Rouault est aux prises avec la forme comme avec quelqu'un. Il se

débat avec elle dans une lutte interminable qui jamais ne devient un

triomphe. Il ne cesse d'être auprès d'elle en inquiétude et en sursaut.

C'est qu'il ne la voit pas immobile et parfaite, toujours prête à se

laisser caresser, attitude docile à toutes les empreintes. La forme

qu'il considère n'est pas ce contour des choses que l'on constate avec

la paume de la main. Elle est cachée sous l'enveloppe, elle est repliée

au centre de l'être, toute farouche. Rouault d'abord s'attache au

modèle, le circonvient d'un travail obéissant, le sollicite de toute

son application. Mais ce n'est que pour le provoquer au jaillissement.

Et soudain voici s'échapper le geste vif et secret qu'il épiait, la

détente intérieure. La forme est devant lui frémissante, fuyante,

semblable à une bête levée qui détale, qui va avoir disparu tout de

suite.

Il faut la saisir. Rouault prend de la matière pour l'y fixer, tandis

qu'elle bondit. Sans bouger il la poursuit, il cherche à se rendre

maître de sa fuite en l'imitant avec les mains. Mais la matière

résiste; elle est toute pleine de prédispositions confuses, d'exigences

mal avouées. Elle n'est pas une ductile indifférence où la forme d'un

seul coup, fluide, puisse se tracer. Pour la vaincre il faut, en la

violentant, lui obéir. Passionnément Rouault la bouleverse, cherchant

à mettre au jour celle de ses attitudes spontanées par laquelle elle

mimera le mieux la figure disparaissante. Il cerne cette figure, il

lui coupe la retraite en renforçant autour d'elle de tous les côtés

à la fois, comme des barrières, les grandes lignes naturelles de la

matière. De là ces traits qui ne suivent pas la forme avec exactitude

et continuité, mais qui, à force de se redoubler, de se reprendre et

de se traverser, la captent parmi leur enlacement innombrable. C'est

pourquoi l'image chez Rouault semble toujours appelée du fond de la

toile avec des doigts fiévreux; elle n'est pas tranquillement posée sur

le papier, mais elle lui est arrachée par les balafres du dessin. Sans

doute elle est parfois un peu disloquée et grimaçante, ses contours

n'arrivent à être justes que par des répétitions et des surcharges. Du

moins la figure représentée n'a-t-elle rien d'une silhouette crayonnée

à plat sur une page d'album; avec ses écrasements et ses jets, avec ses

déformations violentes, elle est inébranlable; car elle puise comme par

des racines une profonde solidité dans la matière où elle est attachée

et dont elle emprunte la massive organisation.

Cependant nous exigerons désormais de Rouault une manière plus stricte.

Tant de ferventes études veulent aboutir à une réalisation définitive.

Il faut que leur auteur se fasse assez fort pour envelopper la forme,

sans qu'elle cesse de tressaillir, d'un dessin de plus en plus serré.

Guys, loin de le diminuer, augmentait le frémissement de ses figures

en arrêtant leurs traits avec scrupule.--Déjà Rouault nous donne des

céramiques qui sont des pièces achevées: la plénitude de ces nus

assis au milieu de sourds paysages éclatants conseille d'attendre du

peintre d'équivalentes beautés. Il éclairera de visages les puissants

corps de femmes qu'il sait si bien dresser; il établira les fonds plus

nettement: jusqu'ici il semble les obtenir en dispersant rageusement

la matière colorée et en se servant de sa distribution spontanée pour

représenter les divers plans du paysage. Il se rendra maître plus

complètement de sa couleur et, l'employant avec plus de décision, il

donnera un sens plus précis à ces grandes teintes soufrées dont traîne

la lueur au fond de ses _Compositions Décoratives_.

1910.

GAUGUIN

Enchanteur, magicien, sophiste.

PLATON.

Je le vois tel qu'il s'est peint. Sa grande figure ironique sous le

bonnet dont il est coiffé, c'est celle d'un aventurier qui serait

magicien. Elle est pénétrée de je ne sais quelle force mêlée de

sagacité. Il est l'homme qui a découvert les secrets naturels et, parce

qu'il sait s'en servir, voici dans ses traits l'intelligence comme

un sourire. Il aime les choses parce que, de les comprendre, il les

domine. Et, se sentant seul à posséder cet empire, il semble se taire

avec connaissance.

Gauguin ouvre des paysages. Tout doucement il les fait éclore, il les

laisse monter selon leur sève, pleins de suavité. Il ne les invente

pas. Simplement il les dénoue et conduit leur développement avec la

science du magicien. La nature, sous le pouvoir de ses yeux, prend de

l'ordre. Elle se dispose spontanément. Elle devient un grand jardin

vierge et soigné: les feuillages ne cessent pas d'être luxuriants, mais

il semble qu'une main mystérieuse veuille plier les branches à quelque

accord. Tout s'organise comme sous une insaisissable incantation.

Ainsi naît un Paradis tempéré. La sagesse le parcourt, unit toutes ses

parties, chante ainsi qu'un oiseau dans ses arbres, et imite tendrement

sur les roses rivages les hautes vagues, courbes et calmes, de son

océan de tulle bleu.

* * * * *

C'est dans le dessin d'abord que je démêle cet enchantement de la

modération.

Parmi les tableaux de Gauguin la forme humaine s'élève pleine et

droite. Le plus souvent elle est debout, dans l'attitude des végétaux

et des êtres qu'inspire la nature. Cette verticalité n'est pas, comme

chez Cézanne, imposée par la pesanteur, par l'appel du sol. Elle est le

jet de la sève terrestre qui grandit sans détour. Un élan ingénu dresse

doucement les corps.

Mais ils ne bondissent pas; ils sont sans exubérance. Ils jaillissent

sans hâte. Aucune rondeur: les courbes des hanches et des épaules

s'atténuent en droites; sinon elles pourraient, comme des ressorts

ployés, suggérer la détente, projeter le corps au delà de lui-même.

La forme ne monte qu'afin d'occuper sa place; elle s'arrête aussitôt

qu'elle y est parvenue; plus rien en elle ne tend à se prolonger.

Il semble qu'elle mette de l'amour à s'enfermer en elle-même. Elle

s'incurve légèrement à son sommet. Le crayon suit avec volupté la close

ligne de sa perfection. Le seul geste dont l'ascension ne soit par rien

terminée, celui de l'homme qui cueille des fruits, il s'exténue dans le

calme. Il a je ne sais quoi d'achevé, de comblé.

Ce repos, cette passivité des attitudes viennent de ce qu'elles n'ont

pas besoin pour s'unir de s'incliner les unes vers les autres, de se

rapprocher ni de se nouer. Une composition semble planer, invisible,

au-dessus d'elles. L'accord descend sur elles et les tient ensemble. Il

leur suffit d'être justes. Elles reçoivent leur sens d'en haut comme si

on leur imposait les mains. De longs gestes tranquilles passent entre

elles, comme ondulent des plantes dans un courant. Ils les enlacent

sans les attirer, rien qu'en les désignant les unes aux autres. On peut

trouver fruste d'abord le dessin large des membres: il est fait de deux

lignes que mène un parallélisme sommaire. Mais si les nœuds des muscles

sont dissimulés, c'est pour que rien ne détourne les yeux d'accompagner

le mouvement. Toutes les simplifications, loin de chercher la barbarie,

ne sont que pour l'aisance. Il y a une liaison si suave qu'elle oblige

à s'apercevoir qu'on est en paix.--Parfois même ce n'est aucun geste

saisissable qui allie les attitudes, mais seulement une certaine allure

de l'immobilité. Par une certaine façon qu'a chaque forme de se tenir

solitaire, elle rend d'elle toutes les autres responsables.

Tant d'harmonie ne peut qu'être préméditée. Gauguin n'a pas la patience

crédule de Cézanne. Il n'attend pas d'obtenir des objets, à force

de les copier, un accord. Dans ses paysages des lignes flexibles

traversent les champs et de leur sinuosité horizontale enchaînent les

arbres aux arbres. Pourtant aucune violence n'est faite à la nature. La

composition se contente de l'éveiller; elle descend vers les choses,

elle les touche en silence, comme on avertit de la main quelqu'un

d'endormi. Puis elle les laisse se lever librement. Elle ne fait que

les assister de sa présence multiple, que solliciter leur développement

par sa délicatesse invisible.

Le magicien évoque les beaux fantômes vivants.

* * * * *

Comment discerner à quel moment la couleur de Gauguin quitte la couleur

des choses pour devenir artificielle? Le passage est insensible. Par

une transformation subtile elle cesse peu à peu d'être naturelle; elle

se fait silencieusement merveilleuse; elle s'ouvre à l'enchantement.

Elle est sourde et fleurie. Elle s'étend en flaques claires mais comme

voilées par l'absence du soleil. Ce n'est pas la profondeur de l'objet

qu'elle exprime, mais son visage plein de sourire dans la diaphanéité

de l'ombre. Chaque nuance s'épanouit largement, avec quiétude; elle

déborde jusqu'à s'étaler et sitôt se tient muette. Elle est vive

pourtant. Souvent une touche brille au cœur du tableau; mais l'ensemble

est si contenu que d'abord on ne la voit pas. C'est comme une luciole

dans le feuillage. Puis, soudain, voici qu'elle veillait.

En même temps qu'il atténue sa couleur, mettant je ne sais quel suspens

à sa floraison, Gauguin la répartit avec soin sur la toile. De tous

les tons éparpillés en multiples flocons à la surface de l'objet

qu'il copie, il opère le discernement; puis il condense chacun. Leur

diversité confondue se rassemble peu à peu en larges taches dont

chacune représente, réuni, un des aspects épars du modèle. C'est le

contraire du procédé impressionniste. Dans le contour d'un arbre

les feuillages se distribuent en quelques masses colorées qui se

juxtaposent sagement. On sent une volupté de la couleur à s'arranger

ainsi à l'intérieur des objets, à se disposer suivant leur forme. Sur

la déclivité du terrain, ce rose pourtant ne dépasse pas sa limite; il

s'arrête en un remous frangé.

Mais les tons par lesquels les objets se laissent envahir, ne leur sont

pas étrangers. Ce n'est pas un accord préconçu de nuances qui s'impose

au tableau et remplace les teintes naturelles. Gauguin use seulement de

son pouvoir sur les choses; il leur persuade de se laisser détourner

légèrement de ce qu'elles sont. Il appelle leurs tons du sein du

désordre; il les tente avec subtilité, il les invite à se reformer. Il

invoque en silence les éléments dispersés et les rejoint par une sorte

d'influence, ainsi qu'en soufflant sur des braises on les ranime en une

seule flamme.

A ce moment naît l'accord du tableau. Toutes les diverses couleurs,

sous l'inspiration cachée, consentent un pacte. Les objets ont

été amenés doucement à se correspondre; leurs visages délicats et

différents sont tournés vers moi. Je reconnais chacun, je goûte

longuement sa nuance agrandie et je sens avec délice comment elle est

confirmée en ce même moment à l'autre extrémité du tableau par une

touche imperceptible qui l'imite, dissimulée. Délicatesse des rappels

secrets! Souvenir parmi les feuilles du ton le plus exposé! Jardin des

balancements!

Peut-être en certaines toiles trop de fleurs, une richesse trop

épanouie.... Le tableau de Gauguin que j'aime le plus, c'est ce grand

panneau[1], cet étrange Paradis méditatif, intitulé: "_Que sommes-nous?

D'où venons-nous? Où allons-nous?_" Il renferme des parties de

clair-obscur, des enveloppements. La tiède nuit tahitienne baigne le

paysage. Et n'est-ce pas elle qui se tient dans le fond comme une femme

voilée par l'ombre et retirée?

1910.

[1] Appartient à M. Frizeau.

III

PAUL CLAUDEL

PAUL CLAUDEL, POÈTE CHRÉTIEN

Certes le nom de Cœuvre ne

s'éteindra point dans les âges.

(PAUL CLAUDEL, _La Ville_).

I

O toi, qui comme la langue résides dans un lieu obscur!

S'il est vrai, comme l'eau jaillit de la terre,

Que la nature pareillement entre les lèvres du poète nous ait ouvert

une source de paroles,

Explique-moi d'où vient ce souffle par ta bouche façonné en mots.

Car quand tu parles, comme un arbre qui de toute sa feuille

S'émeut dans le silence de Midi, la paix en nous peu à peu succède à

la pensée.

Par le moyen de ce chant sans musique et de cette parole sans voix,

nous sommes accordés à la mélodie de ce monde.

Tu n'expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi nous

deviennent explicables[1].

Seules les paroles du poète sont dignes de lui être adressées. Et

quelles diraient mieux le mystère de son génie? Il ne faut que

l'entendre parler, que livrer notre cœur à son murmure: déjà nous

sommes initiés au secret de l'univers; avant d'avoir compris le contenu

de ses mots, nous sentons éclore en nous une explication _ineffable_ de

toutes choses. Le sens du monde nous est révélé: "_Nous sommes accordés

à la mélodie de ce monde._" Ce n'est pas que nous pensions pouvoir

désormais assigner à chaque effet sa cause, ni que nous ayons conquis

la raison mathématique de la nature; mais c'est une conscience, une

certitude, une pénétration de tout en profondeur: "_La paix en nous peu

à peu succède à la pensée._"

Il y a en effet dans le mot une secrète vertu dont le poète sait se

rendre maître. Le mot est plus qu'un signe conventionnel. Il est,

prononcé, un rythme qui reproduit le rythme constitutif de l'objet

désigné. Il est la forme essentielle de l'objet copiée par l'attitude

physique de celui qui le dit[2]. Par lui le poète évoque directement la

chose, la rend présente, sensible, lui restitue l'existence:

Proférant de chaque chose le nom,

Comme un père tu l'appelles mystérieusement dans son principe, et

selon que jadis

Tu participas à sa création, tu coopères à son existence[3]!

Il peut ainsi expliquer le monde, non point en en donnant des

raisons, mais en le suscitant par sa voix dans son ordre vrai, en le

_re-présentant_ à nos yeux sous sa forme authentique. Il "légifère"; il

ordonne aux êtres de surgir en les _appelant_ et il fait sentir leur

relation profonde. Les mots qu'il prononce n'ont pas une signification

abstraite, qu'il faille extraire et qui rende compte logiquement de

l'univers; mais, étant les choses concrètes elles-mêmes, ils exhalent

par leur simple arrangement un sens. Ce sens est le sens du monde,

c'est-à-dire sa direction, son _intention_, sa fin. Et il pénètre en

nous, enveloppé dans les images sensibles, sans que nous sachions

comment:

Le son des paroles et leur sens, fondus en une phrase commune,

Ont de si subtils échanges et de si secrets accords, que l'âme

recueillie sur l'esprit

Aperçoit que l'idée pure ne se refusera pas à un attouchement

délectable.

Telles sont, ô Cœuvre, les noces où tu nous convies[4].

Comment oser briser cette si parfaite union du verbe et de l'idée,

comment séparer l'art de la doctrine, la poésie de sa signification?

Pour parler dignement de Claudel il faudrait tout dire à la fois et

présenter son œuvre entière d'un seul coup, dans sa somptuosité, dans

sa complexité infinie et dans son unité profonde. Mais mieux vaudrait

se taire. Et puisqu'il s'agit ici d'expliquer, il faut bien se résoudre

à dissocier ce que le génie créa inséparable.

[1] _La Ville_. L'Arbre, p. 346.

[2] Voir _Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même_.

Art Poétique, p. 119-120, surtout 122 en bas, 123.

[3] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 24. La

pagination des _Muses_ est la même dans les _Cinq Grandes Odes suivies

d'un Processionnal pour saluer le siècle nouveau_.

[4] _La Ville_. L'Arbre, p. 411.

II

L'ART

La première preuve de cette unité que nous allons avoir à violer, est

que l'art de Claudel dépend étroitement de sa doctrine et ne peut guère

sans elle se comprendre. En effet il est essentiellement naturel,

c'est-à-dire qu'il est l'expression directe de la nature, sa voix,

la phrase qu'elle prononce dans le silence et que le poète, ayant

surprise, publie: car le poète

... est substitué à la nature pour dire ce qu'elle pense, mieux qu'un

bœuf[1].

Or ce qu'est en son essence la nature, c'est la doctrine qui nous

l'apprend. Sachons au moins tout de suite, pour mieux saisir le

caractère de l'art, que la nature est sans cesse primitive et son

progrès toujours continu, que le monde est à chaque instant nouveau et

qu'il se développe sans hiatus, à la façon d'un rouleau qu'on déplie.

Primitivité perpétuelle: en effet il y a sans cesse entre tous les

êtres un accord, une harmonie, une correspondance, une composition.

Tous les êtres sont dans un rapport étroit de situation, mais qui n'est

jamais le même à deux instants différents. Chacun suit sa voie, dont la

direction varie sans cesse et qui l'approche et l'écarte tour à tour de

tous les autres. Les fils de la trame s'entre-croisent en mille façons

diverses et jamais l'étoffe ne reproduit le même dessin. La face du

monde change incessamment. Pour tout battement de l'horloge sidérale

les êtres sont dans une relation unique, première, primitive: "A chaque

trait de notre haleine, le monde est aussi nouveau qu'à cette première

gorgée d'air dont le premier homme fit son premier souffle[2]."

Continuité: la vie a des phases, non des "tranches"; son travail et

sa trame sont continus; il n'y a pas de péripéties. Les péripéties

s'obtiennent par des raccourcis artificiels; en supprimant plusieurs

termes intermédiaires on produit le choc de deux événements, qui

est essentiellement ce qu'on nomme: péripétie. Mais dans la vie

les événements ne s'entrechoquent pas; ils se développent, ils

s'enchaînent, chacun naît d'un autre. La nature se déploie, se déplie

lentement et continûment,--_explication_ progressive de l'être.

* * * * *

L'Art de Claudel est primitif et continu. Le poète lui-même dit son

Art Poétique fondé sur "la métaphore" c'est-à-dire "le mot nouveau,

l'opération qui résulte de la seule existence conjointe et simultanée

de deux choses différentes[3]." La métaphore est la notation de la

nouveauté, car elle est la notation d'un rapprochement fugitif jamais

encore réalisé, une coïncidence première surprise et fixée. Faire

une métaphore (μετα-Φέρω), c'est exprimer la rencontre de deux êtres

dont les voies dans le reste du temps divergent, c'est enregistrer

leur _com-position_ instantanée dans l'accord infini. La métaphore

vulgaire unit, de façon artificielle, deux termes ressemblants.

Celle de Claudel saisit de deux termes différents la conjonction

naturelle, la juxtaposition spontanée. Elle est, non un procédé,

mais une constatation, une description, une inscription. Et cette

inscription est toujours d'un rapport non encore perçu, d'une relation

première, de celle qui caractérise essentiellement l'instant total,

parce que, jamais produite, elle ne se reproduira jamais. La métaphore

est l'expression de la perpétuelle primitivité du monde; elle en

est l'incessante modulation. Aussi n'est-elle jamais répétée et

fleurit-elle à chaque vers, nouvelle.

Le jaillissement intarissable des métaphores donne à la poésie de

Claudel cette sensualité naïve et neuve, qui est une effusion et un

éblouissement perpétuels et qui fait apparaître les choses mêmes dans

leur réalité et leur présence. C'est aussi que Claudel pense avec des

images, avec ses sens. Sa pensée même, comme toute pensée primitive

et véritablement profonde, est sensuelle. Elle n'est pas un extrait

de sensations, une sorte de parfum subtil mais fugitif obtenu en

distillant des milliers de fleurs. Elle est lourde et réelle et prise

encore dans les choses. Son travail n'est pas la combinaison mécanique

de termes abstraits, mais il est semblable à celui de la germination,

pénible, obscur et lent et à tâtons; il aboutit, lui aussi, à un

épanouissement qui, comme la floraison, est tout imprégné de couleurs,

tout dégouttant de lumière et de beauté. Aussi la langue de Claudel ne

procède-t-elle pas par images appliquées à la pensée, mais elle est la

pensée elle-même se développant en mots, la chaîne des images premières

telles qu'elles surgissent en une sensibilité non corrompue. Ces

images ne sont pas uniquement visuelles; nous les percevons par tous

nos sens à la fois; elles montent, grandissent, nous enveloppent, nous

communiquent leurs vibrations, et, tandis qu'elles baignent tout notre

corps d'un flot sensuel, elles déposent dans notre âme leur secrète

signification. On n'a qu'à les accueillir pour comprendre, car elles

nous pénètrent de toutes parts en même temps, proférant en plusieurs

façons simultanées la même vérité. Toutes les paroles, comme elles ont

une lumière et un son, ont une consistance, une odeur et un goût:

... Le poète dans sa bouche, sans parler différencie les paroles à

leur saveur[4].

La sensualité de Claudel peut être dite à plusieurs dimensions: aussi

donne-t-elle aux choses leur profondeur et leur volume, l'intégrité de

la vie.

Mais pour la subir, pour éprouver sa puissance, il faut avoir gardé sa

spontanéité et sa simplicité primitives, ou savoir les restaurer en

soi; il faut posséder encore le merveilleux don puéril de comprendre

par images, de saisir les idées par l'illustration, de ne pas séparer

l'idée de ses formes sensibles. Car sinon qu'entendra-t-on au langage

de celui qui est:

... Comme un animal dans le milieu de la terre, comme un cheval lâché

qui pousse vers le soleil un cri d'homme[5].

* * * * *

Ce ne sont pas seulement les mots et les métaphores de Claudel qui sont

_naturels_, c'est aussi leur arrangement, leur distribution rythmique,

leur mesure, le vers. Ce vers est calqué sur un rythme _naturel_, le

plus primitif que l'homme puisse percevoir, sur le rythme respiratoire:

O mon fils! lorsque j'étais un poète entre les hommes,

J'inventai ce vers qui n'avait ni rime ni mètre,

Et je le définissais dans le secret de mon cœur cette fonction double

et réciproque

Par laquelle l'homme absorbe la vie, et restitue, dans l'acte suprême

de l'expiration,

Une parole intelligible[6].

Le vers est le mouvement le plus essentiel de l'être humain, celui par

quoi il vit et profère sa vie. Il manifeste ainsi à chaque instant,

par sa longueur et sa mesure même, l'état profond de qui le prononce:

car comme l'amplitude du rythme respiratoire varie avec la qualité de

l'émotion, il se dilate et se contracte tour à tour: il suit le contour

de la sensibilité intime: par ses ondulations il en trahit fidèlement

les moindres vicissitudes. Quel dégoût inquiet et las dans les premiers

mots de Cébès[7]!

Me voici,

Imbécile, ignorant,

Homme nouveau devant les choses inconnues,

Et je tourne ma face vers l'Année et l'arche pluvieuse, j'ai plein mon

cœur d'ennui!

Comme ces vers retombent avec accablement! L'haleine manque de

courage pour se soutenir.--Et l'étouffement, l'oppression, l'angoisse

haletante et entrecoupée de l'Empereur soudain plongé dans les ténèbres

inférieures!

Ah! ah! oh! oh! où, où

Suis-je?

Absorbé,

Englouti, enfoncé! la Noirceur noire

Me touche la face et je fais corps avec son épaisseur[8].

Enfin quelle ample sérénité dans les longs vers que déploie la voix du

Récitant pour décrire le Séjour des Sages!

Gravés sur la paroi de pierre, ces mots antiques

_Caché-dans-le-pli-de-l'épaule_

Indiquent au seul élu le chemin.

Car la grande Montagne, comme un joyau, dans le pli de son cou, recèle

l'asile de paix[9].

La coupe du vers correspond non à des nuances d'âme, mais aux

oscillations profondes de l'être total, spirituel et corporel. Claudel

a compris l'union étroite, l'interpénétration de l'âme et du corps,

et il a trouvé le rythme dont ils sont, l'une et l'autre, en même

temps animés. Son vers est ce rythme, le plus _naturel_, le plus

essentiel qui soit; il se soulève et s'abaisse avec la poitrine dont

les mouvements reproduisent à leur tour les pulsations intérieures de

l'être. La vie naît et meurt sans cesse: la parole suit son alternatif

et perpétuel battement.

* * * * *

Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin · 第 2 / 13 段