Le même rythme _naturel_ anime le drame tout entier. Chaque drame est

un _vers_ du poème immense de la vie: il est un souffle plus lent, un

plus ample soupir. Il se développe avec la continuité du mouvement

respiratoire. Il a la marche insensible de la nature; il n'est point

fait de péripéties, mais seulement de progrès et d'épanouissements;

il grandit sans secousses par une croissance imperceptible mais

incessante: on dirait qu'il s'augmente intérieurement, qu'il se

nourrit de la simple durée, que le temps est sa substance profonde.

Ici le dénouement n'est pas la solution arbitraire d'une complication

arbitraire: il est le déliement spontané dans le temps d'un nœud formé

par la vie elle-même: il est le temps se simplifiant _naturellement_,

par sa progression même. _Tête d'Or_ est une tentative de l'homme

pour s'élever seul, sans autre secours que sa force terrestre. Mais

cette tentative, ce n'est pas un coup de foudre qui la brise. Dieu ne

descend pas du ciel pour frapper le téméraire: nul _coup de théâtre_.

Simplement:

..... notre effort arrivé à une limite vaine

Se défait lui-même comme un pli[10].

De même le coup de fusil de L'_Echange_, par quoi le drame se dénoue,

n'est pas une intervention subite de l'extérieur: il est attendu et

nécessité; il est prévu par Marthe, annoncé par Lechy, pressenti

par Laine lui-même: c'est qu'il est fatal, impliqué par le drame,

intérieur, pour ainsi dire, au drame.--Enfin quels merveilleux et

_naturels_ épanouissements que les dénouements du _Repos du Septième

Jour_, de _La Ville_, de _La Jeune Fille Violaine_, de _Partage

de Midi!_ Partout, tant le progrès est continu et insensible, le

drame semble éclore. On dirait même que, sur le point de s'achever,

il s'alentit encore en s'élargissant; c'est le repos suprême,

l'explication terminale, le moment où tout se recueille et se défait

dans la paix, où déjà aussi germe et s'élabore secrètement, naissant de

la _dé-composition_ du premier, un nouveau drame. Ainsi la poitrine,

après l'expiration, reste un instant en suspens, avant de s'emplir d'un

autre souffle.

C'est que le drame ne peut subsister ni se comprendre seul; il lui faut

le complément des autres drames, il a besoin d'eux pour reproduire

intégralement la phrase immense de la nature. Il n'y a pas entre les

différentes actions d'interruption véritable: elles s'enchaînent

comme les vers d'un même poème, comme les respirations d'un même

être: chacune en une autre prend naissance, en une autre va mourir;

chacune est une journée: et le soleil, dont l'occultation distingue

les journées, les réunit aussi par la continuité de sa toujours neuve

présence. Aucun drame ni ne commence ni ne finit: ni exposition,

ni dénouement définitif: tous les débuts poursuivent la tragédie

immémoriale: l'angoisse de Cébès est ancienne déjà, et cette femme

qu'enterre Simon, son rôle vient de se terminer: ce sont des passions

depuis longtemps ardentes qu'apportent Avare et Lambert sur la terrasse

de _La Ville_.--D'autre part, quand s'achève _L'Echange_, Thomas

Pollock se lève et dit simplement:

La journée est finie et une autre est commencée[11]...

Enfin c'est bien la pérennité de l'Action tragique, la perpétuité du

drame universel que suggèrent les derniers mots de _La Jeune Fille

Violaine:_

L'année change, et de nouveau se levant du noir hiver, cramoisi, tout

d'or,

De nouveau le nouveau soleil se peint sur les fleuves chargés de

glaçons[12].

* * * * *

Un mouvement profond, primitif et continu anime la nature et, semblable

au geste respiratoire, la soulève tour à tour et l'abaisse. Il échappe,

par sa lenteur sacrée, à nos petites et impatientes observations.

Claudel, qui s'est posé ...

sur le pouls même de l'Être[13],

fut assez religieux pour percevoir l'ampleur de ce rythme et le

rendre sensible en l'insufflant à ses drames. Du même coup il leur

a communiqué la direction essentielle, l'intention, le _sens_ de la

nature: il leur a fait exprimer clairement ce que la nature énonce

d'une voix secrète. Son art s'est trouvé proférer spontanément une

doctrine, qui est l'explication de l'univers, la révélation du grand

mystère du monde.

[1] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 25.

[2] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 40-41.

[3] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 46.

[4] _La Ville_. L'Arbre, p. 417.

[5] _La Ville_. L'Arbre, p. 360.

[6] _Ibid_. p. 425.

[7] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 5.

[8] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 274.

[9] _Le Repos du Septième jour_. L'Arbre p. 323.

[10] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 164.

[11] _L'Echange_. L'Arbre, p. 247.

[12] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 535.

[13] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 9.

III

LA DOCTRINE

Par la façon dont elle est manifestée, nous pressentons déjà ce que

peut être la doctrine de Claudel. Elle n'est pas une construction

philosophique, un système dont les parties soient distinctes

et les unes les autres se compensent, constituant un équilibre

architectonique. Car elle n'est pas une explication imposée après coup

à la nature. Mais elle se produit à chaque instant dans sa totalité et

chaque fois elle est plus complexe et plus une. C'est le mystère du

génie, au lieu de s'exposer en trois points, de s'exprimer toujours

entièrement et de s'agrandir en se répétant, en se recommençant sans

cesse. La logique vraie n'est pas l'enchaînement de propositions

séparées, mais la croissance, le grossissement, l'enrichissement

perpétuels d'une seule vérité, en quoi toutes les autres peu à peu

semblent éclore. Aussi la doctrine de Claudel est-elle indécomposable,

_inexplicable_. Comment analyser cette révélation que nous sentons peu

à peu naître en nous dans sa perfection et dans son unité? L'Arbre

est un: il croît en même temps dans tous les sens. Comment décrire

en phrases successives son expansion multiforme et simultanée? Je ne

l'oserais pas si Claudel lui-même, dans l'_Abrégé de toute la doctrine

chrétienne_, n'avait donné à sa pensée une forme déductive. Pour

rendre absolument exacte l'interprétation, il faudra se souvenir sans

cesse que le procédé analytique, nécessaire à l'exposition, change

l'aspect de la doctrine et lui fait perdre la force qu'elle a dans sa

concentration et dans sa plénitude.

LE MONDE

Pour voir le monde selon sa vérité, "nous ne chercherons point à

comprendre le mécanisme des choses de par-dessous, comme un chauffeur

qui rampe sur le dos sous sa locomotive. Mais nous nous placerons

devant l'ensemble des créatures, comme un critique devant le produit

d'un poète, goûtant pleinement la chose, examinant par quels moyens

il a obtenu ses _effets_, comme un peintre clignant des yeux devant

l'œuvre d'un peintre, comme un ingénieur devant le travail d'un

castor[1]". Nous voyons le _volume_ de la réalité se dérouler

continûment, nous constatons "une relation constante entre certains

_motifs_, comme d'une fleur à sa tige, du bras avec la main[2]". Cela

nous fait croire que tout s'enchaîne _nécessairement_, qu'"il n'y

pas d'effet sans cause", qu'à chaque effet est assignée une cause

véritablement productrice et créatrice, que le monde est soumis à

des _lois_ qui en déterminent rigoureusement le cours. C'est là

l'illusion du savant qui cherche "à comprendre le mécanisme des choses

de par-dessous". Evitons-la. Que le monde nous apparaisse dans sa

spontanéité. La cause, les lois sont des moyens de simplification,

des procédés utiles pour "se retrouver dans le dictionnaire de la

nature[3]". "Elles n'ont pas en elles-mêmes de force génératrice et de

valeur obligatoire[4]".

Qu'est donc le monde, s'il n'est pas une machine montée au principe et

qui marche par la détente progressive d'un ressort interne? Pour le

savoir, cessons de considérer les choses comme isolées, et chaque objet

comme n'ayant de rapport qu'à une cause antécédente qui le produirait.

Le monde, vu dans l'instant, est un tableau dont chaque trait et chaque

nuance est en relation avec tous les autres traits, toutes les autres

nuances. Le monde est un accord, une harmonie infiniment complexe, dont

toutes les notes s'évoquent mutuellement et se contrepèsent. En effet

"nous ne pouvons _définir_ une chose, elle n'existe en soi _que par les

traits_ en qui elle diffère de toutes les autres[5]". Définir un objet,

c'est tracer sa limite, dire ce qu'il est en disant tout ce qu'il n'est

pas, tout ce qui lui manque. De même être c'est _n'être pas_ telle et

telle chose:

Toute chose est en ce qu'elle diffère[6].

Donc toute chose a besoin de toutes les autres pour exister; elle

n'a point _une_ cause particulière, mais _des_ causes. Elle a pour

_causes_ tout l'univers coexistant. Car la cause "... n'est point

positive, elle n'est point incluse au sujet. Elle est ce qui lui manque

essentiellement. Et que manque-t-il plus essentiellement à l'individu

que d'être total[7]"? De cette indigence et de cette exigence de tout

être, qui, manquant du monde entier, le réclame et le postule, résulte,

par l'interdépendance de tous les termes, l'harmonie universelle. Un

équilibre s'établit, une correspondance générale s'organise; le monde

_se compense_ dans une unité ineffable, combinant un dessin, un accord,

un chiffre.

Mais ce dessin a une perspective, cet accord poursuit sa résolution,

ce chiffre tend à se _dé-composer_, à se _dé-nouer_. Le monde n'est

pas immobile, il fuit, il coule intarissablement. La concordance

de toutes choses est une coopération, c'est-à-dire qu'elle est une

relation constante entre des mouvements, des actions, qu'elle se

prolonge, se propage et se développe dans le temps. Ou plutôt le

temps est lui-même ce déroulement de l'accord instantané et n'est pas

autre chose: "Il ne nous suffit pas de saisir l'ensemble, la figure

composée dans ses traits, nous devons juger des développements qu'elle

implique, comme le bouton la rose, attraper l'intention et le propos,

la direction et le _sens_. Le temps est le _sens_ de la vie[8]". Il

est le mouvement du monde: et, comme tel, il est double: il y a un

temps pur et uniforme, celui qui s'inscrit dans les signes célestes ou

sur nos horloges terrestres et qui, régulier, procède par révolutions

totales et recommencements; il y a aussi un temps réel, qualitatif,

qui est le progrès des êtres vivants et la modification continue de

leurs rapports: celui-ci ne recommence jamais, il est autre chose que

la reproduction périodique "du jour, du mois et de l'année, il est

l'ouvrier de quelque chose de réel, que chaque seconde vient accroître,

le _Passé_, ce qui a reçu une fois l'existence[9]". Le temps pur est

rempli et compté par les existences particulières; car ses périodes,

pour être distinguées et nombrées, doivent contenir chacune une

combinaison unique, irreproductible des éléments vivants: "Sous ce qui

recommence, il y a ce qui continue. De cette durée absolue notre vie

est, de la naissance à la mort, une division[10]". Chaque être a sa

tâche prescrite, son morceau de temps à spécifier: "Je sais que j'ai

été construit pour mesurer telle portion de la durée. Au-dessous des

choses qui arrivent, je suis conscient de cette partie confiée à mon

personnage de l'intention totale... J'apparais et je cesse à la place

et à l'instant que le commande le dessin et le dessein à quoi je suis

nécessaire[11]". Il est donc quelque chose qui s'élabore, une œuvre

immense à quoi tous sont attelés; le temps est une coopération de tous

les êtres, c'est-à-dire un drame. La vie est un drame:" Le temps passe,

dit-on, oui: _il se passe_ quelque chose, un drame infiniment complexe

aux acteurs entremêlés, que l'action même introduit ou suscite... J'y

ai moi-même mon entrée et ma sortie; mes répliques sont stipulées. Là,

toute chose, tout être est son nom propre, son poids spécifique dans le

milieu où il est immergé, sa valeur totale en tant que signe du moment

où l'action arrive[12]".

Essayons de mieux comprendre l'essence de ce drame et le rôle à

l'homme dévolu, comment se joue cette partie et à quel titre chacun

s'y trouve engagé: "Nous ne naissons pas seuls. Naître, pour tout,

c'est co-naître. Toute naissance est une connaissance[13]". Toute chose

apparaît au jour en même temps qu'une foule d'autres avec lesquelles

elle est en étroite union et qui déterminent sa place et le sens de son

évolution. Elle connaît ces complémentaires en leur co-naissant.--Mais

comment le pourrait-elle, si elle n'était de même nature qu'eux, si

tous les objets n'avaient une essence commune? Cette essence est le

mouvement. "Tout est mouvement[14]" et n'est que mouvement. L'esprit,

comme la matière, est un mouvement: tous deux dans leur fond,--bien

qu'aucun d'eux ne soit l'auteur de l'autre,--sont homogènes. Or

le mouvement qui _fait_ chaque objet, rencontre d'autres objets,

c'est-à-dire d'autres mouvements, qui résistent et l'arrêtent; il est

forcé de se replier sur lui-même au contact des êtres voisins et, comme

il ne peut cesser, il devient vibration, va-et-vient à l'intérieur

d'une certaine limite que tracent les présences externes et qui est une

_forme_: "La vibration, c'est le mouvement prisonnier de la forme[15]".

Chaque objet étant dans son essence un mouvement circonscrit,

c'est-à-dire une vibration, travaille à créer sa forme: "Tout mouvement

a pour résultat la création ou le maintien d'un état d'équilibre. Cet

équilibre, dans le domaine de la matière, que ce soit organisée ou

brute, ne se trouve que dans l'établissement d'une forme ou figure

de composition[16]". Et les formes particulières, en s'agrégeant les

unes aux autres par leurs "différences organiques[17]" arrivent à

constituer la forme générale de l'univers, ce dessin complexe et un, en

qui chacune trouve sa raison d'être, sa justification. Ainsi il n'y a

rien d'inerte dans le monde. Les êtres matériels eux-mêmes travaillent

à l'œuvre commune: ils sont dans un perpétuel effort. Chacun tâche

à construire et à maintenir sa forme; et tous, ils s'appuient, ils

s'arc-boutent les uns sur les autres pour construire et maintenir la

forme totale. Et c'est en se co-naissant ainsi mutuellement qu'ils se

connaissent; car ils s'éprouvent engagés dans une même besogne: la

constitution de la face de l'univers. Tel est le premier aspect du

drame et ses premiers acteurs.

Cependant les choses ont un rôle en un certain sens purement

passif. Elles sont des formes fixes et stables, non point immobiles

intérieurement, puisqu'elles sont vibration, mais toujours semblables

à elles-mêmes, incapables de développement.--Les êtres organisés

au contraire sont des formes actives, des formes changeantes, des

formes qui se développent et qui, plus ou moins, s'adaptent. L'animal

"n'existe plus par une simple limitation opposée du dehors, il se fait

du dedans lui-même[18]". Il crée sans cesse sa forme, il la renouvelle

continuellement, en consumant les aliments qu'il s'assimile:" Il se

conserve en se détruisant[19]". Il lui est ainsi permis de se détacher

de la source du mouvement et de se mouvoir spontanément parmi les êtres

immobiles: "De même que le cercle ou le polygone s'insèrent suivant

leur forme sur un plan, de même dans la nature, la bête conduit sa

forme animée[20]".

Mais l'homme a plus et mieux à faire. L'animal est construit pour

un certain développement; il est né pour co-naître à un certain

nombre d'objets qui sont indispensables au maintien de sa forme. Il

n'a que la connaissance sensible[21], qui l'informe seulement des

objets particuliers, lui faisant savoir s'ils lui sont ou non utiles:

"Il reconnaît les parties auxquelles il correspond, le petit monde

autour de lui avec qui il a à s'aboucher. Adaptées d'avance, les

choses lui fournissent le moyen d'exercer telle forme du mouvement

particulier qu'il fournit[22]". "L'animal apporte une série toute prête

de déclenchements à des touches prédéterminées. Mais l'homme a été

fabriqué pour s'arranger avec tout[23]". En effet il co-naît selon le

général, il connaît le général. En tout il sait discerner et extraire

les éléments essentiels à son développement. Grâce à la connaissance

intelligible, il peut "se "retrouver" partout[24]", s'adapter à toute

condition de vie.--Cependant sa place dans l'univers est loin d'être

indifférente. Quand il rentre en lui-même, il s'aperçoit qu'il a, lui

aussi, un rôle particulier à remplir, qu'une fonction très précise lui

est assignée. Les choses attendent de lui la conscience; elles exigent

tacitement que leur effort obscur, leur co-naissance deviennent en

lui une connaissance claire, une image. La matière invoque le secours

de l'esprit: "Et voici que la vie a tressailli dans son sein. Voici

végéter le visage[25]"! L'homme se fait "le signe commun" de "tous

les objets dont il a connaissance[26]", "l'image passante du moment

où ils peuvent souffrir entre eux ce lien[26]". Il les relie en les

symbolisant, "il fait la somme[26]", il exprime chaque instant de

l'univers. Il fait plus que l'exprimer, il l'aide à être, à passer,

à s'écouler[27]. Il donne le signal de se déclencher à des séries de

mobiles; il met en marche des stabilités; il fait passer à l'acte tout

ce qui attend: "Il est des choses l'image comprenante, et consommante,

l'hostie intelligible en qui elles sont consommées[28]". En quelque

sorte il crée l'univers dans une partie de sa durée; il provoque, en

_com-prenant_ les choses dans son intelligence, la représentation

d'une scène du drame. "Chaque homme a été créé pour être le témoin et

l'acteur d'un certain spectacle, pour en déterminer en lui le sens[29]".

Nous saisissons maintenant à quel titre l'homme est impliqué dans la

tragédie universelle et quelle est la spéciale importance de son rôle.

Il co-naît à un certain arrangement du monde, dont le développement et

la résolution doivent être son œuvre et celle de ses contemporains. Il

est chargé de jouer, en collaboration avec les autres intelligences,

une certaine _représentation_.

* * * * *

Il doit donc garder scrupuleusement sa place dans les évolutions du

chœur. Sa présence dans la voie, qui lui est indiquée par son instinct

et son tempérament, est essentielle à la perfection du drame. Le plus

grand crime, le seul crime qu'il puisse commettre est de s'en écarter,

de se départir de son personnage, de violenter ses goûts et ses

tendances, de refuser son rôle:

Quand les Parques ont déterminé,

L'action, le signe qui va s'inscrire sur le cadran du Temps comme

l'heure par l'opération de son chiffre,

Elles embauchent à tous les coins du monde les ventres

Qui leur fourniront les acteurs dont elles ont besoin,

Au temps marqué ils naissent.

Non point à la ressemblance seulement de leurs pères, mais dans un

secret nœud

Avec leurs comparses inconnus, ceux qu'ils connaîtront et ceux qu'ils

ne connaîtront pas, ceux du prologue et ceux de l'acte dernier[30].

Cependant il en est d'assez égarés pour ne pas vouloir observer

la mesure et se tenir à leur place. Louis Laine et Thomas Pollock

prétendent mépriser ces liens profonds qui les unissent à leurs

partenaires: ils tentent d'échanger leurs femmes. C'est Lechy Elbernon

qui leur inspire le crime: Lechy, la mutation personnifiée, le symbole

de l'inconstance, du désordre, du dérèglement, de la désertion, du

divorce; actrice aux multiples visages, _erreur_ et séduction:

Et je m'en vais de lieu en lieu, et je ne suis pas une seule femme,

mais plusieurs, prestige, vivante dans une histoire inventée[31]!

Le poison de Lechy corrompt Louis Laine; il réveille en lui ce vieil

instinct de liberté, de désobéissance à la vie, qui dort au cœur de

tout homme. Voici qu'il va livrer sa femme à Thomas Pollock contre

une poignée de dollars, sa femme, Marthe, Douce-amère, celle désignée

pour le suivre partout, pour peser bien fort à son bras tout le long

de sa route et de sa journée, pour lui "redemander" l'âme que "sa mère

lui a donnée[32]". Marthe, le supplie avec indignation, lui montrant

qu'à tout homme une femme est donnée pour l'accompagner toujours, et

l'embarrasser, et augmenter et partager sa douleur:

Et l'homme n'a point d'autre épouse, et celle-là lui a été donnée, et

il est bien qu'il l'embrasse avec des larmes et des baisers[33].

S'en séparer, c'est troubler l'ordre de la vie, c'est briser la mesure

du chœur. Et tout échange, tout divorce sont punis. Marthe le sait bien

quand elle implore la justice de l'Univers[34]. Laine le comprend à la

fin: et voici qu'il court, hagard, cherchant la place qu'il a perdue,

ne pouvant plus la reprendre.

Malheur à moi parce que je suis dans le grand monde comme un homme

égaré et perdu[35]"!

Il s'est mis hors la loi; il faut qu'il disparaisse; la vie va

reprendre son impassible régularité; sans violence, sans saccade, avec

la sûreté lente des besognes inévitables, elle va disperser la folle

tentative humaine:

Tout est vain contre la vie, humble, ignorante, obstinée[36].

L'échange est le crime essentiel; mais il est aussi le crime

impossible; car il ne peut subsister. Ainsi qu'au fond de la nuit

anxieuse un des veilleurs de _Tête d'Or_ l'avait compris:

... Toutes choses sont incommutables[37]!

Il faut donc obéir à sa voie, tenir sa partie, suivre sa route,

accomplir sa journée. Quelle joie vaut celle d'acquiescer à cette

ineffable cérémonie, dont nous sommes les protagonistes? Chacun a son

volume à dérouler. Voici Violaine; en elle est éclose

La vocation de la mort comme un lys solennel[38].

Sans pitié pour son bonheur terrestre, avec une confiance divine, elle

se jette en Dieu, ne s'épargnant aucune douleur, accueillant fidèlement

tout martyre. Mais voici Mara aussi, qui sait bien que sa route est

avec Jacques Hury, et qui s'acharne à le rejoindre malgré lui, et qui

met son courage à le suivre désespérément; tous les crimes qui se

trouvent sur sa voie, qu'elle doit commettre pour accomplir sa vie avec

rigueur, elle les assume sans hésitation et, quand elle a tué Violaine,

elle pense:

Je ne pouvais pas faire autrement. Il le fallait[39].

Jacques, amèrement trompé par Mara, détourné par elle de Violaine,

comprend cependant qu'il a fait son devoir en vivant sa vie auprès

de cette femme; ce qui importe ce n'est pas le bonheur de son amour,

mais l'accomplissement exact de son rôle, sa signification, sa voix

dans le chant total et l'universelle harmonie; si cette voix doit être

douloureuse, elle n'en est pas moins nécessaire:

... Mais moi,

La tâche à faire, je l'ai encore devant moi, le devoir à épuiser, la

rançon avec tous les termes à solder.

Ainsi faisant vie de tout comme un arbre qui pousse, ce n'est nulle

part aucune douceur que je chercherai,

Mais l'utilité essentielle, car dans l'action est la vie et la

jouissance est une pourriture[40].

Enfin Anne Vercors, en conduisant fortement; sa vie par la voie

assignée, en quittant sans hésitation sa famille et ses biens, quand

il sent que son devoir l'appelle en Amérique, découvre que le bonheur

n'est pas un bien extérieur, qu'il faille capter, mais qu'il se

retrouve dans l'accomplissement strict de la tâche prescrite, dans la

collaboration librement acceptée à l'œuvre universelle. Ce n'est pas le

bien-être qu'il faut espérer, c'est la satisfaction dans la lassitude,

c'est l'abandon de tout l'être épuisé au repos, c'est le calme de la

journée finie, c'est la paix:

La paix, pour qui la connaît, la joie

Et la douleur y entrent pour des parts égales[41].

Elle est dispensée, au moment suprême, à ceux qui furent des acteurs

fidèles et scrupuleux du drame. Elle est refusée à ceux qui voulurent

se dérober à leur mission, se dépouiller de leur personnage.

C'est qu'aucun geste n'est indifférent; chacun a sa valeur dans

l'ensemble et pèse sur tout le reste.--Le Monde ne se développe pas

par un enchaînement simplement mécanique; il n'est pas une machine

fonctionnant avec une nécessité indifférente; les philosophes

suppriment toute intention dans les choses; sous prétexte de science,

ils excluent toute fin extérieure à la Nature: Aussi devant eux: "Voici

l'automate éternel dansant indéfiniment[42]"!--Mais ils se trompent. Le

monde a besoin que tous les êtres qui le composent coopèrent librement

à son développement et travaillent sans cesse à le constituer. Car

il est quelque chose qui _se fait_ dans une intention, qui a une fin

extérieure. Cette fin, qui est aussi son origine, c'est Dieu.

[1] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 9.

[2] _Ibid_. p. 20.

[3] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 16.

[4] _Ibid_. p. 20.

[5] _Ibid_. p. 17.

[6] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre.

[7] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 27.

[8] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 28.

[9] _Ibid_. p. 39.

[10] _Ibid_. p. 44.

[11] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 45.

[12] _Ibid_. p. 48-49.

[13] _Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même_. Art

Poétique, p. 53.

[14] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 62.

[15] _Ibid_. p. 68.

[16] _Ibid_. p. 66.

[17] _Ibid_. p. 66.

[18] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 70.

[19] _Ibid_. p. 83.

[20] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 108.

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 3 / 13 段