IX.

Pendant que les Syriens se pillaient et se tuaient les uns les autres,

les Irâcains, race incorrigible et indomptable, n'étaient pas plus

tranquilles, et longtemps après, les nobles turbulents de Coufa et de

Baçra se rappelaient encore, en la regrettant, cette époque anarchique,

ce bon temps comme ils disaient, alors qu'entourés de dix ou vingt

clients[230], ils se pavanaient dans les rues, la tête haute et le

regard menaçant, toujours prêts à dégainer pour peu qu'un autre noble

leur montrât une mine trop fière, et certains que, lors même qu'ils

étendraient deux ou trois adversaires sur le carreau, le gouverneur

serait trop indulgent pour les punir. Et non-seulement les gouverneurs

les laissaient faire, mais, par leur jalousie et leur haine de Mohallab,

ils exposaient encore l'Irâc aux incursions des non-conformistes,

toujours redoutables en dépit de leurs nombreuses défaites. Il y avait

de quoi les remplir d'envie en effet. Dans Mohallab chaque Irâcain

voyait le plus grand général de sa patrie, et, qui plus est, son propre

sauveur; nul autre nom n'était aussi populaire que le sien; et comme il

avait fait ses conditions avant de consentir à se charger du

commandement, il avait amassé une fortune colossale, qu'il dépensait

avec une superbe insouciance, donnant cent mille pièces d'argent à celui

qui vint lui réciter un poème à sa louange, et cent mille autres à un

second qui vint lui dire qu'il était l'auteur de ce poème[231]. Il

éclipsait donc tous les gouverneurs par son luxe, son opulence princière

et sa générosité sans bornes, aussi bien que par l'éclat de sa renommée

et de sa puissance. «Les Arabes de cette ville n'ont des yeux que pour

cet homme,» disait tristement l'Omaiyade Khâlid[232], le premier

gouverneur de Baçra après la restauration; et il rappela Mohallab du

théâtre de ses exploits, le condamna à l'inaction en lui donnant l'Ahwâz

à gouverner, et confia le commandement de l'armée, forte de trente mille

hommes, à son propre frère Abdalazîz, jeune homme sans expérience, mais

non sans orgueil, car, se donnant un air d'importance et une tenue de

triomphe: «Les habitants de Baçra, disait-il, prétendent qu'il n'y a que

Mohallab qui puisse terminer cette guerre; eh bien, ils verront!» Il

expia sa folle présomption par une défaite sanglante et terrible.

Méprisant les sages conseils de ses officiers qui voulaient le dissuader

de poursuivre un escadron qui feignait de fuir, il tomba dans une

embuscade, perdit tous ses généraux, une foule de ses soldats et jusqu'à

sa jeune et belle épouse, et n'échappa lui-même que par miracle aux

épées d'une trentaine d'ennemis qui le poursuivaient dans sa fuite.

Ce désastre, Mohallab l'avait prévu. C'est pour cette raison qu'il avait

chargé un de ses affidés de lui rendre compte, jour par jour, de tout ce

qui se passerait dans l'armée. Après la déroute, cet homme vint le

trouver.

--Quelles nouvelles? lui cria Mohallab d'aussi loin qu'il l'aperçut.

--J'en apporte que vous serez bien aise d'apprendre:--_il_ a été battu

et son armée est en pleine déroute.

--Comment, malheureux, tu crois que je suis bien aise d'apprendre qu'un

Coraichite a été battu et qu'une armée musulmane est en pleine déroute?

--Peu importe que cela vous donne du chagrin ou de la joie; la nouvelle

est certaine, cela suffit[233].

L'irritation contre Khâlid, le gouverneur, était extrême dans toute la

province. «Voilà ce que c'est, lui disait-on, que d'envoyer contre

l'ennemi un jeune homme d'un courage douteux, au lieu de lui opposer le

noble et loyal Mohallab, ce héros qui, grâce à sa longue expérience de

la guerre, sait prévoir tous les périls et les écarter[234].» Khâlid se

résignait à entendre ces reproches, de même qu'il s'était déjà accoutumé

à la pensée de la honte de son frère; mais s'il était peu susceptible

sur le point d'honneur, en revanche il tenait à son poste, à sa vie

surtout, et il attendait avec une anxiété toujours croissante l'arrivée

d'un courrier de Damas. Eprouvant le besoin, comme c'est le propre des

gens faibles, qu'une nature plus forte que la sienne le rassurât, il fit

venir Mohallab et lui demanda:

--Que pensez-vous qu'Abdalmélic fera de moi?

--Il vous destituera, lui répondit laconiquement le général, qui lui

gardait trop de rancune pour consentir à calmer ses inquiétudes.

--Et, reprit Khâlid, n'aurais-je pas à craindre quelque chose de plus

fâcheux encore, bien que je sois son parent?

--Certainement, répliqua Mohallab d'un air nonchalant, car au moment où

le calife apprendra que votre frère Abdalazîz a été battu par les

non-conformistes de la Perse, il apprendra aussi que votre frère Omaiya

a été mis en déroute par ceux du Bahrain.

Le courrier si redouté arriva à la fin, porteur d'une lettre du calife

pour Khâlid. Dans cette lettre, Abdalmélic lui faisait les reproches les

plus amers sur sa conduite ridicule et coupable, lui annonçait sa

destitution, et terminait en disant: «Si je vous punissais comme vous le

méritez, je vous ferais éprouver mon ressentiment d'une manière bien

plus cruelle; mais je veux me souvenir de notre alliance, et c'est pour

cette raison que je me borne à vous destituer.»

En remplacement de Khâlid, le calife nomma son propre frère Bichr, déjà

gouverneur de Coufa, au gouvernement de Baçra, en lui ordonnant de

donner le commandement des troupes à Mohallab et de le renforcer par

huit mille hommes de Coufa.

Il était impossible, dans les circonstances données, de faire un choix

plus malheureux. Caisite outré et violent, comme on a vu par le récit

qui précède, Bichr confondait toutes les tribus yéménites dans une haine

commune et détestait Mohallab, le chef naturel de cette race dans

l'Irâc. Aussi, quand il eut reçu l'ordre du calife, il entra dans une

grande fureur et jura qu'il tuerait Mohallab. Son premier ministre,

Mousâ ibn-Noçair (le futur conquérant de l'Espagne)[235], eut

grand'peine à le calmer, et se hâta d'écrire au général pour lui

conseiller d'user d'une grande circonspection, de se mêler à la foule

pour saluer Bichr alors qu'il ferait son entrée dans Baçra, mais de ne

point venir à l'audience. Mohallab suivit ses conseils.

Arrivé dans le palais de Baçra, Bichr donna audience aux seigneurs de la

ville, et, remarquant l'absence de Mohallab, il en demanda la cause. «Le

général vous a salué en route perdu dans la foule, lui répondit-on; mais

il se sent trop indisposé pour pouvoir venir ici vous présenter ses

respects.» Bichr crut alors avoir trouvé dans l'indisposition du général

un excellent prétexte pour se dispenser de le mettre à la tête des

troupes. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que, étant

gouverneur, il avait bien le droit de nommer lui-même un général;

cependant, n'osant désobéir à l'ordre formel du calife, il prit le parti

de députer à ce dernier quelques personnes qu'il chargea de lui remettre

une lettre dans laquelle il disait que Mohallab était malade, mais qu'il

y avait dans l'Irâc d'autres généraux fort capables de prendre sa

place.

Quand cette députation fut arrivée à Damas, Abdalmélic eut un entretien

particulier avec Ibn-Hakîm qui en était le chef, et lui dit:

--Je sais que vous êtes d'une grande probité et d'une rare intelligence;

dites-moi donc franchement quel est, à votre avis, le général qui

possède les talents et les qualités nécessaires pour terminer cette

guerre avec succès.

Quoiqu'il ne fût point Yéménite, Ibn-Hakîm répondit sans hésiter que

c'était Mohallab.

--Mais il est malade, reprit le calife.

--Ce n'est pas sa maladie, répliqua Ibn-Hakîm avec un sourire malin, qui

l'empêchera de prendre le commandement.

--Ah! je comprends, dit alors le calife; Bichr veut entrer dans la même

voie que Khâlid.

Et il lui écrivit aussitôt pour lui ordonner, d'un ton impérieux et

absolu, de mettre Mohallab, et nul autre, à la tête des troupes.

Bichr obéit, mais de fort mauvaise grâce. Mohallab lui ayant remis la

liste des soldats qu'il désirait enrôler, il en raya les noms des plus

vaillants; puis, ayant fait venir Ibn-Mikhnaf, le général des troupes

auxiliaires de Coufa, il lui dit: «Vous savez que je vous estime et que

je me fie à vous. Eh bien, si vous tenez à conserver mon amitié, faites

ce que je vais vous dire: désobéissez à tous les ordres que vous donnera

ce barbare de l'Omân, et faites en sorte que toutes ses mesures

aboutissent à un _fiasco_ misérable.» Ibn-Mikhnaf s'inclina, ce que

Bichr prit pour un signe d'assentiment; mais il s'était adressé mal. De

la même race, et, qui plus est, de la même tribu que Mohallab,

Ibn-Mikhnaf n'avait nulle envie de jouer envers lui le rôle odieux que

le gouverneur lui destinait, et quand il fut sorti du palais:

«Assurément, il a perdu l'esprit, _ce petit garçon_, dit-il à ses amis,

puisqu'il me croit capable de trahir le plus illustre chef de ma tribu.»

L'armée entra en campagne, et Mohallab, quoique privé de ses meilleurs

officiers et de ses plus braves soldats, réussit néanmoins à repousser

les non-conformistes de l'Euphrate d'abord, puis de l'Ahwâz, puis de

Râm-Hormoz; mais alors la brillante série de ses victoires fut

soudainement interrompue par la nouvelle de la mort de Bichr. Ce que cet

esprit brouillon n'avait pu faire vivant, sa mort le fit. Elle causa

dans l'armée un désordre effroyable. Jugeant dans leur égoïsme que la

guerre ne regardait que les Arabes de Baçra, les soldats de Coufa se

révoltèrent contre leur général Ibn-Mikhnaf, et désertèrent en masse

pour retourner à leurs foyers. La plupart des soldats de Baçra imitèrent

leur exemple. Jamais, dans cette guerre si longue et si opiniâtre, le

danger n'avait été plus imminent. L'Irâc était en proie à l'anarchie la

plus complète; il n'y avait pas la moindre ombre d'autorité et de

discipline. Le lieutenant de Bichr à Coufa avait fait menacer les

déserteurs de la mort s'ils ne retournaient pas à leur poste: pour toute

réponse ils rentrèrent dans leur ville, et il ne fut point question de

les punir[236]. Bientôt les non-conformistes écraseraient la poignée de

braves restés fidèles aux drapeaux de Mohallab, franchiraient toutes les

anciennes barrières, et inonderaient l'Irâc. Ils avaient fait mourir

d'inanition, après les avoir enfermés, chargés de fers, dans un

souterrain, les malheureux tombés entre leurs mains lors de la déroute

d'Abdalazîz[237], et qui sait s'ils ne préparaient pas un sort semblable

à tous les _païens_ de la province?

Tout allait dépendre du nouveau gouverneur. Si le choix du calife était

mauvais, comme tous ses choix l'avaient été jusque-là, l'Irâc était

perdu.

Abdalmélic nomma Haddjâdj.

Celui-ci, qui se trouvait alors à Médine, n'eut pas plus tôt reçu sa

nomination qu'il partit pour Coufa, accompagné de douze personnes

seulement (décembre 694). Quand il y fut arrivé, il alla directement à

la mosquée, où le peuple, déjà averti de sa venue, était rassemblé. Il y

entra le sabre au côté, l'arc à la main, la tête à demi cachée par la

large mousseline de son turban, monta dans la chaire, et promena

longtemps son regard faible et incertain (car il avait la vue

courte[238]) sur l'auditoire, sans proférer une parole. Prenant ce

silence prolongé pour de la timidité, les Irâcains s'en indignèrent, et

comme ils étaient, sinon braves en action, du moins fort insolents en

paroles, surtout quand il s'agissait d'insulter un gouverneur, ils se

disaient déjà: «Que Dieu confonde les Omaiyades, puisqu'ils ont confié

le gouvernement de notre province à un tel imbécile!»--déjà même l'un

des plus hardis s'offrait pour lui jeter une pierre à la tête, lorsque

Haddjâdj rompit tout à coup le silence qu'il avait si obstinément gardé

jusque-là. Hardi novateur, en éloquence comme en politique, il ne débuta

point par les formules ordinaires en l'honneur de Dieu et du Prophète.

Soulevant le turban qui lui couvrait la figure, il se mit à réciter ce

vers d'un ancien poète:

Je suis le soleil levant. Chaque obstacle, je le brise. Pour que

l'on me connaisse, il suffit que je me dévoile.

Puis il continua d'une voix lente et solennelle:

--Je vois bien des têtes mûres pour être moissonnées... et le

moissonneur, ce sera moi... Entre les turbans et les barbes qui couvrent

les poitrines, je vois du sang... du sang...

Ensuite, s'animant peu à peu:

--Par Dieu, Irâcains, dit-il, je ne me laisse pas chasser, moi, par des

regards menaçants. Je ne ressemble pas à ces chameaux que l'on fait

galoper ventre à terre en les effrayant par le bruit d'une outre vide et

desséchée. De même que l'on examine la bouche d'un cheval pour connaître

son âge et savoir s'il est propre au travail, on a examiné la mienne et

l'on a trouvé que j'avais mes dents de sagesse.

--Le commandeur des croyants a tiré ses flèches de son carquois;--il les

a étalées devant lui;--il les a examinées une à une, attentivement,

soigneusement. Quand il les eut éprouvées toutes, il a jugé que la plus

dure et la plus difficile à briser, c'était moi. Voilà pourquoi il m'a

envoyé vers vous.... Depuis bien longtemps vous marchez dans la voie de

l'anarchie et de la révolte; mais je le jure! je ferai de vous ce que

l'on fait de ces buissons épineux dont on veut se servir comme de bois

de chauffage, et que l'on entoure d'une corde pour les couper

ensuite[239];--je vous rouerai de coups de même que les bergers

assomment les chameaux qui se sont attardés dans le pâturage quand les

autres sont déjà rentrés. Et sachez-le bien: ce que je dis, je le

fais;--les projets que j'ai formés, je les accomplis;--une fois que j'ai

tracé sur le cuir la forme d'une sandale, je coupe hardiment.

--Le commandeur des croyants m'a ordonné de vous payer votre solde et

de vous diriger vers le théâtre de la guerre, où vous combattrez sous

les ordres de Mohallab. Je vous donne trois jours pour faire vos

préparatifs, et je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que, ce

terme expiré, je couperai la tête à tous ceux qui ne seront pas

partis....

--Et maintenant, jeune homme, lis-leur la lettre du commandeur des

croyants.

La personne interpellée lit ces mots: «De la part d'Abdalmélic, le

commandeur des croyants, à tous les musulmans de Coufa; salut à vous!»

Il était d'usage que le peuple répondît à cette formule par les mots:

«et salut au commandeur des croyants.» Mais cette fois l'auditoire garda

un morne silence. Bien qu'on sentît instinctivement qu'on avait trouvé

un maître dans cet orateur à la parole brusque et saccadée, mais colorée

et nerveuse, on ne voulait pas encore en convenir avec soi-même.

«Arrête!» dit alors Haddjâdj au lecteur. Puis, s'adressant de nouveau au

peuple: «Comment donc, s'écria-t-il, le commandeur des croyants vous

salue et vous ne lui répondez rien? Par Dieu, je saurai vous donner une

leçon de politesse.... Recommence, jeune homme.»

En prononçant ces simples paroles, Haddjâdj avait mis dans son geste,

dans les traits de son visage, dans le son de sa voix, une expression si

menaçante et si terrible, que, quand le lecteur prononça de nouveau les

paroles _salut à vous_, toute l'assemblée s'écria d'une seule voix: «Et

salut au commandeur des croyants[240].»

Mêmes moyens, même succès à Baçra. Plusieurs habitants de cette ville,

informés de ce qui s'était passé à Coufa, n'avaient pas même attendu

l'arrivée du nouveau gouverneur pour aller rejoindre l'armée de

Mohallab[241], et ce général, agréablement surpris du zèle bien insolite

des Irâcains, s'écria dans l'élan de sa joie: «Dieu soit loué! A la fin

un _homme_ est arrivé dans l'Irâc[242].» Mais aussi, malheur à celui qui

osait montrer quelque hésitation ou la plus légère velléité de

résistance, car Haddjâdj comptait la vie d'un homme pour fort peu de

chose. Deux ou trois personnes en firent l'épreuve à leurs dépens[243].

Cependant, si Haddjâdj croyait avoir gagné la partie, il se trompait. Un

peu revenus de leur première frayeur, les Irâcains rougirent de s'être

laissé intimider et étourdir comme des enfants par le _maître d'école_,

et au moment où Haddjâdj conduisait une division de troupes vers

Mohallab, une querelle au sujet de la paye devint le signal d'une émeute

qui prit bientôt le formidable aspect d'une révolte. Le mot de

ralliement était la nécessité de la déposition du gouverneur; les

rebelles jurèrent d'exiger d'Abdalmélic son rappel, en menaçant que si

celui-ci s'y refusait, ils le destitueraient eux-mêmes. Abandonné de

tout le monde, à l'exception de ses parents, de ses amis intimes et des

serviteurs de sa maison, Haddjâdj vit les rebelles piller sa tente et

enlever ses femmes; s'ils n'avaient été retenus par la crainte du

calife, ils l'auraient tué. Pourtant il ne faiblit pas un instant.

Repoussant avec indignation les conseils de ses amis qui voulaient qu'il

entrât en pourparlers avec les rebelles: «Je ne le ferai que quand ils

m'auront livré leurs chefs,» dit-il fièrement et comme s'il eût été le

maître de la situation. Selon toute probabilité, il aurait payé de sa

vie son opiniâtreté inflexible, si, en ce moment critique, les Caisites

l'eussent abandonné à son sort; mais ils avaient déjà reconnu en lui

leur espoir, leur soutien, leur chef; ils avaient compris qu'en suivant

la ligne de conduite qu'il leur traçait, ils se relèveraient de leur

abaissement et reviendraient au pouvoir. Trois chefs caisites, parmi

lesquels on distinguait le brave Cotaiba ibn-Moslim, volèrent à son

secours; un contribule de Mohallab et un chef témîmite mécontent des

rebelles imitèrent leur exemple, et dès que Haddjâdj vit six mille

hommes réunis autour de sa personne, il força les révoltés à accepter la

bataille. Un instant il fut sur le point de la perdre; mais étant

parvenu à rallier ses troupes et le chef des révoltés ayant été tué par

une flèche, il remporta la victoire, qu'il rendit complète et décisive

par sa clémence envers les vaincus: il défendit de les poursuivre, leur

accorda l'amnistie, et se contenta d'envoyer les têtes de dix-neuf chefs

rebelles, tués dans le combat, au camp de Mohallab, afin qu'elles

servissent d'avertissement à ceux qui sentiraient naître dans leur

coeur le désir de se révolter[244].

Pour la première fois, les Caisites, ordinairement fauteurs de toutes

les rébellions, avaient soutenu le pouvoir, et, une fois engagés dans

cette voie, ils y marchèrent résolument; ils savaient que c'était le

seul moyen pour se réhabiliter dans l'esprit du calife.

Après avoir rétabli l'ordre, Haddjâdj n'eut plus qu'une seule pensée:

celle d'exciter, de stimuler Mohallab, qu'il suspectait de prolonger la

guerre dans son intérêt personnel. Mêlant dans son impétuosité naturelle

les mauvaises mesures aux bonnes, il lui écrivit lettre sur lettre, lui

reprocha durement ce qu'il appelait sa lenteur, son inaction, sa

lâcheté, menaça de le faire mettre à mort ou tout au moins de le

destituer[245], et envoya coup sur coup des commissaires au camp[246].

Appartenant à la race du gouverneur et possédés de la rage de donner des

conseils, surtout quand on ne leur en demandait pas, ces commissaires

jetaient parfois le désordre dans l'armée[247], et fuyaient dans la

bataille[248]. Mais le but fut atteint. Deux années ne s'étaient pas

encore passées depuis que Haddjâdj avait été nommé au gouvernement de

l'Irâc, que les non-conformistes mettaient bas les armes (vers la fin de

l'année 696).

Nommé vice-roi de toutes les provinces orientales, en récompense de ses

fidèles et utiles services, Haddjâdj eut encore mainte révolte à

réprimer; mais il les réprima toutes; et à mesure qu'il affermissait la

couronne sur la tête de son souverain, il relevait sa race de l'état

d'abaissement où elle était tombée, et tâchait de la réconcilier avec le

calife. Il y réussit sans trop de difficulté. Forcé de s'appuyer soit

sur les Kelbites, soit sur les Caisites, le choix du calife ne pouvait

être douteux. Les rois ont d'ordinaire peu de goût pour ceux qui, ayant

contribué à leur élévation, peuvent prétendre à leur reconnaissance. Les

services qu'ils avaient rendus avaient inspiré aux Kelbites une fierté

qui devenait importune; à tout propos ils rappelaient au calife que,

sans eux, ni lui ni son père ne seraient montés sur le trône; ils le

regardaient comme leur obligé, c'est-à-dire comme leur créature et leur

propriété. Les Caisites au contraire, voulant lui faire oublier à tout

prix qu'ils avaient été les ennemis de son père et les siens, briguaient

ses faveurs à genoux et obéissaient aveuglément à toutes ses paroles, à

tous ses gestes. Ils l'emportèrent, ils supplantèrent leurs rivaux[249].

Les Kelbites disgraciés jetèrent les hauts cris. Le pouvoir du calife

était trop solidement assis à cette époque pour qu'ils pussent se

révolter contre lui; mais leurs poètes lui reprochaient amèrement son

ingratitude et ne lui épargnaient pas les menaces. Voici ce que disait

Djauwâs, le père de Sad que nous verrons plus tard périr en Espagne,

victime de la haine des Caisites:

Abdalmélic! Tu ne nous as point récompensés, nous qui avons

combattu vaillamment pour toi, et qui t'avons procuré la jouissance

des biens de ce monde. Te rappelles-tu ce qui s'est passé à Djâbia

dans le Djaulân? Si Ibn-Bahdal n'avait pas assisté à l'assemblée

qui s'y est tenue, tu vivrais ignoré et personne de ta famille ne

réciterait dans la mosquée la prière publique. Et pourtant, après

que tu as obtenu le pouvoir suprême et que tu t'es trouvé sans

compétiteur, tu nous as tourné le dos et peu s'en faut que tu ne

nous traites en ennemis. Ne dirait-on pas que tu ignores que le

temps peut amener d'étranges révolutions?

Dans un autre poème il disait:

La famille d'Omaiya nous a fait teindre nos lances dans le sang de

ses ennemis, et maintenant elle ne veut pas que nous participions à

sa fortune! Famille d'Omaiya! Des escadrons innombrables, composés

de fiers guerriers qui poussaient un cri de guerre qui n'était

point le vôtre, nous les avons combattus avec nos lances et nos

épées, et nous avons écarté le danger qui vous menaçait. Dieu

peut-être nous récompensera de nos services et de ce qu'avec nos

armes nous avons affermi ce trône, mais bien certainement la

famille d'Omaiya ne nous récompensera pas. Etrangers, vous veniez

du Hidjâz, d'un pays que le Désert sépare complétement du nôtre, et

la Syrie ne connaissait nul d'entre vous[250]. En même temps les

Caisites marchaient contre vous; la haine étincelait dans leurs

yeux et leur bannière flottait dans les airs....

Un autre poète kelbite, l'un de ceux qui auparavant avaient chanté la

victoire de la Prairie, adressa ces vers aux Omaiyades:

Dans un temps où vous n'aviez point de trône, nous avons précipité

de celui de Damas ceux qui avaient osé s'y asseoir, et nous vous

l'avons donné. Dans mainte bataille nous vous avons donné des

preuves de notre dévoûment, et dans celle de la Prairie vous n'avez

dû la victoire qu'à notre puissant secours. Ne payez donc pas

d'ingratitude nos bons et loyaux services; auparavant vous étiez

bons pour nous: gardez-vous de devenir pour nous des tyrans. Même

avant Merwân, lorsque les yeux d'un émir omaiyade étaient couverts

de soucis comme d'un voile épais, nous avons déchiré ce voile, de

sorte qu'il a vu la lumière; quand il était déjà sur le point de

succomber et qu'il grinçait les dents, nous l'avons sauvé[251], et

tout joyeux il s'écriait alors: Dieu est grand! Quand le Caisite

fait le vantard, rappelez-lui alors la bravoure qu'il a montrée

dans le champ de Dhahhâc, à l'est de Djaubar[252]. Là aucun Caisite

ne s'est comporté en homme de coeur: tous, montés sur leurs

alezans, cherchaient leur salut dans la fuite[253]!

Plaintes, murmures, menaces, rien ne servit aux Kelbites. Le temps de

leur grandeur était passé, et passé pour toujours. Il est vrai que la

politique de la cour pouvait changer, que plus tard elle changea en

effet, et que les Kelbites continuèrent à jouer un rôle important,

surtout en Afrique et en Espagne; mais jamais ils ne redevinrent ce

qu'ils avaient été sous Merwân, la plus puissante parmi les tribus

yéménites. Ce rang appartint désormais aux Azd; la famille de Mohallab

avait supplanté celle d'Ibn-Bahdal. En même temps la lutte, sans rien

perdre de sa vivacité, prit des proportions plus vastes: dorénavant les

Caisites eurent tous les Yéménites pour ennemis.

Le règne de Walîd qui, dans l'année 705, succéda à son père Abdalmélic,

mit le comble à la puissance des Caisites. «Mon fils, avait dit

Abdalmélic sur son lit de mort, aie toujours le plus profond respect

pour Haddjâdj; c'est à lui que tu dois le trône, il est ton épée, il est

ton bras droit, et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de

toi[254].» Walîd n'oublia jamais cette recommandation. «Mon père,

disait-il, avait coutume de dire: Haddjâdj, c'est la peau de mon front;

mais moi je dis: Haddjâdj, c'est la peau de mon visage[255].» Cette

parole résume tout son règne, d'ailleurs plus fertile qu'aucun autre en

conquêtes, en gloire militaire, car ce fut alors que le Caisite Cotaiba

planta les bannières musulmanes sur les murailles de Samarcand, que

Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, conquit l'Inde jusqu'au pied de

l'Himalaya, et qu'à l'autre extrémité de l'empire, les Yéménites, après

avoir achevé la conquête du nord de l'Afrique, annexèrent l'Espagne au

vaste Etat qu'avait fondé le Prophète de la Mecque. Mais pour les

Yéménites, ce fut un temps désastreux, et principalement pour les deux

hommes les plus marquants, mais non les plus respectables, de ce parti:

Yézîd, fils de Mohallab, et Mousâ, fils de Noçair. Pour son malheur,

Yézîd, chef de sa maison depuis la mort de son père, avait fourni des

prétextes fort plausibles à la haine de Haddjâdj. Comme tous les membres

de sa famille, la plus libérale de toutes sous le règne des Omaiyades,

de même que les Barmécides l'ont été sous les Abbâsides[256], il semait

l'argent sur ses pas, et, voulant être heureux, et que tout le monde le

fût avec lui, il gaspillait la fortune dans les plaisirs, dans l'amour

des arts et dans les imprudentes largesses de sa munificence tout

aristocratique. Une fois, dit-on, se trouvant en route pour faire le

pèlerinage de la Mecque, il donna mille pièces d'argent à un barbier qui

venait de le raser. Stupéfait d'avoir reçu une récompense si

considérable, le barbier s'écria dans sa joie: «Je m'en vais de ce pas

racheter ma mère d'esclavage.» Touché de son amour filial, Yézîd lui

donna encore mille pièces. «Je me condamne à répudier ma femme, reprit

aussitôt le barbier, si de ma vie je rase une autre personne.» Et Yézîd

lui donna encore deux mille pièces[257]. On raconte de lui une foule de

traits semblables, qui montrent tous qu'entre ses doigts prodigues l'or

s'écoulait comme l'onde; mais comme il n'y a point de fortune, si énorme

qu'elle soit, qui tienne contre une prodigalité poussée jusqu'à la

folie, Yézîd s'était vu forcé, pour échapper à la ruine, d'usurper sur

la part du calife. Condamné par Haddjâdj à restituer six millions au

trésor, et ne pouvant payer que la moitié de cette somme, il fut jeté

dans un cachot et cruellement torturé. Au bout de quatre ans[258], il

réussit à s'évader avec deux de ses frères qui partageaient sa

captivité, et pendant que Haddjâdj, croyant qu'ils étaient allés mettre

le Khorâsân en révolution, envoyait des courriers à Cotaiba pour lui

enjoindre de se tenir sur ses gardes et d'étouffer la révolte dans son

germe, ils parcouraient, guidés par un Kelbite[259], le désert de

Samâwa, afin d'aller implorer la protection de Solaimân, frère du

calife, héritier du trône en vertu des dispositions prises par

Abdalmélic, et chef du parti yéménite. Solaimân jura que tant qu'il

vivrait, les fils de Mohallab n'auraient rien à craindre, s'offrit pour

payer au trésor les trois millions que Yézîd n'avait pu acquitter,

demanda la grâce de ce dernier et ne l'obtint qu'à grand'peine et par

une espèce de coup de théâtre. Depuis lors, Yézîd resta dans le palais

de son protecteur, attendant le moment où son parti reviendrait au

pouvoir; et quand on lui demandait pourquoi il n'achetait point de

maison: «Qu'en ferais-je? répondait-il; j'en aurai bientôt une que je ne

quitterai plus: un palais de gouverneur si Solaimân devient calife, une

prison s'il ne le devient pas[260].»

L'autre Yéménite, le conquérant de l'Espagne, n'était pas, comme Yézîd,

d'une lignée illustre. C'était un affranchi, et s'il appartenait à la

faction alors en disgrâce, c'est que son patron, le prince Abdalazîz,

frère du calife Abdalmélic et gouverneur de l'Egypte, était chaudement

attaché, comme on l'a vu, à la cause des Kelbites, parce que sa mère

était de cette tribu. Déjà sous le règne d'Abdalmélic, lorsqu'il était

encore percepteur des contributions à Baçra, Mousâ se rendit coupable de

malversation. Le calife s'en aperçut et donna l'ordre à Haddjâdj de

l'arrêter. Averti à temps, Mousâ se sauva en Egypte, où il implora la

protection de son patron. Celui-ci le prit sous sa sauvegarde, et se

rendit à la cour afin d'arranger l'affaire. Le calife ayant exigé cent

mille pièces d'or pour son indemnité, Abdalazîz paya la moitié de cette

somme, et, dans la suite, il nomma Mousâ au gouvernement de l'Afrique,

car à cette époque le gouverneur de cette province était nommé par le

gouverneur de l'Egypte[261]. Après avoir conquis l'Espagne, Mousâ, gorgé

de richesses, au comble de la gloire et de la puissance, continua

d'usurper sur la part du calife avec la même hardiesse qu'auparavant.

Il est vrai que tout le monde alors dans les finances faisait des

affaires; le tort de Mousâ fut d'en faire plus qu'un autre, et de ne pas

appartenir au parti dominant. Depuis quelque temps Walîd avait l'oeil

sur ses procédés; il lui ordonna donc de venir en Syrie rendre compte de

sa gestion. Aussi longtemps qu'il le put, Mousâ éluda cet ordre; mais,

forcé enfin d'y obéir, il quitta l'Espagne, et, arrivé à la cour, il

essaya de désarmer la colère du calife en lui offrant des présents

magnifiques. Ce fut en vain. Les haines, depuis longtemps accumulées, de

ses compagnons, de Târic, de Moghîth et d'autres, débordèrent; ils

l'accablaient d'accusations qui ne furent que trop bien accueillies, et

le gouverneur infidèle fut chassé honteusement, séance tenante, de la

salle d'audience. Le calife ne songea à rien moins qu'à le condamner à

la mort; mais, quelques personnes de considération, que Mousâ avait

gagnées à force d'argent, ayant demandé et obtenu qu'il eût la vie

sauve, il se contenta de lui imposer une amende fort considérable[262].

Peu de temps après, Walîd rendit le dernier soupir, laissant le trône à

son frère Solaimân. La chute des Caisites fut immédiate et terrible.

Haddjâdj n'était plus. «Allâh, accorde-moi de mourir avant le commandeur

des croyants, et ne me donne point pour souverain un prince qui sera

sans pitié pour moi[263];» telle avait été sa prière et Dieu l'avait

exaucée; mais ses clients, ses créatures, ses amis avaient encore tous

les postes: ils furent destitués sur-le-champ et remplacés par des

Yéménites. Yézîd ibn-abî-Moslim, affranchi et secrétaire de Haddjâdj,

perdit le gouvernement de l'Irâc et fut jeté dans un cachot, d'où il ne

sortit que cinq ans plus tard, lors de l'avénement du calife caisite

Yézîd II, pour devenir aussitôt gouverneur de l'Afrique[264], tant les

revirements de fortune étaient rapides alors. Plus malheureux que lui,

l'intrépide Cotaiba fut décapité, et l'illustre conquérant de l'Inde,

Mohammed ibn-Câsim, cousin de Haddjâdj, expira dans les tortures, tandis

que Yézîd, fils de Mohallab, qui, sous le règne précédent, avait été sur

le point de subir le même sort, jouissait, comme favori de Solaimân,

d'un pouvoir illimité.

Mousâ seul ne profita point du triomphe du parti auquel il appartenait.

C'est que, dans le vain espoir de se concilier la faveur de Walîd, il

avait gravement offensé Solaimân. Au moment où Mousâ arriva en Syrie,

Walîd était déjà si dangereusement malade qu'on pouvait croire sa mort

prochaine, et Solaimân, qui convoitait lui-même les riches présents que

Mousâ ne manquerait pas d'offrir à Walîd, avait fait inviter le

gouverneur à ralentir sa marche de manière qu'il n'arrivât à Damas que

quand son frère serait mort et qu'il serait monté lui-même sur le trône.

Mousâ n'ayant pas consenti à cette demande, et les fils de Walîd ayant

hérité par conséquent des cadeaux qu'il avait faits à leur père,

Solaimân lui gardait rancune[265]; il ne lui remit donc point l'amende à

laquelle il avait été condamné, et que d'ailleurs il pouvait acquitter

facilement avec l'aide de ses nombreux clients d'Espagne[266] et des

membres de la tribu de Lakhm, à laquelle appartenait son épouse[267].

Solaimân ne poussa pas plus loin sa vengeance. Il y a bien, sur le sort

de Mousâ, une traînée de légendes, les unes plus touchantes que les

autres, mais elles ont été inventées par des romanciers à une époque où

l'on avait complétement oublié quelle était la position des partis au

VIII^e siècle, et où l'on ne se souvenait plus que Mousâ jouissait,

comme l'atteste un auteur aussi ancien que digne de confiance[268], de

la protection et de l'amitié de Yézîd, fils de Mohallab, le favori

tout-puissant de Solaimân. Aucun motif, même spécieux, ne peut

autoriser ces indignes rumeurs, qui ne se fondent sur aucune autorité

respectable et qui se trouvent en opposition directe avec le récit

circonstancié d'un auteur contemporain[269].

Par une exception unique dans l'histoire des Omaiyades, le successeur de

Solaimân, Omar II, n'était pas un homme de parti: c'était un respectable

pontife, un saint homme qui avait en horreur les cris de la discorde et

de la haine, qui remerciait Dieu de ne pas l'avoir fait vivre à l'époque

où les saints de l'islamisme, où Alî, Aïcha et Moâwia se combattaient,

et qui ne voulait pas même entendre parler de ces luttes funestes.

Uniquement préoccupé des intérêts religieux et de la propagation de la

foi, il rappelle cet excellent et vénérable pontife qui disait aux

Florentins: «Ne soyez ni gibelins ni guelfes, ne soyez que chrétiens et

concitoyens!» Pas plus que Grégoire X, Omar II ne réussit à réaliser son

rêve généreux. Yézîd II, qui lui succéda et qui avait épousé une nièce

de Haddjâdj, fut Caisite. Puis Hichâm monta sur le trône. Il favorisa

d'abord les Yéménites, et, ayant remplacé plusieurs gouverneurs que son

prédécesseur avait nommés, par des hommes de cette faction[270], il

permit à ceux qui remontaient au pouvoir de persécuter cruellement ceux

qui venaient de le perdre[271]; mais quand, pour des raisons que nous

exposerons plus loin, il se fut déclaré pour l'autre parti, les Caisites

prirent leur revanche, surtout en Afrique et en Espagne.

Comme la population arabe de ces deux pays était presque exclusivement

yéménite, ils étaient d'ordinaire assez tranquilles quand ils étaient

gouvernés par des hommes de cette faction; mais, sous des gouverneurs

caisites, ils devenaient le théâtre des violences les plus atroces.

C'est ce qui arriva après la mort de Bichr le Kelbite, gouverneur de

l'Afrique. Avant de rendre le dernier soupir, ce Bichr avait confié le

gouvernement de la province à un de ses contribules, qui se flattait, à

ce qu'il semble, que le calife Hichâm le nommerait définitivement

gouverneur. Son espoir fut trompé: Hichâm nomma le Caisite Obaida, de la

tribu de Solaim. Le Kelbite en fut informé; mais il se croyait assez

puissant pour pouvoir se soutenir les armes à la main.

C'était un vendredi matin du mois de juin ou de juillet de l'année 728.

Le Kelbite venait de s'habiller et était sur le point de se rendre à la

mosquée pour y présider à la prière publique, lorsque tout à coup ses

amis se précipitent dans sa chambre, en criant: «L'émir Obaida vient

d'entrer dans la ville!» Atterré du coup, le Kelbite, d'abord plongé

dans une stupeur muette, ne recouvre la parole que pour s'écrier: «Dieu

seul est puissant! L'heure du jugement dernier arrivera aussi

inopinément!» Ses jambes refusent de le porter; glacé d'effroi, il tombe

à terre.

Obaida avait compris que, pour faire reconnaître son autorité, il lui

fallait surprendre la capitale. Heureusement pour lui, Cairawân n'avait

point de murailles, et, marchant avec ses Caisites par des chemins

détournés et dans le plus profond silence, il y était entré à

l'improviste, tandis que les habitants de la ville le croyaient encore

en Egypte ou en Syrie.

Maître de la capitale, il sévit contre les Kelbites avec une cruauté

sans égale. Après les avoir fait jeter dans des cachots, il les mit à la

torture, et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur

extorqua des sommes inouïes[272].

Vint le tour de l'Espagne, pays dont le gouverneur était nommé alors par

celui de l'Afrique, mais qui jusque-là n'avait obéi qu'une seule fois à

un Caisite. Après avoir échoué dans ses premières tentatives, Obaida y

envoya, dans le mois d'avril de l'année 729, le Caisite Haitham, de la

tribu de Kilâb[273], en menaçant les Arabes d'Espagne des châtiments

les plus rigoureux au cas où ils oseraient s'opposer aux ordres de leur

nouveau gouverneur. Les Yéménites murmuraient, peut-être même

conspiraient-ils contre le Caisite; celui-ci le croyait du moins, et,

agissant sur les instructions secrètes d'Obaida, il fit jeter en prison

les chefs de ce parti, leur arracha par d'horribles tortures l'aveu d'un

complot, et leur fit couper la tête. Parmi ses victimes se trouvait un

Kelbite qui, à cause de son origine illustre, de ses richesses et de son

éloquence, jouissait d'une haute considération; c'était Sad, fils de ce

Djauwâs[274] qui, dans ses vers, avait si énergiquement reproché au

calife Abdalmélic son ingratitude envers les Kelbites, dont la bravoure

dans la bataille de la Prairie avait décidé du sort de l'empire et

procuré le trône à Merwân. Le supplice de Sad fit frémir les Kelbites

d'indignation, et quelques-uns d'entre eux, tels qu'Abrach, le

secrétaire de Hichâm[275], qui n'avaient pas perdu toute influence à la

cour, l'employèrent si bien que le calife consentit à envoyer en Espagne

un certain Mohammed, avec l'ordre de punir Haitham et de donner le

gouvernement de la province au Yéménite Abdérame al-Ghâfikî qui

jouissait d'une grande popularité. Arrivé à Cordoue, Mohammed n'y trouva

pas Abdérame, qui s'était caché pour se dérober aux poursuites du

tyran; mais, ayant fait arrêter Haitham, il lui fit donner des coups de

courroie et raser la tête, ce qui était alors l'équivalent de la peine

de la flétrissure; puis, l'ayant fait charger de fers et placer sur un

âne, la tête en arrière et les mains liées sur le dos, il ordonna de le

promener par la capitale. Quand cet arrêt eut été exécuté, il le fit

passer en Afrique, afin que le gouverneur de cette province prononçât

sur son sort. Mais on ne pouvait attendre d'Obaida qu'il punirait à son

tour celui qui n'avait agi que sur les ordres qu'il lui avait donnés

lui-même. De son côté, le calife croyait avoir donné aux Kelbites une

satisfaction suffisante, bien qu'ils poussassent plus loin leurs

exigences, la mort de Sad ne pouvant être expiée, d'après les idées

arabes, que par celle de son meurtrier. Hichâm envoya donc à Obaida un

ordre tellement ambigu, que celui-ci put l'interpréter à l'avantage de

Haitham[276]. Ce fut pour les Kelbites un grand désappointement; mais

ils ne se laissèrent pas décourager, et un de leurs chefs les plus

illustres, Abou-'l-Khattâr, qui avait été l'ami intime de Sad, et qui,

dans la prison où l'avait jeté Obaida, avait amassé contre ce tyran, et

contre les Caisites en général, des trésors de haine, composa ce poème

destiné à être remis au calife:

Vous permettez aux Caisites de verser notre sang, fils de Merwân;

mais si vous persistez à refuser de nous faire justice, nous en

appellerons au jugement de Dieu, qui sera plus équitable pour nous.

On dirait que vous avez oublié la bataille de la Prairie et que

vous ignorez qui vous a procuré la victoire alors; pourtant,

c'était nos poitrines qui vous servaient de boucliers contre les

lances ennemies, et vous n'aviez alors que nous pour cavaliers et

pour fantassins. Mais depuis que vous avez obtenu le but de vos

désirs, et que, grâce à nous, vous nagez dans les délices, vous

affectez de ne pas nous apercevoir; voilà comment, depuis aussi

longtemps que nous vous connaissons, vous en agissez constamment

avec nous. Mais aussi, gardez-vous de vous livrer à une sécurité

trompeuse quand la guerre se rallumera et que vous sentirez le pied

vous glisser sur votre échelle de corde; il se peut qu'alors les

cordes que vous croyiez solidement tordues, se détordent.... Cela

s'est vu maintes fois....

Ce fut le Kelbite Abrach, secrétaire de Hichâm, qui se chargea de lui

réciter ces vers; et la menace d'une guerre civile eut tant d'effet sur

le calife, qu'il prononça à l'instant même la destitution d'Obaida, en

s'écriant avec une colère feinte ou vraie: «Que Dieu maudisse ce fils

d'une chrétienne, qui ne s'est point conformé à mes ordres[277]!»

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 24 / 35 题