à combiner: elle est un

fait, elle existe. Elle est complète "avec tous ses organes[17]";

tous ses membres, même ceux qui contemplent et qui sont "ouverts sur

l'esprit", ont leur rôle fixé et constituent un corps unique. Il ne

faut que donner à ce corps une tête, que proposer à sa fonction la fin

véritable: Dieu. Il suffit de rendre Dieu présent, de l'offrir sans

cesse à tous les regards pour qu'ils trouvent en lui leur convergence.

Car

... La vérité incompréhensible

Est comme le soleil dans la vision de qui toute chose

Dans l'ivresse de la joie et dans l'exultation du témoignage

Invente sa forme et sa vie[18].

Afin de fixer cette présence et de retenir Dieu parmi eux, les hommes

construisent l'église. Au début ce n'est que le carrefour vêtu d'un

toit; le lieu où les hommes se rencontrent et s'assemblent, s'abrite

d'une couverture; l'église n'est que la basilique, asile du commerce

et de la transaction. Mais Dieu vient substituer à l'échange la

communion; il s'établit dans l'église; sa présence en gonfle et

distend les parois; le plafond se mue en voûte, un effort soulève la

pierre. La croix est "plantée dans le fond de l'édifice, selon ce

geste des deux bras écartés qui montre, qui déploie, qui appelle et

qui arrête; qui arrête, ne permettant pas d'aller plus loin[19]". La

foule reflue, s'élargit; à son admission s'oppose et se propose la

présence divine. L'église s'élance d'un second et vertigineux élan,

déchirant l'épaisseur de ses murs, éployant ses ogives comme des

ailes, produisant vers le ciel la prière de ses flèches. Elle devient

l'âme de la ville, le centre et le noyau de la communauté et son geste

vers Dieu. En elle se viennent confondre toutes les aspirations en

une aspiration unique, en un seul amour, en une seule oraison: "Ainsi

l'on ne voit jamais dans nos vieilles villes la Cathédrale se dégager

nettement des maisons où elle est comme prise... L'église _levait_ de

la ville et la ville naissait de l'église, étroitement adhérente aux

flancs et comme sous les bras de l'Eve de pierre[20]". Elle était le

signe de la communion en Dieu et de l'unité vivante de la cité.

Mais avec les siècles le doute est venu. Pour que nous n'oubliions

pas Dieu, il faut que sa présence nous soit rendue par l'église plus

évidente encore; il faut qu'à chaque instant du jour notre regard

puisse le rencontrer:

Pour nous, moins forts que nos pères, nous avons besoin d'une

assistance plus continue,

Et nous disons au Seigneur de rester avec nous,

Parce que le soir approche[21].

C'est pourquoi Pierre de Craon a bâti son église qui est triple; à

l'Eglise du Matin il a soudé l'Eglise du Soir et l'Eglise de la Nuit.

En chacune de partout on aperçoit "le flamboyant Autel[22]", "le

Buisson ardent[22]", "le Centre sacré dans les flammes[23]" et, comme

chacune s'appareille et s'accommode à un état de notre âme, ainsi

toutes convergent vers la vision unique, vers l'ineffable incendie. A

l'extérieur l'édifice s'exhausse confusément vers le ciel et, simulant

le soulèvement de la ville tout entière vers Dieu,

Culmine en un faîte essentiel[24].

Tel est le piège ménagé par les hommes pour établir, consolider et

retenir parmi eux Celui dont ils ne peuvent sans périr détourner les

yeux.

Que sont cependant les bienfaits de la présence divine ici-bas au

prix de la possession qui nous est réservée après la mort! Alors nous

verrons Dieu face à face. Une fois le corps dépouillé et disparu ce

mur qu'est la chair entre nous et Lui, nous "voici nus dans le Regard

sévère[25]". Si sur terre nous avons vécu avec Lui en vivant dans

l'église, Dieu va nous être livré pour que nous nous en emparions,

pour qu'il soit notre bien et notre inépuisable délice. Cependant

notre possession ne sera pas une confusion, un évanouissement en Lui.

L'âme reste distincte: car, si elle ne diffère point de Dieu par sa

substance, si elle est son image adéquate, si elle est simple comme il

est simple, elle a du moins une fin spéciale, elle a été créée dans

une intention particulière, elle est appelée à rendre un témoignage

qu'elle seule peut rendre. C'est ce secret de son individualité qu'elle

apprend par la révélation de "ce "nom nouveau" dont parlent les Saints

Livres[26]". Elle possède, quand elle le sait, "le rythme essentiel

de ce mouvement[27]" qui la constitue et par là même elle connaît le

mode particulier de son union à Dieu. Elle transforme selon l'_idée_

qui lui est spéciale, la substance qu'elle puise en Lui. Elle aspire

Dieu et elle expire une image marquée de son propre sceau. C'est la

véritable _action de grâces_, semblable à la fonction respiratoire:

"O continuation de notre cœur! ô parole incommunicable! ô acte dans

le Ciel futur!... Quelle prise, d'un empire ou d'un corps de femme

entre des bras impitoyables, comparable à ce saisissement de Dieu par

notre âme, comme la chaux saisit le sable, et quelle mort (la mort,

notre très précieux patrimoine), nous permet enfin un aussi parfait

holocauste, une aussi généreuse restitution, un don si filial et si

tendre[28]"?

Ainsi qu'elle nous permet d'appréhender Dieu, la destruction du corps

nous met en communion avec toutes les autres âmes. Car "il y a une

étendue spirituelle où les "distances" sont réglées non plus par

l'éloignement tactile, mais par les relations harmoniques[29]". Même,

l'âme séparée continue à connaître les âmes non-séparées et les choses

matérielles. Elle n'est pas immobile; elle est toujours un rythme,

le battement d'un cœur,, elle ne cesse pas de naître ni par suite de

connaître: "Elle fait partie d'un ensemble et d'un équilibre dont elle

ressent en elle-même toutes les variations[30]". L'âme en Dieu embrasse

toute la Création, et elle ne s'en détache pas, elle ne s'interrompt

pas d'agir sur elle; elle poursuit dans l'éternité l'accomplissement

du rôle qui lui a été confié sur terre; mais sa vie, débarrassée des

entraves charnelles, au lieu d'être heurtée et incohérente devient "un

vers (vers, direction) de la justesse la plus exquise[31]". "Notre

occupation pour l'éternité sera l'accomplissement de notre part dans

la perpétration de l'Office, le maintien de notre équilibre toujours

nouveau dans un immense tact amoureux de tous nos frères, l'élévation

de notre voix dans l'inénarrable gémissement de l'Amour[32]"!

[1] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 163.

[2] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 13.

[3] _Ibid_. § 12.

[4] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 287. Il y a un peu plus

haut:

Comme Dieu a aimé ses créatures au commencement, il les aime jusqu'à

la fin.

Il ne retire point l'être qu'il leur a communiqué et ses volontés sont

sans repentir.

[5] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 487.

[6] _Ibid_. p. 487.

[7] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 488.

[8] _Ibid_. p. 487.

[9] _Ibid_. p. 491.

[10] _La Jeune Fille Violaine_, L'Arbre, p. 491.

[11] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 14.

[12] _La Ville_. L'Arbre, p. 391.

[13] _La Ville_. L'Arbre, p. 392.

[14] _Ibid_. p. 391.

[15] _Ibid_. p. 391.

[16] _Ibid_. p. 392.

[17] _Ibid_. p. 424.

[18] _La Ville_. L'Arbre, p. 422-423.

[19] _Développement de l'Eglise_. Art Poétique, p. 187.

[20] _Développement de l'Eglise_. Art Poétique, p. 182.

[21] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 524.

[22] _Ibid_. p. 527.

[23] _Ibid_. p. 525.

[24] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 528.

[25] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 162-163.

[26] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 165.

[27] _Ibid_. p. 166.

[28] _Ibid_. p. 167-168.

[29] _Ibid_. p. 171.

[30] _Traité de la Co-naissance_, Art poétique, p. 174.

[31] _Ibid_. p. 175.

[32] _Ibid_. p. 178.

IV

PRIÈRE

Et maintenant il faut recourir au silence, il faut tout oublier de

cette analyse simplement destinée à faciliter la lecture. Voici que

dans le secret l'œuvre de Claudel se reforme, se rassemble, se condense

et nous apparaît soudain dans sa terrible beauté. Malheureux celui que

le premier choc n'effraiera point! Car il n'aura pas compris.--Claudel

est redoutable et cruel; il se jette sur nous avec la même impétuosité

que son Dieu, il réclame tout de nous, il veut nous enflammer tout

entiers, il n'est pas une parcelle de nous qu'il renonce à accaparer:

"Il est plus dur que l'enfer." Qu'on ne pense pas pouvoir lui consacrer

une froide admiration! Ce n'est pas l'assentiment de notre goût

qu'il désire; mais il exige notre âme, afin de l'offrir à Dieu; il

veut forcer notre consentement intime; il veut nous arracher, malgré

nous, à l'abjection du doute et du dilettantisme. Comme réponse à nos

résistances, il assène sans cesse sa formidable vérité. Il est un

missionnaire et un apôtre.

Ceux qui voudront lui échapper sauront le prix qu'il en coûte. Sa façon

de rendre compte du monde est si serrée, son explication s'offre à nous

avec une telle force (car quelle doctrine philosophique s'imposerait

comme elle à tout notre être et saurait comme elle le pénétrer?), elle

est si despotiquement convaincante, que la repousser c'est embrasser

le néant. Refuser le christianisme de Claudel, c'est se condamner à

n'avoir plus de recours qu'en le néant. A l'ineffable révélation ne

s'oppose de valable que le "_Rien n'est_" de Besme. C'est ce cri seul

que Claudel n'a pu réduire; ce cri seul du désespoir sans fond est le

bien et la possession de qui a pu s'arracher à Claudel.

Mais ceux en qui sa persuasion s'est insinuée, ont un plus doux

privilège. Ils peuvent maintenant, dans le transport de la foi, prier

cette prière:

O mon Dieu, je suis devant vous passionné, hagard, misérable, avec

ma force et avec ma faiblesse, avec mon courage et avec ma lâcheté,

avec mon ambition et avec mon abjection. Je suis devant vous avec ma

pourriture. Chaque jour je mène à bout ma besogne, chaque jour je

m'acquitte minutieusement de ma fonction terrestre. Ce n'est aucune

satisfaction que je cherche: nulle part je n'asseois ma jouissance.

Mais je me suis rendu sensible à l'appel secret que vous m'adressez au

delà du bonheur: une faible question a filtré jusqu'à moi. Je comprends

comment il faut y répondre. Lourdement, péniblement, je soulève vers

vous le poids que je suis: hors de mes ténèbres, hors de la matière qui

m'enserre et dont je suis fait, je tends vers votre présence mes deux

bras à tâtons.--Déjà je sens votre feu m'emprendre, déjà vous saisissez

ce que j'ai en moi d'unique et d'essentiel, de plus profond, de plus

caché, mon noyau intérieur. Je me révolte et je ne me défends plus;

dans un sursaut, dans un abandon délicieux, je vous livre mon cœur; je

suis comme la bien-aimée qui abandonne ses mains; vous êtes en moi, je

suis en vous: communion indémêlée, fusion de l'être en l'Etre. A votre

attraction rien de moi n'est plus soustrait. Vous faites jaillir de moi

mes actes comme de l'arbre les fruits. Je grandis, je mûris, j'adore.

Sous votre rayon ma vie se développe et s'épanouit. Et voici que ce

bonheur, à quoi j'avais renoncé, je le sens qui soudain sourd, monte et

m'envahit, non plus fragmentaire et fugitif et comme un sourire dans

les larmes, mais fort, continu, inépuisable comme une source vive:

Certes j'ai toujours pensé que c'était une bonne chose que la joie.

Mais maintenant j'ai tout!

Je possède tout sous mes mains! et je suis comme quelqu'un qui, voyant

un arbre chargé de fruits,

Etant monté sur l'échelle, il sent plier sous son corps le profond

branchage.

Il faut que je parle sous l'arbre, comme la flûte qui n'est ni basse,

ni aiguë! Comme l'eau

Me soulève! L'action de grâces descelle la pierre de mon cœur!

Que je vive ainsi! que je grandisse ainsi, mélangé à mon Dieu, comme

la vigne et l'olivier[1]!

1906-1907.

[1] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 534.

LES ŒUVRES LYRIQUES DE CLAUDEL

L'amour dévore la crainte, la gloire

absorbe la mort!

(_Hymne de la Pentecôte_.)

_La Jeune Fille Violaine_ s'achevait dans la joie. A la fin de _Partage

de Midi_, c'était avec un débordant espoir qu'Ysé et Mesa entraient

dans la mort. Mais cette joie,

par quelles routes longues et pénibles[1],

par combien de souffrances il avait fallu l'atteindre! Elle

n'apparaissait dans les drames que par moments. Elle surgissait avec

la violence d'un cri qui, de temps en temps, délivre le cœur oppressé.

Comme si les personnages entrevoyaient soudain à travers leurs maux

présents le lourd déploiement de l'au-delà, ils levaient

... les mains dans la transe et le transport de l'espérance sauvage et

sourde[2]!

Maintenant toute plainte s'est tue. De même que chaque poème monte

peu à peu vers l'éclat de la joie, de même, à travers l'œuvre entier

de Claudel, la joie, comme une parole de plus en plus distincte et

solitaire, s'est élevée. Et voici que dans les œuvres lyriques, elle

chante pure, debout ainsi qu'un grand ange blanc:

Tout s'est tu, mais l'esprit qui contient toute chose ne se contient

pas en moi.

L'esprit qui tient toute chose ensemble a la science de la voix,

Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui déferle!

Il n'est à ce discours parole ou son, pause ou sens,

Rien qu'un cri, la modulation de la Joie, la Joie même qui s'élève et

qui descend,

O Dieu, j'entends mon âme folle en moi qui pleure et qui chante[3].

Les poèmes lyriques de Claudel ne forment qu'une immense action de

grâces. Pourtant, parce que leurs voix, jointes en un chant unique,

laissent distinguer dans le concert leur qualité respective, il nous

faudra séparer les Odes et les Hymnes. Mais les réflexions différentes

qu'elles nous inspireront, ne cesseront pas d'être générales et, pour

mieux convenir aux unes, ne perdront pas, appliquées aux autres, toute

propriété.

* * * * *

Dans les _Odes_ la phrase ne se déroule pas régulière, uniforme. En son

début, la fin n'est pas, impliquée. Au lieu de se développer suivant

une courbe calculée, elle se compose du tumulte même des images. Sa

richesse fait son désordre. Tant de spectacles et d'idées se pressent

dans l'esprit du poète qu'ils n'attendent pas de laisser la période se

former exactement. Une impatience les pousse et les force à se produire

tous ensemble avant de s'être rendus compatibles. Ils se font accepter

avec toute leur tressaillante différence. La phrase se précipite comme

un courant gorgé, comme une rivière qui charrie[4].

Chaque image se présente avec la forme de proposition qu'elle appelait;

elle refuse de se soumettre à la construction générale. Il faut qu'elle

trouve place, entière et vivante.

Voici soudain, quand le poète nouveau comblé de l'explosion

intelligible,

La clameur noire de toute la vie nouée par le nombril dans la

commotion de la base,

S'ouvre, l'accès

Faisant sauter la clôture, le souffle de lui-même

Violentant les mâchoires coupantes,

Le frémissant Novénaire avec un cri[5]!

Souvent, alors qu'une pensée déjà commence à s'exprimer, une image

si forte apparaît qu'elle interrompt la phrase, s'épand au centre et

parfois laisse inachevé le développement qu'elle a suspendu.

Aucune continuité préconçue ne vient ordonner la naissance des

propositions, ni agencer leurs contacts. Elles surgissent selon la

force sensuelle des visions qu'elles traduisent. Chacune s'ajoute

tout entière à la précédente et ne se déforme en aucun point pour

préparer sa liaison, pour se joindre à celles entre lesquelles elle

est comprise. Aussi a-t-on le sentiment que les images sont planes et

horizontales, qu'elles ne se disposent jamais suivant une déclivité et

qu'elles s'élèvent les unes au-dessus des autres, comme les marches

étales d'un escalier rustique[6].

Le poème dans son ensemble se développe sur le modèle d'une phrase. La

composition imite la syntaxe:

O mon âme impatiente, pareille à l'aigle sans art! comment

ferions-nous pour ajuster aucun vers? à l'aigle qui ne sait pas faire

son nid même?

Que mon vers ne soit rien d'esclave! mais tel que l'aigle marin qui

s'est jeté sur un grand poisson,

Et l'on ne voit rien qu'un éclatant tourbillon d'ailes et

l'éclaboussement de l'écume!

Mais vous ne m'abandonnerez point, ô Muses modératrices[7].

Le poète ne "concerte aucun plan[8]". Il compose par tableaux qui

naissent les uns des autres:

Et comme quand en automne on marche dans des flaques de petits oiseaux,

Les ombres et les images par tourbillons s'élèvent sous ton pas

suscitateur[9]!

Nous avançons dans le poème en passant d'un spectacle à un autre.

Que le nom de la Vierge Marie soit prononcé: aussitôt voici la

Visitation[10]. Ou, s'il est parlé d'Homère, le poète ne peut

s'empêcher d'apercevoir l'Odyssée comme un large drame splendide encore

ouvert au fond des temps[11]. Et l'_Enéide_, et la _Divine Comédie_

passent ainsi que de hauts vaisseaux entrevus... Le poème est conduit

par l'imagination. C'est elle qui marche, dans l'égarement et le

transport, partagée entre toutes les splendeurs qu'elle découvre.[12]

Et ce sont ses sursauts qui font l'enchaînement de l'Ode.

Aussi ne faut-il pas chercher d'abord la direction intellectuelle du

poème, mais trouver le point précis d'où l'on puisse contempler sans

déplacement toutes les visions offertes. Il y a une certaine attitude

de l'imagination qui rend liés tous les spectacles comme ils le furent

dans l'esprit du poète. Il n'est besoin que d'un peu d'abandon pour s'y

sentir soudain placé:

O grammairien dans mes vers! Ne cherche point le chemin, cherche le

centre! mesure, comprends l'espace compris entre ces feux solitaires!

Que je ne sache point ce que je dis! que je sois une note en travail!

que je sois anéanti dans mon mouvement! (rien que la petite pression

de la main pour gouverner.)

Que je maintienne mon poids comme une lourde étoile à travers l'hymne

fourmillante[13]!

Cependant, nous apercevons que ce grand courant d'images ne se laisse

pas conduire au seul hasard. Pas de fil logique. Mais une intention

toujours présente évite les divergences inutiles, ramène sans cesse

cet élan multiple avant qu'il ne s'éparpille. Il y a "_la petite

pression de la main pour gouverner_". Il y a l'intervention des "_Muses

modératrices_".

Une pensée secrète, la même jusqu'au bout, pèse au cœur du poème. Elle

l'entraîne par sa simple présence sans se dévoiler jamais complètement.

Elle reste close et sourde. Mais elle persiste. Et si je ne peux pas, à

la dernière ligne, l'exprimer, du moins l'ai-je comprise, _prise avec

moi_.

De temps en temps seulement, comme sous une mer agitée et confuse on

entrevoit le roc, l'idée sous la fluctuation des images se découvre.

Elle est là, je vais la saisir. Mais déjà une nouvelle vague de visions

s'élève et la submerge.

Lire une Ode de Claudel, c'est être porté par un navire certain au

milieu d'une large tempête sensuelle. Cette ondulation puissante, ces

giclements ... ils traduisent tout ce qu'il y a dans la joie d'ampleur

et de générosité.

* * * * *

Mais dans les _Hymnes_, de la joie s'exprime surtout la jalousie. La

joie est une passion exclusive. A mesure qu'elle monte, elle rend celui

qu'elle possède de plus en plus solitaire. Le chrétien se voit seul en

présence de Dieu:

Et il regarde face-à-face avec tranquillité, dans la force et dans la

plénitude de son cœur[14].

Vous êtes ici avec moi, et je m'en vais faire à loisir pour vous seul

un beau cantique, comme un pasteur sur le Carmel qui regarde un petit

nuage[15].

La joie distingue comme le feu. Elle tient séparé. Dans l'_Hymne du

Saint-Sacrement_, chaque strophe se termine par un vers plus court que

les autres, qui semble vouloir la fermer avec avarice. Qu'aucun impie

ne s'introduise dans le désert de lumière où se sent ravi le chrétien:

Jugez-moi et discernez ma cause de la race d'Edom et d'Amalech[16].

Jamais plus Vous ne direz pareil celui qui Vous aime à ceux qui ne

Vous ont aimé pas[17]!

Si fervent est le transport du poète, si pleine de certitude sa

fidélité, que son espérance même est comme un défi:

Et je rirai à mon dernier jour[18]!

De cette âpreté et de cette solitude de la joie, on trouve l'expression

dans la forme même des Hymnes. La régularité rythmique des vers, leurs

rimes, leur répartition en strophes donnent au poème l'allure d'une

brûlante litanie. Le retour des mêmes sons et des mêmes mouvements

imprime à la voix je ne sais quelle monotonie impitoyable. Je sens tout

de suite que dans l'hymne entière ne sera récitée qu'une seule passion,

que rien ne viendra l'inquiéter, qu'il ne faut m'attendre qu'à sa

croissance, qu'à son ascension dévorante. C'est ainsi que le feu prend

et n'augmente sa violence qu'en se nourrissant de sa riche sécheresse.

Aucune ombre. Aucun instant de fraîcheur. Nous sommes dans un champ

aride et flambant. Il n'y a que du chaume par terre. Une ardeur pèse.

C'est la canicule de la Vérité:

Terrible silence de midi où votre nom seul est répondu[19]!

Votre amour est comme le feu de la mort, votre zèle est plus dur que

l'enfer[20].

Voici du soleil sur nous...

la face évidente et torride[21].

Et la langue de Dieu sur nous avec un cri éclatant[22]!

Il semble que les _Hymnes_ soient faites avec cette lumière cruelle de

la joie. Tous les éléments en sont éblouissants de dureté. Peut-être

faut-il attendre désormais de Claudel des œuvres qu'aucune souffrance

ne pénétrera plus, qui se composeront de l'éclat même de sa foi.

J'entrevois des drames formés par de courts rayons étincelants comme

des glaives croisés, une poésie fervente et brève comme l'Eté.

1910.

[1] _Partage de Midi_, p. 152.

[2] _Magnificat_. Cinq Grandes Odes suivies d'un Processionnal pour

saluer le siècle nouveau, p. 75.

[3] _Hymne de la Pentecôte_, dans l'_Occident_ de mai 1909,

p. 213-214.

[4] Cf. _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 25:

...... Voici que dans tous les cantons de ton âme

Se résout le Génie, pareil aux eaux de l'hiver!

[5] _Les Muses_. Cinq grandes Odes, p. 7 et 8.

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 5 / 13 段