VIII.

Abdalmélic touchait au but de ses souhaits. Pour régner sans compétiteur

sur le monde musulman, il ne lui restait à conquérir que la Mecque,

résidence et dernier asile de son concurrent. Ce serait, à la vérité, un

sacrilége, et Abdalmélic eût frémi d'horreur rien que d'y penser, s'il

eût conservé les pieux sentiments par lesquels il s'était distingué dans

sa jeunesse[215]. Mais ce n'était plus le jeune homme candide et

chaleureux qui, dans l'élan d'une sainte indignation, appelait Yézîd

l'ennemi de l'Eternel, parce qu'il avait osé envoyer des soldats contre

Médine, la ville du Prophète[216]. Les années, le commerce du monde et

l'exercice du pouvoir avaient flétri en lui sa candeur enfantine et sa

foi naïve, et l'on raconte que le jour où son cousin Achdac cessa de

vivre, ce jour où Abdalmélic se souilla du double crime de parjure et

d'assassinat, il avait fermé le livre de Dieu en disant d'un air sombre

et froid: «Désormais il n'y a plus rien de commun entre nous[217].»

Aussi ses sentiments religieux étaient assez connus pour que nul ne

s'étonnât en apprenant qu'il allait envoyer des troupes contre la

Mecque; mais ce dont tout le monde fut surpris, ce fut que le calife

choisit, pour commander cette expédition importante, un homme né dans la

poussière, un certain Haddjâdj, qui autrefois avait exercé l'humble

profession de maître d'école à Tâïf en Arabie, et qui, dans ce temps-là,

s'estimait heureux, si en enseignant à lire _soir et matin_ aux petits

garçons, il parvenait à gagner de quoi acheter un morceau de pain

sec[218]. Connu seulement pour avoir rétabli un peu de discipline dans

la garde d'Abdalmélic[219], pour avoir commandé une division dans l'Irâc

où l'ennemi lui avait ôté, par sa défection, le moyen de montrer, soit

sa bravoure, soit sa lâcheté, enfin, pour s'être laissé battre, sous le

règne de Merwân, par les Zobairites[220], il fut redevable de sa

nomination à une circonstance assez bizarre. Quand il sollicita

l'honneur de commander l'armée qui allait assiéger Ibn-Zobair, le calife

lui répondit d'abord par un _tais-toi_ hautain et dédaigneux[221]; mais

par une de ces anomalies normales du coeur humain, Abdalmélic, qui de

reste croyait à fort peu de chose, croyait fermement aux songes, et

Haddjâdj savait en faire tout à propos. «J'ai rêvé, dit-il, que

j'écorchais Ibn-Zobair,» et aussitôt le calife lui confia le

commandement qu'il sollicitait[222].

Quant à Ibn-Zobair, il avait reçu avec assez de calme et de résignation

la nouvelle de la perte de l'Irâc et de la mort de son frère. Il est

vrai de dire qu'il n'avait pas été sans inquiétude sur les projets de

Moçab qui, à son avis, aimait un peu trop à trancher du souverain, et il

se consola d'autant plus aisément de sa perte qu'il y trouva l'occasion

de déployer ses talents oratoires en prononçant un sermon qui nous

paraîtrait froid et guindé peut-être, mais qui sans doute lui semblait

fort édifiant, et dans lequel il disait naïvement que la mort de son

frère l'avait tout à la fois rempli de tristesse et de joie: de

tristesse, parce qu'il se voyait «privé d'un ami, dont la mort était

pour lui une blessure bien cuisante, qui ne laissait à l'homme sensé que

la ressource de la patience et de la résignation;»--de joie, «parce que

Dieu, en accordant à son frère la gloire du martyre, avait voulu lui

donner un témoignage de sa bienveillance[223].» Mais quand il lui

fallut, non prêcher, mais combattre, quand il vit la Mecque cernée de

toutes parts et livrée aux horreurs de la plus affreuse disette, alors

son courage chancela. Ce n'est pas qu'il manquât de ce courage vulgaire

que tout soldat, à moins qu'il ne soit un grand poltron, possède sur le

champ de bataille; mais il manquait d'énergie morale, et, étant venu

trouver sa mère, femme d'une fierté toute romaine en dépit de ses cent

ans:

--Ma mère, lui dit-il, tout le monde m'a abandonné et mes ennemis

m'offrent encore des conditions fort acceptables. Que pensez-vous que je

doive faire?

--Mourir, dit-elle.

--Mais je crains, reprit-il d'un air piteux, je crains, si je succombe

sous les coups des Syriens, qu'ils n'assouvissent leur vengeance sur mon

corps....

--Et qu'est-ce que cela te fait? La brebis, quand elle a été égorgée,

souffre-t-elle donc si on l'écorche?

Ces fières paroles firent monter la rougeur de la honte au front

d'Abdallâh; il se hâta d'assurer à sa mère qu'il partageait ses

sentiments et qu'il n'avait eu d'autre dessein que de l'éprouver.... Peu

d'instants après, s'étant armé de pied en cap, il revint auprès d'elle

pour lui dire un dernier adieu. Elle le serra sur son coeur. Sa main

rencontra une cotte de mailles.

--Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela, dit-elle.

--Je n'ai revêtu cette armure que pour vous inspirer quelque espoir,

répliqua-t-il un peu déconcerté.

--J'ai dit adieu à l'espoir;--ôte cela.

Il obéit. Ensuite, ayant passé quelques heures à prier dans la Caba, ce

héros sans héroïsme fondit sur les ennemis et mourut d'une manière plus

honorable qu'il n'avait vécu. Sa tête fut envoyée à Damas, son corps

attaché à un gibet dans une position renversée (692).

Pendant les six ou huit mois qu'avait duré le siége de la Mecque,

Haddjâdj avait déployé un grand courage, une activité infatigable, une

persévérance à toute épreuve, et, pour dire tout, une indifférence pour

les choses saintes que les théologiens ne lui ont jamais pardonnée, mais

qui prouvait qu'il s'était dévoué corps et âme à la cause de son maître.

Rien ne l'avait arrêté, ni l'inviolabilité immémoriale du temple, ni ce

que d'autres appelaient les signes de la colère du ciel. Un orage

s'étant élevé, un jour que les Syriens étaient occupés à lancer des

pierres sur la Caba, douze soldats furent frappés de la foudre. Saisis

d'une terreur superstitieuse, les Syriens s'arrêtèrent et pas un ne

voulut recommencer; mais Haddjâdj retroussa aussitôt sa robe, prit une

pierre et la plaça sur une baliste dont il mit les cordes en mouvement,

en disant d'un air leste et dégagé: «Cela ne signifie rien; je connais

ce pays, moi, j'y suis né;--les orages y sont très-fréquents.»

Tant de dévoûment à la cause omaiyade méritait une récompense éclatante.

Aussi Haddjâdj fut-il nommé par Abdalmélic gouverneur de la Mecque, et,

peu de mois après, de tout le Hidjâz. Comme il était Caisite par sa

naissance, sa promotion aurait probablement inspiré aux Kelbites des

soupçons et des alarmes, s'il eût été d'une origine plus illustre; mais

ce n'était qu'un parvenu, un homme sans conséquence. D'ailleurs les

Kelbites pouvaient se prévaloir, eux aussi, des services importants

qu'ils avaient rendus pendant le siége de la Mecque; ils pouvaient dire,

par exemple, que la pierre fatale qui avait tué Ibn-Zobair, avait été

lancée par un des leurs, par Homaid ibn-Bahdal[224]. Ce qui acheva de

les rassurer, ce fut que le calife se complaisait à louer leur bravoure

et leur fidélité, qu'il flattait et cajolait leurs chefs en prose et en

vers[225], qu'il continuait à leur donner les emplois à l'exclusion de

leurs ennemis, enfin qu'ils avaient pour eux plusieurs princes tels que

Khâlid, fils de Yézîd Ier, et Abdalazîz, frère du calife et fils

d'une femme kelbite.

Cependant les Caisites ne manquaient pas non plus de protecteurs à la

cour. Bichr surtout, frère du calife et fils d'une Caisite, avait épousé

leurs intérêts et leur querelle, et comme il disait à tout propos qu'ils

surpassaient les Kelbites en bravoure, ses fanfaronnades allumèrent à un

tel point le courroux de Khâlid, que celui-ci dit un jour aux Kelbites:

--N'y a-t-il personne parmi vous qui voudrait se charger de faire une

razzia dans le désert des Cais? Il faut absolument que l'orgueil des

princes qui ont des femmes caisites pour mères soit humilié, car ils ne

cessent de prétendre que, dans toutes les rencontres, avant comme après

le Prophète, les Caisites ont eu l'avantage sur nous.

--Je me charge volontiers de l'affaire, lui répondit Homaid ibn-Bahdal,

si vous m'êtes garant que le sultan ne me punira pas.

--Je vous réponds de tout.

--Mais comment ferez-vous donc?

--Rien de plus simple. Vous savez que depuis la mort d'Ibn-Zobair les

Caisites n'ont pas encore payé la dîme au calife. Je vous donnerai donc

un ordre qui vous autorisera à lever la dîme parmi les Caisites et

qu'Abdalmélic sera supposé avoir écrit. De cette manière vous trouverez

facilement l'occasion de les traiter comme ils le méritent.

Ibn-Bahdal se mit en route, mais avec une suite peu nombreuse pour ne

pas éveiller de soupçons, et parce qu'il était sûr de trouver des

soldats partout où il rencontrerait des contribules. Arrivé auprès des

Beni-Abd-Wadd et des Beni-Olaim, deux sous-tribus de Kelb qui

demeuraient dans le Désert, au sud de Douma et de Khabt, il leur

communiqua le projet de Khâlid, et, les hommes les plus braves et les

plus déterminés de ces deux tribus lui ayant déclaré qu'ils ne

demandaient pas mieux que de le suivre, il s'enfonça avec eux dans le

Désert, après leur avoir fait jurer qu'ils seraient sans pitié pour les

Caisites.

Un homme de Fazâra, sous-tribu de Cais, fut leur première victime. Il

sortait d'une riche et puissante lignée; son bisaïeul, Hodhaifa

ibn-Badr, avait été le chef des Dhobyân dans la célèbre guerre de Dâhis;

mais comme il avait le malheur d'avoir pour mère une esclave, ses fiers

contribules le méprisaient à un tel point qu'ils avaient refusé de lui

donner une de leurs filles en mariage (ce qui l'avait obligé à prendre

femme dans une tribu yéménite) et que, ne voulant pas l'admettre dans

leur société, ils l'avaient relégué aux lisières du camp. Ce malheureux

paria récitait à haute voix les prières du matin, et c'est ce qui le

perdit. Guidés par sa voix, les Kelbites fondirent sur lui, le

massacrèrent, et, joignant le vol au meurtre, ils s'emparèrent de ses

chameaux, au nombre de cent. Ensuite, ayant rencontré cinq familles qui

descendaient aussi de Hodhaifa, ils les attaquèrent. Le combat fut

acharné et se prolongea jusqu'au soir; mais alors tous les Caisites

gisaient sur le champ de bataille et leurs ennemis les croyaient morts.

Ils ne l'étaient pas cependant; leurs blessures, quoique nombreuses,

n'étaient pas mortelles, et, grâce au sable qui, poussé par un violent

vent d'ouest, vint les couvrir et arrêter l'écoulement de leur sang, ils

échappèrent tous à la mort.

Continuant leur route pendant la nuit, les Kelbites rencontrèrent, le

lendemain matin, un autre descendant de Hodhaifa, nommé Abdallâh. Ce

vieillard était en voyage avec sa famille; mais il n'avait auprès de lui

personne en état de porter les armes, excepté Djad, son fils, qui, dès

qu'il vit arriver la bande kelbite, prit ses armes, monta à cheval et

alla se placer à quelque distance. Quand les Kelbites eurent mis pied à

terre, Abdallâh leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils

étaient des dîmeurs envoyés par Abdalmélic.

--Pouvez-vous me montrer un ordre à l'appui de ce que vous dites?

demanda le vieillard.

--Certainement, lui répondit Ibn-Bahdal, cet ordre, le voici;--et il lui

montra un diplôme revêtu du sceau califal.

--Et quelle est la teneur de cet écrit?

--On y lit ceci: «De la part d'Abdalmélic, fils de Merwân, pour Homaid

ibn-Bahdal. Au dit Homaid ibn-Bahdal est ordonné par la présente d'aller

lever la dîme sur tous les Bédouins qu'il pourra rencontrer. Celui qui

paiera cette dîme et se fera inscrire sur le registre, sera considéré

comme sujet obéissant et fidèle; celui au contraire, qui refusera de le

faire sera tenu pour rebelle à Dieu, à son Prophète et au commandeur des

croyants.»

--Fort bien; je suis prêt à obéir et à vous payer ma dîme.

--Cela ne suffit pas. Il faut faire autre chose encore.

--Quoi donc?

--Nous voulons que vous alliez à la recherche de tous les individus de

votre tribu, afin de recueillir la dîme de chacun d'entre eux, et que

vous nous indiquiez un endroit où nous viendrons recevoir cet argent de

vos mains.

--Cela m'est impossible. Les Fazâra se trouvent dispersés sur une grande

étendue du Désert; je ne suis plus jeune, moi, tant s'en faut; je ne

pourrais donc entreprendre une si longue course, et je n'ai auprès de

moi qu'un seul de mes fils. Vous qui venez de si loin et qui devez être

habitués aux longs voyages, vous trouverez mes contribules bien plus

facilement que moi; chaque jour vous arriverez à un de leurs campements,

car ils s'arrêtent partout où ils trouvent de bons pâturages.

--Oui, nous connaissons cela. Ce n'est pas pour chercher des pâturages

qu'ils se sont dispersés dans le Désert, c'est pour se soustraire au

paiement de la dîme. Ce sont des rebelles.

--Je puis vous jurer que ce sont des sujets fidèles; c'est seulement

pour chercher des pâturages....

--Brisons là-dessus et faites ce que nous vous disons.

--Je ne le puis pas. Voici la dîme que je dois au calife, prenez-la!

--Votre obéissance n'est point sincère, car voilà votre fils qui, du

haut de son cheval, nous jette des regards dédaigneux.

--Vous n'avez rien à craindre de mon fils; prenez ma dîme et

allez-vous-en, si vous êtes véritablement des dîmeurs.

--Votre conduite ne montre que trop que l'on disait vrai quand on nous

assurait que vous et vos contribules vous avez combattu pour Ibn-Zobair.

--Nous n'avons pas fait cela. Nous lui avons bien payé la dîme, mais

c'est que nous autres Bédouins, étrangers à la politique, nous la payons

à celui qui est le maître du pays.

--Prouvez que vous dites la vérité en faisant descendre votre fils de

son cheval.

--Qu'avez-vous à faire avec mon fils? Ce jeune homme a eu peur en voyant

des cavaliers armés.

--Qu'il descende donc; il n'a rien à craindre.

Le vieillard alla vers son fils et lui dit de mettre pied à terre.

--Mon père, lui répondit le jeune homme, je le vois à leurs yeux qui me

dévorent, ils veulent me massacrer. Donnez-leur ce que vous voudrez,

mais laissez-moi me défendre.

Ayant rejoint les Kelbites, Abdallâh leur dit:

--Ce jeune homme craint pour sa vie. Prenez ma dîme et laissez-nous en

paix.

--Nous n'accepterons rien de vous tant que votre fils restera à cheval.

--Il ne veut pas m'obéir, et d'ailleurs, à quoi cela vous servirait-il?

--Bien, vous vous montrez rebelle. Esclave, ce qu'il faut pour écrire!

Nos affaires sont terminées ici. Nous allons écrire au commandeur des

croyants qu'Abdallâh, petit-fils d'Oyaina, nous a empêchés de remplir

notre mission auprès des Beni-Fazâra.

--Ne le faites pas, je vous en conjure, car je ne suis pas coupable d'un

tel acte.

Sans faire attention aux prières du vieillard, Ibn-Bahdal écrivit un

billet, et, l'ayant donné à un de ses cavaliers, celui-ci prit aussitôt

la route de Damas.

Consterné de ce qui venait d'arriver, Abdallâh s'écria:

--Ne m'accusez pas ainsi injustement! Je vous en conjure au nom de Dieu,

ne me représentez pas aux yeux du calife comme un rebelle, car je suis

prêt à obéir à tous ses ordres!

--Faites donc descendre votre fils.

--On nous a donné de vous une mauvaise opinion; mais promettez-vous

qu'il ne lui arrivera aucun mal?

Les Kelbites le lui ayant promis de la manière la plus solennelle,

Abdallâh dit à son fils:

--Que Dieu me maudisse si tu ne descends pas de ton cheval!

Alors Djadj obéit, et, jetant sa lance à terre, il s'avança lentement

vers les Kelbites, en disant d'une voix sombre:

--Ce jour vous portera malheur, mon père!

De même que le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe,

avant de lui donner le dernier coup, les Kelbites commencèrent par

insulter et railler le jeune homme; puis ils l'étendirent sur une roche

pour l'égorger. Pendant son agonie, le malheureux jeta à son père un

dernier regard, à la fois plein de tristesse, de résignation et de

reproche.

Quant au vieillard, ses cheveux blancs imposèrent aux Kelbites, tout

féroces qu'ils étaient, un certain respect; n'osant l'égorger comme ils

avaient égorgé son fils, ils essayèrent de l'assommer à coups de bâton

et le laissèrent pour mort sur le sable. Il revint à la vie; mais rongé

par le remords, il ne cessait de dire: «Dussé-je oublier toutes les

calamités que j'ai éprouvées, jamais le regard que me jeta mon fils

alors que je l'eus livré à ses bourreaux, ne sortira de ma mémoire.»

Le cheval de Djad refusa de quitter l'endroit où le meurtre avait été

accompli. Les yeux toujours tournés vers le sol et grattant du pied le

sable qui présentait encore les traces du sang de son maître, le fidèle

animal se laissa mourir de faim.

D'autres meurtres suivirent ceux qui avaient déjà été commis. Parmi les

victimes se trouvait Borda, fils d'un chef illustre, de Halhala, et les

sanguinaires Kelbites ne retournèrent vers Damas que quand les Caisites,

éclairés sur leur but véritable, se furent dérobés à leur aveugle fureur

en s'enfonçant dans le Désert.

Tous les Kelbites étaient comme ivres de joie et d'orgueil, et un poète

de Djohaina, tribu qui, de même que Kelb, descendait de Codhâa, exprima

leurs sentiments avec une singulière énergie et une exaltation

fanatique.

Le savez-vous, mes frères, disait-il, vous, les alliés des Kelb?

Savez-vous que l'intrépide Homaid ibn-Bahdal a rendu la santé et la

joie aux Kelbites? Savez-vous qu'il a couvert les Cais de honte,

qu'il les a forcés à décamper? Pour qu'ils le fissent, ils doivent

avoir éprouvé des défaites bien terribles.... Privées de sépulture,

les victimes de Homaid ibn-Bahdal gisent sur le sable du Désert;

les Cais, poursuivis par leurs vainqueurs, n'ont pas eu le temps de

les enterrer. Réjouissez-vous-en, mes frères! Les victoires des

Kelb sont les nôtres; eux et nous, ce sont deux mains d'un même

corps: quand, dans le combat, la main droite a été coupée, c'est la

main gauche qui brandit le sabre.

Grande fut aussi la joie des princes omaiyades qui avaient des femmes

kelbites pour mères. Dès qu'il eut reçu avis de ce qui s'était passé,

Abdalazîz dit à son frère Bichr, en présence du calife:

--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les

vôtres?

--Qu'ont-ils donc fait? demanda Bichr.

--Des cavaliers kelbites ont attaqué et exterminé un campement caisite.

--Impossible! Vos oncles maternels sont trop lâches et trop couards pour

oser se mesurer avec les miens!

Mais le lendemain matin Bichr acquit la certitude que son frère avait

dit la vérité. Halhala, Saîd et un troisième chef des Fazâra étant

arrivés à Damas sans manteaux, nu-pieds et la robe déchirée, vinrent se

jeter à ses genoux, le suppliant de leur accorder sa protection et de

prendre leur cause en main. Il le leur promit, et, s'étant rendu auprès

de son frère le calife, il lui parla avec tant de chaleur en faveur de

ses protégés, qu'Abdalmélic, malgré sa haine des Caisites, promit de

retenir la réparation pécuniaire due aux Fazâra sur la solde des

Kelbites. Mais cette décision, quoique conforme à la loi, ne satisfit

point les Fazâra. Ce n'était pas de l'argent qu'ils voulaient, c'était

du sang. Quand ils eurent refusé l'accommodement qu'on leur proposait:

«Eh bien, dit le calife, le trésor public vous paiera immédiatement la

moitié de la somme qui vous est due, et si dans la suite vous me restez

fidèles, ce dont je doute fort, je vous paierai aussi l'autre moitié.»

Irrités de ce soupçon injurieux, d'autant plus peut-être qu'ils ne

pouvaient prétendre qu'il manquât de fondement, résolus d'ailleurs à

exiger la peine du talion, les Fazârites étaient sur le point de refuser

encore; mais Zofar les prit à part et leur conseilla d'accepter l'argent

qu'on leur offrait, afin qu'ils pussent l'employer à acheter des chevaux

et des armes. Approuvant cette idée, ils consentirent à recevoir

l'argent, et, ayant acheté quantité d'armes et de chevaux, ils reprirent

la route du Désert.

Quand ils furent de retour dans leur camp, ils convoquèrent le conseil

de la tribu. Dans cette assemblée, Halhala prononça quelques paroles

chaleureuses pour exciter ses contribules à se venger des Kelbites. Ses

fils l'appuyèrent; mais il y en avait parmi les membres du conseil qui,

moins aveuglés par la haine, jugeaient une telle expédition périlleuse

et téméraire. «Votre propre maison, dit l'un des opposants à Halhala,

est trop affaiblie en ce moment pour pouvoir prendre part à la lutte.

Les Kelbites, ces hyènes, ont tué la plupart de vos guerriers et vous

ont enlevé toutes vos richesses. Je suis sûr que, dans ces

circonstances, vous ne nous accompagneriez pas.--Fils de mon frère, lui

répondit Halhala, je partirai avec les autres, car j'ai la rage dans le

coeur.... Ils m'ont tué mon fils, mon Borda que j'aimais tant,»

ajouta-t-il d'une voix sourde, et ce douloureux souvenir l'ayant jeté

dans un de ces accès de rage qui lui étaient habituels depuis la mort de

son fils, il se mit à pousser des cris aigus et perçants, qui

ressemblaient plutôt aux rugissements d'une bête fauve privée de ses

petits, qu'aux sons de la voix humaine. «Qui a vu Borda? criait-il. Où

est-il? Rendez-le-moi, c'est mon fils, mon fils bien-aimé, l'espoir et

l'orgueil de ma race!»... Puis, il se mit à énumérer un à un et

lentement les noms de tous ceux qui avaient péri sous le glaive des

Kelbites, et à chaque nom qu'il prononçait, il criait: «Où est-il?... Où

est-il?... Vengeance! vengeance!»

Tous, ceux même qui, un instant auparavant, s'étaient montrés les plus

calmes et les plus opposés au projet, se laissèrent fasciner et

entraîner par cette éloquence rude et sauvage; et, une expédition contre

les Kelb ayant été résolue, on se mit en marche vers Banât-Cain, où il y

avait un camp kelbite. A la fin de la nuit, les Fazâra fondirent à

l'improviste sur leurs ennemis, en criant: «Vengeance à Borda, vengeance

à Djad, vengeance à nos frères!» Les représailles furent atroces comme

les violences qui les avaient provoquées. Un seul Kelbite échappa, grâce

à l'incomparable rapidité de sa course; tous les autres furent

massacrés, et les Fazâra examinèrent avec soin leurs corps, afin de voir

si quelque Kelbite respirait encore, d'insulter à son agonie et de

l'achever.

Dès qu'il eut reçu la nouvelle de cette razzia, le prince Bichr prit sa

revanche. En présence du calife, il dit à son frère Abdalazîz:

--Eh bien, savez-vous déjà comment mes oncles maternels ont traité les

vôtres?

--Quoi! s'écria Abdalazîz, ont-ils fait une razzia après que la paix a

été conclue et que le calife les a indemnisés?

Le calife, fort irrité de ce qu'il venait d'apprendre, mais attendant

encore, pour prendre une décision, qu'il eût reçu des nouvelles plus

précises, leur imposa silence d'un ton qui ne souffrait pas de réplique.

Bientôt après, un Kelbite, sans manteau, sans chaussure, et qui avait

déchiré sa robe, arriva auprès d'Abdalazîz, qui l'introduisit aussitôt

chez le calife en disant: «Souffrirez-vous, commandeur des croyants, que

l'on outrage ceux que vous avez pris sous votre protection, que l'on

méprise vos ordres, que l'on tire de vous de l'argent pour l'employer

contre vous, et que l'on égorge vos sujets?» Le Kelbite raconta alors ce

qui était arrivé. Exaspéré et furieux, le calife ne songea même pas à un

accommodement. Décidé à faire éprouver aux Caisites tout le poids de son

ressentiment et de sa haine invétérée, il envoya sur-le-champ à

Haddjâdj, alors gouverneur de toute l'Arabie, l'ordre de passer au fil

de l'épée tous les Fazârites adultes.

Quoique cette tribu fût alliée à la sienne, Haddjâdj n'hésita point à

obéir. Il était fort attaché à sa race, mais en même temps il était

dévoré d'ambition. Il avait deviné de suite que lui et son parti

n'avaient qu'une attitude à prendre, qu'un chemin à suivre. La bonne et

saine logique dont il était doué lui avait appris que l'opposition ne

mènerait à rien; qu'il fallait tâcher de regagner la faveur du calife,

et que, pour y parvenir, il fallait se soumettre sans restriction et

sans arrière-pensée à tous ses ordres, lors même qu'il commanderait la

destruction du sanctuaire le plus vénéré ou le supplice d'un proche

parent. Mais le coeur lui saignait. «Quand j'aurai exterminé les

Fazâra, dit-il au moment où il se mit en marche avec ses troupes, mon

nom sera flétri et abhorré comme celui du Caisite le plus dénaturé

qu'aura porté la terre.» L'ordre qu'il avait reçu était d'ailleurs bien

difficile à exécuter. Les Ghatafân, alliés des Fazâra, avaient juré de

les secourir, et, qui plus est, le même serment avait été prêté par

toutes les tribus caisites. Le premier acte d'hostilité serait donc le

signal d'une cruelle guerre civile, dont l'issue était impossible à

prévoir. Haddjâdj ne savait que faire, lorsque l'arrivée de Halhala et

de Saîd vint le tirer d'embarras. Ces deux chefs, satisfaits d'avoir

assouvi leur vengeance à Banât-Cain et tremblant à l'idée de voir

s'allumer une guerre qui pourrait avoir pour leur tribu les suites les

plus funestes, se sacrifièrent, avec un noble dévoûment, pour détourner

de leurs contribules les maux dont ils étaient menacés; car chez eux

l'amour de la tribu avait autant de force et de persistance que la haine

des Kelbites. Plaçant amicalement leurs mains dans celle de Haddjâdj:

«Pourquoi, lui dirent-ils, pourquoi en voulez-vous aux Fazâra? Nous

deux, nous sommes les vrais coupables.» Joyeux de ce dénoûment

inattendu, le gouverneur les retint prisonniers et écrivit sur-le-champ

au calife pour lui dire qu'il n'avait pas osé s'engager dans une guerre

contre toutes les tribus caisites, et pour le conjurer de se contenter

des deux chefs qui s'étaient remis spontanément entre ses mains. Le

calife approuva entièrement sa conduite et lui enjoignit d'envoyer les

deux prisonniers à Damas.

Quand ceux-ci furent introduits dans la grande salle où se tenait le

souverain entouré des Kelbites, les gardes leur ordonnèrent de le

saluer. Au lieu d'obéir, Halhala se mit à réciter, d'une voix forte et

retentissante, ces vers empruntés à un poème qu'il avait composé jadis:

Salut à nos alliés, salut aux Adî, aux Mâzin, aux Chamkh[226],

salut surtout à Abou-Wahb[227], mon fidèle ami! On peut me

condamner à la mort maintenant que j'ai étanché la soif du sang des

Kelbites qui me dévorait. J'ai goûté le bonheur, j'ai massacré tous

ceux qui se trouvaient sous mon glaive; à présent qu'ils ont cessé

de vivre, mon coeur jouit d'un doux repos.

Afin de lui rendre insolence pour insolence, le calife, en lui adressant

la parole, estropia à dessein son nom, comme si ce nom eût été trop

obscur pour mériter l'honneur d'être prononcé régulièrement. Au lieu de

Halhala, il l'appela Halhal; mais l'autre, l'interrompant aussitôt:

--C'est Halhala que je m'appelle, dit-il.

--Mais non, c'est Halhal.

--Du tout, c'est Halhala; c'est ainsi que m'appelait mon père et il me

semble qu'il était plus à même que qui que ce soit de savoir mon nom.

--Eh bien, Halhala--puisque Halhala il y a--tu as outragé ceux que

j'avais pris sous ma protection, moi, le commandeur des croyants; tu as

méprisé mes ordres, et tu m'as volé mon argent.

--Je n'ai fait rien de semblable: j'ai accompli mon voeu, contenté ma

haine et assouvi ma vengeance.

--Et à présent Dieu te livre à la main vengeresse de la justice.

--Je ne suis coupable d'aucun crime, _fils de Zarcâ_! (C'était une

injure que d'appeler Abdalmélic par ce nom qu'il devait à une aïeule de

scandaleuse mémoire[228].)

Le calife le livra au Kelbite Soair, qui avait à venger sur lui le sang

de son père tué à Banât-Cain.

--Dis donc, Halhala, lui dit Soair, quand as-tu vu mon père pour la

dernière fois?

--C'était à Banât-Cain, répondit l'autre d'un air nonchalant. Il

tremblait alors depuis les pieds jusqu'à la tête, le pauvre homme.

--Par Dieu! je te tuerai.

--Toi? Tu mens. Par Dieu! tu es trop vil et trop lâche pour tuer un

homme tel que moi. Je sais que je vais mourir, mais ce sera parce que

tel est le bon plaisir du fils de Zarcâ.

Cela dit, il marcha vers le lieu du supplice avec une froide

indifférence et une insolente gaîté, récitant de temps à autre quelque

fragment de la vieille poésie du Désert, et n'ayant nullement besoin

d'être stimulé par les paroles encourageantes que lui adressait le

prince Bichr, lequel avait voulu être témoin de son supplice et qui

était tout orgueilleux de sa fermeté inébranlable. Au moment où Soair

leva le bras pour lui trancher la tête: «Tâche, lui dit-il, que ce soit

un coup aussi beau que celui que j'ai porté à ton père.»

Son compagnon Saîd, que le calife avait livré à un autre Kelbite, subit

sa destinée avec un mépris pour la vie presque aussi profond que le

sien[229].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 23 / 35 题