qui est le privilège de l'animal, et qui consiste proprement dans
le fait d'endurer le contact des objets circumvoisins, dans
l'_information_ de l'être par le dehors. La connaissance intelligible,
réservée à l'homme seul, est la perception de la _constance_,
la découverte de ce qu'il y a de _semblable_ dans les choses,
l'appréhension du général.--Voir la 2e et la 3e parties du
_Traité de la Co-naissance_.
[22] _Traité de la Co-naissance_. Art. Poétique, p. 143.
[23] _Ibid_. p. 111-112.
[24] _Ibid_. p. 109.
[25] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 137-138.
[26] _Ibid_. p. 138.
[27] "L'intelligence est ce qui consomme les choses, ce qui les
réduit à l'esprit, c'est-à-dire à ce mouvement dont elles le
décèlent en fuyant..." _Ibid_. p. 141.
[28] _Ibid_. p. 142.
[29] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 148.
[30] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 19.
[31] _L'Echange_. L'Arbre, p. 215.
[32] _Ibid_. p. 179.
[33] _L'Echange_. L'Arbre, p. 208.
[34] _Ibid_. p. 220.
[35] _Ibid_. p. 231.
[36] _Ibid_. p. 227.
[37] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 33.
[38] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 530.
[39] _Ibid_. p. 496.
[40] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 532.
[41] _Ibid_. p. 530.
[42] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 25.
DIEU
Le Monde décèle Dieu. Le Monde n'est que mouvement; l'essence de toute
chose et de tout être est mouvement; ce que nous appelons matière n'est
point la cause ou le lieu du mouvement, mais simplement les "divers
arrangements[1]", les formes que produit le mouvement. L'homme même est
une vibration, son esprit un mouvement. Or: "le mouvement d'un corps
est son abandon du lieu premièrement occupé. Il est donc, nous l'avons
dit, de soi et avant tout, un échappement, un recul, une fuite, un
éloignement imposé par une force extérieure plus grande. Il est l'effet
d'une intolérance, l'impossibilité de rester à la même place, d'être
là, de subsister... L'origine du mouvement est dans ce frémissement qui
saisit la matière au contact d'une réalité différente: l'Esprit. Il
est la dilatation d'une poignée d'astres dans l'espace; et la source
du temps, la peur de Dieu, la répulsion essentielle, enregistrée par
l'engin des mondes[2]". "Tout mouvement ... est _d_'un point et non pas
_vers_ un point[3]". Ce fait que le monde se meut en toutes ses parties
et passe, implique qu'il y a quelque chose qui ne passe point: "Toute
chose créée ... désigne son origine en s'en écartant[4]". De même que
nous reconnaissons la présence d'un lièvre au tremblement de la haie
où il se cache, de même nous devinons Dieu au branle de l'Univers, le
Créateur à "l'agitation sacrée de la créature[5]". En un certain sens
le Monde est ce qui n'est pas: "Tout _périt_. L'univers n'est qu'une
manière totale de ne pas être ce qui est[6]".--Dieu, s'il est, épuise
toute l'existence. Pour exister aussi d'une certaine façon, il faut
s'exclure de lui, se séparer de lui, le fuir, s'occuper à ne pas être
ce qu'il est. Or en effet tout fuit d'un point qu'on ne voit pas, tout
s'écoule, tout travaille à _périr_, à ne pas être. Donc Dieu est. C'est
ainsi que l'instabilité du Monde prouve Dieu. Elle est inexplicable
sans Lui. Le _sens_ des choses ne se comprend que par Lui.
Mais ce _sens_ ne peut être représenté par la ligne droite; le
mouvement ne va pas indéfiniment dans la même direction: "Tout
mouvement est limité par une fin, qui est la production, la naissance
d'un être, quelque chose qui soit capable de _finir_[7]". Ainsi
s'organise, comme nous l'avons vu, la combinaison des formes, dont
la totalité constitue la Nature. La _Nature_ est ce qui "est occupé
à naître[8]", c'est-à-dire à être ce qui n'est pas, à ne pas être ce
qui est, à ne pas être Dieu. Chacun de ces efforts individuels, de
ces mouvements particuliers, qui sont l'essence des choses, tend vers
une _fin_, qui est son complément, ce qui lui manque pour être total.
Et l'ensemble a aussi sa _fin_, qui est l'Unité. L'univers ("version
à l'unité")[8] a pour _fin_ l'Un, c'est-à-dire Dieu, en qui il doit
finalement se résoudre. De même qu'il sort de Dieu, il y retourne;
il a en lui son principe et en lui sa consommation; son origine et
sa fin sont Dieu. Dieu l'a créé pour qu'il "représente au-devant de
ce qui est ce qui n'est pas[9]". Il ne faut donc pas qu'il oublie sa
"précarité" et pense pouvoir se suffire. Il n'existe pas pour lui-même,
mais seulement pour ne plus exister, pour "se décomposer dans l'accord
explicatif et total, "pour" consommer la parole d'adoration à l'oreille
de _Sigè_ l'Abîme[10]".
Seul l'esprit de l'homme ne passe point, il est la seule chose qui,
hors de Dieu, _subsiste_. C'est qu'il a été créé pour une mission
spéciale. Tandis que l'animal est "construit comme un joujou pour
tel saut déterminé[11]", "l'homme connaît le permanent, c'est-à-dire
qu'en toutes choses il reconnaît le fait de la variation par rapport
à un point fixe, comme en chinois l'idée d'éternité est exprimée par
le caractère "eau" avec un point au-dessus[12]". Il saisit le rapport
constant entre la fuite du monde et l'immobilité de Dieu. Il réduit
les choses à l'éternité en les _comprenant_ et en les nommant. Il les
arrache au temps, il crée dans son esprit leur image indestructible et
il les fixe dans un mot "inexterminable[13]".--Comme nous le savons,
le rôle de l'homme est de se faire l'image commune des éléments
innombrables de l'univers, de les comprendre. Nous voyons maintenant
que c'est pour les offrir sous cette forme impérissable à Dieu. L'homme
est chargé de _représenter_ sans cesse au Créateur la Création: "Tout
_passe_, et, rien n'étant présent, tout doit être représenté[14]". A
l'homme un esprit a été donné, simple, incorruptible pour connaître
toutes choses, pour les ordonner autour de lui comme autour de leur
principe, pour leur prêter un _sens_ en leur fournissant un point
de convergence, et pour les dédier ensuite, ainsi éternisées, au
Principe véritable qui les a produites: "L'homme est un principe exclu,
une origine forclose. Par rapport au monde, il est chargé du rôle
d'origine, de "faire" le principe selon quoi tout vient s'ordonner...
Par rapport à Dieu, il est le délégué aux relations extérieures, le
_représentant_ et le fondé de pouvoirs[15]". Dieu a établi l'homme
sur la terre pour l'administrer comme un intendant qui doit compte au
maître de sa gestion; il lui a livré le monde
... pour qu'il lui en fasse la préparation, l'offrande, le sacrifice
et la dédicace[16].
Telle est la place de l'homme, tel est son "séjour
intransgressible[17]". L'homme occupe "le très-saint Milieu[18]"; il
est à l'intersection du Ciel et de la Terre, il est le centre de la
Croix. Le bâton de l'Empereur a poussé deux branches latérales, et
c'est le signe que présente au peuple l'Explorateur de l'Enfer. Comme
l'Arbre, l'homme est soumis à une double attraction: celle du sol où
l'attachent ses racines, celle du soleil qui fait épanouir ses feuilles
et l'attire vers en haut. Autrement dit, l'homme subit l'exigence du
monde où il vit, qui réclame de lui la conscience, et l'exigence de
Dieu, à qui il doit consacrer cette image du monde qu'il élabore. A
ces deux questions simultanées et contraires il doit répondre par son
travail d'abord, ensuite par son repos. Par son travail il arrache à
la terre tout ce qu'elle renferme de précieux, il réunit ses tendances
obscures et en fait une pure idée. Par son repos il offre à Dieu ce
joyau, cette quintessence. Il faut donc qu'après les six jours de
labeur, il dédie le septième au repos:
... Comme un serviteur qui, ayant paré sa maison y introduit son
maître, Qu'il élève les mains vers le Ciel[19].
Et qu'il se tienne debout sur la terre, comme un prêtre auprès de la
table des offrandes[20].
Telle est la prescription par laquelle l'ordre est établi dans le Monde.
[1] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 152.
[2] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 33-34.
[3] _Ibid_. p. 52.
[4] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 134.
[5] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 2.
[6] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 132.
[7] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 135.
[8] _Ibid_. p. 136.
[9] _Ibid_. p. 137.
[10] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 52.
[11] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 155.
[12] _Ibid_. p. 156.
[13] _Ibid_. p. 157 et 158.
[14] _Ibid_. p. 136.
[15] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 133.
[16] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 304.
[17] _Ibid_. p. 314.
[18] _Ibid_. p. 310.
[19] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 304.
[20] _Ibid_. p. 317.
LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA RÉDEMPTION
Mais en réalité l'ordre n'est pas dans le monde: "Nous vivons ... dans
un état de désordre. Il y a eu une viciation de l'_Ordre_ primitif, du
commandement qui a enjoint aux choses d'apparaître; un gauchissement
de certains rouages qui cause du frottement dans tout l'appareil[1]".
C'est pourquoi nous prend à contempler le monde cette angoisse qui
étreint Cébès. Nous nous interrogeons dans la terreur, nous cherchons,
sans le trouver, le sens de ce que nous voyons. C'est l'effroi du jeune
homme:
... qui contemple sans comprendre l'ouverture du jour,
Empli de chuchotements comme un arbre mort[2].
Sa signification a été retirée à l'univers. Un chaos est présenté à
notre anxiété.
"Ce désordre par définition ne peut être l'œuvre du Créateur, puisque
toute chose est bonne de ce seul fait qu'elle soit son œuvre. Il ne
peut donc être l'œuvre que de la créature libre, libre de se prendre
elle-même pour fin, au lieu de Dieu qui n'a pas de fin. Différence,
préférence. Cette préférence vicieuse est le péché dit _originel_,
qui a pour cause cette différence originelle d'avec Dieu en qui
l'être se complaît, se plaît en tant que tel[3]". Le péché originel
est proprement le refus de l'aveu, le refus de reconnaître Dieu pour
fin. Créé par Dieu à son image, l'homme s'est saisi de l'être qui lui
était remis, et il a fait de lui-même sa fin; il a renié le Seigneur
du Ciel; il a dénié l'hommage; il a détourné son regard de la présence
divine; il a dit non à la lumière. L'humanité s'est soustraite à Dieu.
C'est pourquoi s'émeut encore en nous cet "esprit de blasphème[4]",
cette scélératesse profonde, ce "cri bas" dont l'Empereur, au contact
du Démon, se sent brusquement torturé: relique du méfait primitif,
survivance de la révolte originelle. En effet nous portons la faute
du premier homme. L'homme, "séduit par le serpent, se complut dans sa
fin comme si elle lui était propre et non point celle de la volonté de
Dieu, dont il était l'instrument. Et c'est pourquoi une fin lui fut en
effet donnée et la mort de ce corps qui lui servait à l'atteindre[5]".
"La conséquence du péché originel, par qui l'être fini se choisit pour
fin est la _Fin_, ou mort, ou séparation[6]".
C'est une fin qui est imposée à Tête-d'Or et à la Ville et au peuple
du Milieu, car tous, victimes du péché originel, méconnaissent la
vraie fin: Dieu. Tête-d'Or représente le plus grand effort de l'homme
pour suppléer Dieu, et son échec. Par une tension désespérée de tout
son être, par une frénésie d'héroïsme il s'arrache à son inertie,
il soulève son pays; il entraîne derrière lui les peuples, comme un
fleuve déborde ses berges, il gravit la plus haute cime du globe. Mais
il retombe, arrêté par son propre poids, rappelé par les liens qui
l'attachent à la terre et qu'il a consolidés de son adhésion. En effet
c'est un esprit terrestre qui souffle en lui, qui le transporte et qui,
l'abandonnant soudain, le laisse s'effondrer. Le sentiment de sa vie,
de cette merveille qu'il y a à vivre, l'exalte et l'égare. Ce lui est
un enchantement, un enivrement perpétuel de sentir:
... cette vie à moi, cette chose
Non mariée, non née,
La fonction qui est au-dedans de moi-même[7].
Et le délice d'éprouver sans cesse cette force en lui empêche Tête-d'Or
d'en chercher la fin; il méconnaît son origine, il méconnaît Dieu.
Non qu'il n'en ait aucune conscience: une inquiétude veille en lui,
qui pourrait le sauver; au moment de s'élever sur les hommes, il sent
soudain son insuffisance, il se précipite, sanglotant, sur la Terre, ne
désirant, n'appelant plus que la nuit sur sa solitude. Plusieurs fois
il s'arrête dans son exaltation, doutant de sa force, comprenant que
quelqu'un lui manque:
Et qui ai-je, moi? et qui ai-je, moi[8]?
Mais chaque fois et jusqu'au dernier moment:
De nouveau
Comme une flamme roule
Dans sa poitrine le grand désir[9].
Désir "vorace, obstiné, insatiable[10]", délire brusque et obscur
comme celui du vin, transport brutal qui l'étouffe, colère, passion.
Il s'affole et blasphème, il affirme que l'homme sorti de la terre,
doit revenir à la terre. Il ne comprend pas le sens de la mort de
Cébès.--Cébès meurt de son inquiétude, mais dans cette inquiétude il
trouve la certitude et la paix; il a si fort et si longtemps tiré sur
ses chaînes terrestres qu'il obtient enfin le détachement suprême,
l'attraction délicieuse, le ravissement en Dieu.--Tête-d'Or assiste,
désolé et révolté, à sa béatitude et ne devine rien. N'a-t-il pas
déjà, sans souci de ses aspirations confuses, enseveli la femme qui le
suivait "la face contre le fond[11]" de la fosse, dans l'attitude de
ressaisir la glèbe maternelle? A ce sacrilège il joint celui d'usurper
la place de Dieu; il prétend se faire la seule fin du peuple; il lui
demande exactement ce qu'exige Dieu, de se consumer pour lui, et sa
volonté de puissance est telle, qu'il réalise un instant l'accord
profond qu'organise entre les hommes la vision de Dieu. Son armée n'est
plus qu'un immense amour, qu'un regard vers lui.
Mais la force qui l'anime est vaine; elle ne peut pas le porter
longtemps. Voici le sommet du Caucase, le seuil du monde, le lieu
marqué pour que l'effort de l'homme s'y défasse, voici le lieu de
l'échec humain:
O Roi! ô Roi!
Tu t'élevais vers la fixité comme l'Ange qui porte le sceau de la
vie[12]!
Et voici que dans ton triomphe soudain tu t'anéantis; la terre qui te
soulevait, s'effondre, le souffle cesse, qui te poussait; quelqu'un
est là, avec qui tu ne comptais point! Ta longue agonie, ta révolte,
les derniers battements de ton désir, "ô Roi des Hommes[13]", nous y
assistons dans l'angoisse et la consternation. Mais ta mort ne nous est
pas inutile. Ce sang, que tu disperses en te débattant comme un lion,
nous instruit et nous sauve. Nous savons maintenant ce qui manquait.
Dieu manquait, dont nous avions détourné les yeux, que nous avions
refusé pour maître et sans qui rien ne se peut accomplir:
... Et notre effort arrivé à une limite vaine
Se défait lui-même comme un pli[14].
De même la Ville périt pour avoir oublié Dieu. Elle s'est livrée à
Isidore de Besme, l'ingénieur, dont le génie a captivé les forces
élémentaires et qui lui a imposé sa domination bienfaisante:
Par moi, pour moi, la ville des hommes s'étend autour de moi
Afin que je connaisse la joie et qu'ils reçoivent de moi
l'assistance[15].
Mais la fausseté, l'injustice de cette organisation se décèlent par
la misère générale qu'elle entraîne. Comme Besme a usurpé la place de
Dieu, comme il s'est fait la fin de la Ville, les hommes n'ont pas
voulu offrir gratuitement leur travail à un homme comme eux; ils ont
exigé un salaire: ainsi s'est institué le régime de l'échange. Tout a
eu son prix; les choses ont été évaluées par l'or; on s'est mis à les
échanger, à violer de cette nouvelle façon l'ordre incommutable du
monde. De plus, le salaire promis au travail, en supprimant la joie et
la liberté, a dissous tous les liens entre les hommes:
... Tout effort qui a le désir pour mobile suppose la satisfaction
pour terme:
Toute satisfaction est individuelle, tout terme est immobile[16].
La Ville est en proie à la _décomposition_; et le régime qui la tue,
ne peut même pas donner à son maître un soupçon de bonheur. Comme il
a dérobé à Dieu sa place, comme il a prétendu le supprimer de la vie
sociale, Besme ne trouve devant lui que le néant. Car "qui nie l'être,
il nie tout être. Qui retire le _Verbe_ de la phrase, elle perd son
sens". Besme est obligé d'avouer:
L'ennui de la mort est pareil à la solitude que j'envisage[17].
et il ajoute cette terrible menace:
L'homme ne sortira point du sépulcre qu'il s'est construit[18].
Il faudra la violence inconsciente et destructrice d'Avare, les
divinations de Lâla et la révélation apportée par Cœuvre pour arracher
l'homme à son abjection et fonder la Ville nouvelle
... dans la clarté de l'évidence[19].
Cette misère de l'humanité, qui semble irrémédiable à la plupart, c'est
toujours à la faute originelle qu'elle est due. Elle a toujours pour
cause le crime d'un homme qui usurpe la place de Dieu. Par elle nous
expions le crime du désaveu. Mais un châtiment plus profond encore nous
attend après la mort:
N'ayant plus que nous-mêmes pour fin[20],
nous avons cédé à l'attraction de la matière; c'est en elle que
nous avons cherché notre joie, en elle que nous avons placé notre
récompense, c'est dans sa compagnie que nous avons voulu nous
complaire. Elle a déçu toutes nos attentes, elle nous a comblés de
déconvenues. Il n'importe; notre peine est inévitable. La Terre nous
réclame par l'intermédiaire des morts pour nous ensevelir. Une fois
morts, nous suivons la direction de nos pensées, et si nos pensées
se sont toujours inclinées vers la terre, nous pénétrons en elle,
nous nous y glissons, afin de la posséder dans son intimité et dans
sa profondeur; l'assentiment que nous avons donné, vivants, à son
invitation, subsiste après notre mort. Et plus délibérée a été notre
adhésion à la pesanteur, plus étroite est notre adhérence à l'épaisseur
du sol. Certains entre les hommes ont fait plus que tourner leur
préoccupation vers la matière; ils l'ont prise pour maîtresse et
proclamée telle; ils ont avoué ouvertement leur monstrueux amour; ils
ont écarté toute inquiétude par quoi l'homme peut retrouver Dieu; ils
ont enseigné la placidité dans le blasphème. Ce sont les sectateurs de
"l'Antiscience[21]" et,--comme leur crime, étant le plus conscient, est
le plus odieux,--repliés sur eux-mêmes au plus profond de l'Enfer, dont
ils constituent l'ossature, ils sont en proie au feu justicier, "pur,
exact, indéfectible[22]".
Cet horrible châtiment: la mort et l'enfer, ne suffit pas à expier le
péché originel. En effet
Quelque chose de Dieu a été volé[23]...
L'homme a soustrait à Dieu son image; il a commis un larcin qu'il ne
peut réparer. Car "ce qu'il a dérobé innocent, il ne peut le rendre
pécheur[24]".
... Où est le mérite de l'offrande? où est l'autorité du donateur?[25]
"Dieu seul peut rendre Dieu (ou l'œuvre de Dieu) à Dieu, par une espèce
de recréation, de régénération[26]".
La miséricorde recrée tout[27].
De même qu'en lui refusant l'hommage, nous avons volé à Dieu
... son œuvre, et son bien très précieux, notre volonté[28].
de même Dieu nous "_dérobe notre crime_" et "_opère la restitution_".
Cœuvre.--L'homme s'étant soustrait à Dieu, doit être _restitué_.--
Ivors.--Que veux-tu dire?--
Cœuvre.--Je veux dire _substitué_[29].
Pour suppléer à notre indignité, dont l'offrande ne pourrait compenser
notre ancienne grandeur, Dieu lui-même se substitue à l'homme pour se
le restituer. C'est le mystère de la Rédemption: Dieu se fait homme
et se sacrifie pour nous, constituant ainsi une réparation digne de
l'offense, une compensation exacte du rapt originel.
Ce sacrifice sublime l'Empereur l'aperçoit dans l'avenir et le promet à
son peuple comme récompense de l'observation du repos:
La gloire de la Vision viendra de la Montagne et de l'Ouest,
Le mystère de la restitution vous sera enseigné, le sacrifice
suffisant sera constitué parmi vous[30].
Et l'Empereur nouveau, célébrant l'attente, implore son bienfait:
Entends ma prière! descends, ô Ciel, comme au printemps les eaux
surabondantes immensément
Arrivent sur les rizières préparées[31].
Et Cœuvre montre à Ivors cette image
.... imprimée sur le linge de la Véronique.
L'expression en est si austère qu'elle effraie, et si sainte
Que le vieux péché en nous organisé
Frémit jusque dans sa racine originelle[32].
Enfin voici le cri délirant du chrétien, qui se sent sauvé, en qui Dieu
efface en les assumant, l'humiliation, la honte, la mort:
Pourquoi cries-tu? tel qu'un cygne sur les eaux résonnantes!
Je me suis réveillé en triomphe,
Parce que me souvenant d'hier, je me suis vu tel que de la neige! Je
suis pur! je suis pur!
Je m'enorgueillirai de mon crime; mon Dieu! j'agite ces mains
meurtrières!
J'ai frappé, et l'ablution a jailli. J'ai craché,
Et mon insulte est sur toi comme une gorgée de pierreries!
C'est moi! Je vois
Chaque blessure que j'ai faite; elle luit
Plus qu'une lampe, ou qu'une flaque d'eau sous Midi ne rejette une
poignée de dards!
Il remporte ma mort! Parce qu'il décrit ma servitude dans ses
mains[33]!
Qui refusera le bienfait de la Rédemption? Qui osera repousser le
présent divin qui nous est fait? Qui préférera sa mort à la joie de
vivre en Christ?
"Par notre union au Christ, son chef, dans l'unité visible de l'Eglise,
le corps des fidèles est restitué à Dieu[34]".
[1] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 5.
[2] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 16.
[3] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 6.
[4] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 282.
[5] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 162.
[6] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 7.
[7] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 12.
[8] _Ibid_. p. 25.
[9] _Ibid_. p. 157.
[10] _Tête d'Or_, L'Arbre, p. 138.
[11] _Ibid_. p. 10.
[12] _Tête d'Or_. L'Arbre, p. 128.
[13] _Ibid_. p. 128 et 134.
[14] _Ibid_. p. 164.
[15] _La Ville_. L'Arbre, p. 350.
[16] _Ibid_. p. 386.
[17] _La Ville_. L'Arbre, p. 388.
[18] _Ibid_. p. 352.
[19] _Ibid_. p. 422.
[20] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 289.
[21] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 294 et 301.
[22] _Ibid_. p. 286.
[23] _Ibid_. p. 284.
[24] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 8.
[25] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 318.
[26] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 8.
[27] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 315.
[28] _Ibid_. p. 305.
[29] _La Ville_. L'Arbre, p. 419.
[30] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 318.
[31] _Ibid_. p. 329.
[32] _La Ville_. L'Arbre, p. 420.
[33] Théâtre (Première Série). II. _La Ville_ (première
version) p. 170.
[34] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 11.
LA PRÉSENCE DE DIEU
Nous voici de nouveau jetés entre les bras du Père, dans le sein
de "Celui qui est toute vie[1]". Retour ineffable; tout nous est
pardonné; le geste qui nous accueille a oublié toutes nos iniquités.
Et maintenant "le Christ est avec nous[2]"; par notre adhésion à
l'Eglise nous faisons corps avec le Christ, nous "communiquons au
Christ[3]".--Parce que nous n'avons pas repoussé sa grâce, parce que
nous avons entendu son appel, parce que nous avons senti qu'il ne
cessait pas de nous solliciter
Tel que la flamme qui, volant sur le bois sec, le flaire en
frémissant[4],
nous voilà réintégrés dans la communion et régénérés. La joie nous est
donnée de posséder Dieu, de goûter à sa substance, de l'éprouver vivant
en nous-mêmes.
D'un geste de folie admirable Violaine brise ses attaches terrestres;
elle devine que, pour trouver Dieu, il faut se dépouiller de tout et
se donner une soif digne de lui. Chassée de chez elle, aveuglée par sa
sœur,
Toute sanglotante et chevelue, pauvre brebis de femme attrapée aux
ronces par sa laine[5],
elle erre plongée dans sa cécité. Peu à peu ses yeux découvrent
une lumière plus profonde, elle se sent envahir d'une connaissance
nouvelle, qui est comme une effusion secrète. Elle "a crié"
... vers Dieu comme s'il était bien loin[6].
et ce qu'elle reçoit c'est:
Plus qu'une réponse, le tirement de toute ma substance,
Comme le secret enfermé au cœur des planètes, le rapport propre
De mon être à un être plus grand[7].
Elle découvre qu'il y a en elle quelqu'un qui n'est pas elle, elle se
sent:
... comme lourde et enivrée de sa présence[8],