La lutte des Yéménites et des Caisites ne resta pas sans influence sur
le sort des peuples vaincus, car à leur égard, et principalement pour ce
qui concerne les contributions, chacun des deux partis avait des
principes différents, et sous ce rapport, comme sous bien d'autres,
c'était Haddjâdj qui avait tracé à son parti la route à suivre. On sait
qu'en vertu des dispositions de la loi, les chrétiens et les juifs qui
vivent sous la domination musulmane, sont dispensés, aussitôt qu'ils ont
embrassé l'islamisme, de payer au trésor la capitation imposée à ceux
qui persévèrent dans la foi de leurs ancêtres. Grâce à cette amorce
offerte à l'avarice, l'Eglise musulmane recevait chaque jour dans son
giron une foule de convertis qui, sans être complétement convaincus de
la vérité de ses doctrines, se préoccupaient avant tout d'argent et
d'intérêts mondains. Les théologiens se réjouissaient de cette rapide
propagation de la foi; mais le trésor en souffrait énormément. La
contribution de l'Egypte, par exemple, s'élevait encore, sous le califat
d'Othmân, à douze millions; mais peu d'années après, sous le califat de
Moâwia, lorsque la plupart des Coptes eurent embrassé l'islamisme, elle
était tombée à cinq millions[278]. Sous Omar II elle tomba plus bas
encore; mais ce pieux calife ne s'en inquiétait pas, et quand un de ses
lieutenants lui envoya ce message: «Si cet état de choses se prolonge en
Egypte, tous les dhimmîs se feront musulmans, et l'on perdra ainsi les
revenus qu'ils rapportent au trésor de l'Etat,» il lui répondit: «Je
serais bien heureux si les dhimmîs se faisaient tous musulmans, car Dieu
a envoyé son Prophète comme apôtre et non comme collecteur
d'impôts[279].» Haddjâdj pensait autrement. Il s'intéressait peu à la
propagation de la foi et il était obligé, pour conserver les bonnes
grâces du calife, de remplir le trésor. Il n'avait donc point accordé
aux nouveaux musulmans de l'Irâc l'exemption de payer la
capitation[280]. Les Caisites imitaient constamment et partout l'exemple
qu'il leur avait donné, et en outre, ils traitaient les vaincus,
musulmans ou non, avec une morgue insolente et une dureté extrême. Les
Yéménites au contraire, s'ils ne se conduisaient pas toujours envers ces
malheureux avec plus d'équité et de douceur alors qu'ils étaient au
pouvoir, associaient du moins, quand ils étaient dans l'opposition, leur
voix à celle des opprimés pour blâmer l'esprit de fiscalité qui animait
leurs rivaux. Aussi les peuples vaincus, quand ils voyaient les
Yéménites revenir au pouvoir, se promettaient des jours filés d'or et de
soie; mais leur espoir fut souvent trompé, car les Yéménites ne furent
ni les premiers ni les derniers libéraux qui aient éprouvé que, quand on
est dans l'opposition, il est facile de crier contre les impôts,
d'exiger la réforme du système financier, de la promettre pour le cas où
l'on parviendra aux affaires, mais que, quand on y est parvenu, il est
bien difficile de tenir ses promesses. «Je me trouve dans une situation
assez embarrassante, disait le chef des Yéménites, Yézîd, fils de
Mohallab, quand Solaimân l'eut nommé gouverneur de l'Irâc; toute la
province a mis en moi son espoir; elle me maudira comme elle a maudit
Haddjâdj, si je la force à payer les mêmes tributs que par le passé,
mais, d'un autre côté, Solaimân sera mécontent de moi s'il ne reçoit pas
autant de contributions qu'en recevait son frère lorsque Haddjâdj était
gouverneur de la province.» Pour sortir d'embarras, il eut recours à un
expédient assez original. Ayant déclaré au calife qu'il ne pouvait se
charger de lever les impôts, il lui fit prendre la résolution de confier
cette besogne odieuse à un homme du parti qui venait de succomber[281].
On ne peut nier d'ailleurs qu'il n'y eût parmi les Yéménites des hommes
extrêmement souples qui transigeaient sans peine avec leurs principes,
et qui, pour conserver leurs postes, servaient leur maître, qu'il fût
yéménite ou caisite, avec un dévoûment égal et une docilité à toute
épreuve. Le Kelbite Bichr peut être considéré comme le type de cette
classe d'hommes, qui devenaient de moins en moins rares au fur et à
mesure que les moeurs se corrompaient et que l'amour de la tribu
cédait le pas à l'ambition et à la soif des richesses. Nommé gouverneur
de l'Afrique par le caisite Yézîd II, ce Bichr envoya en Espagne un de
ses contribules, nommé Anbasa, qui fit payer aux chrétiens de ce pays un
double tribut[282]; mais lorsque le yéménite Hichâm fut monté sur le
trône, il y envoya un autre de ses contribules, nommé Yahyâ, qui
restitua aux chrétiens tout ce qu'on leur avait injustement enlevé. Un
auteur chrétien de ce temps-là va même jusqu'à dire que ce gouverneur
_terrible_ (telle est l'épithète qu'il lui donne) eut recours à des
mesures _cruelles_ pour forcer les musulmans à rendre ce qui ne leur
appartenait pas[283].
En général, cependant, les Yéménites étaient moins durs que leurs rivaux
envers les vaincus, et par conséquent ils leur étaient moins odieux. Le
peuple de l'Afrique surtout, ce mélange, cette agglomération de
populations hétérogènes que les Arabes trouvèrent établies depuis
l'Egypte jusqu'à la mer Atlantique et que l'on désigne par le nom de
Berbers, avait pour eux une prédilection marquée. C'était une race
fière, aguerrie et extrêmement jalouse de sa liberté. Sous plusieurs
rapports, comme Strabon[284] l'a déjà remarqué, les Berbers
ressemblaient aux Arabes. Nomades sur un territoire limité, comme les
fils d'Ismaël; faisant la guerre de la même façon qu'eux, ainsi que le
disait Mousâ ibn-Noçair[285] qui contribua tant à les soumettre;
accoutumés, comme eux, à une indépendance immémoriale, car la domination
romaine avait été ordinairement restreinte à la côte; ayant, enfin, la
même organisation politique, c'est-à-dire la démocratie tempérée par
l'influence des familles nobles, ils devinrent pour les Arabes, quand
ceux-ci tentèrent de les assujettir, des ennemis bien autrement
redoutables que ne l'avaient été les soldats mercenaires et les sujets
opprimés de la Perse et de l'empire byzantin. Chaque succès, les
agresseurs le payèrent d'une défaite sanglante. Au moment même où ils
parcouraient le pays en triomphateurs jusqu'aux bords de l'Atlantique,
ils se voyaient tout à coup enveloppés et taillés en pièces par des
hordes innombrables comme le sable du Désert. «Conquérir l'Afrique est
chose impossible, écrivait un gouverneur au calife Abdalmélic; à peine
une tribu berbère a-t-elle été exterminée, qu'une autre vient prendre sa
place.» Pourtant les Arabes, malgré la difficulté de cette entreprise,
et peut-être même à cause des obstacles qu'ils rencontraient à chaque
pas et que l'honneur leur commandait de surmonter, quoi qu'il en coûtât,
s'obstinèrent à cette conquête avec un courage admirable et une
opiniâtreté sans égale. Au prix de soixante-dix ans d'une guerre
meurtrière, la soumission des Africains fut obtenue, en ce sens qu'ils
consentirent à déposer les armes pourvu qu'on ne se targuât jamais avec
eux des droits acquis, qu'on ménageât leur fierté chatouilleuse, et
qu'on les traitât, non pas en vaincus, mais en égaux, en frères. Malheur
à celui qui avait l'imprudence de les offenser! Dans son fol orgueil, le
Caisite Yézîd ibn-abî-Moslim, l'ancien secrétaire de Haddjâdj, voulut
les traiter en esclaves: ils l'assassinèrent; et tout caisite qu'il
était, le calife Yézîd II fut assez prudent pour ne pas exiger la
punition des coupables et pour envoyer un Kelbite gouverner la province.
Moins prévoyant que son prédécesseur, Hichâm provoqua une insurrection
terrible qui, de l'Afrique, se communiqua à l'Espagne.
Yéménite au commencement de son règne et par conséquent assez
populaire[286], Hichâm avait fini par se déclarer pour les Caisites,
parce qu'il les savait disposés à contenter sa passion dominante, la
soif de l'or. Leur ayant donc livré les provinces qu'ils savaient
pressurer si bien, il en tira plus d'argent qu'aucun de ses
ancêtres[287]; et quant à l'Afrique, il en confia le gouvernement, dans
l'année 734, un an et demi après la destitution d'Obaida[288], au
Caisite Obaidallâh.
Ce petit-fils d'un affranchi n'était pas un homme vulgaire. Il avait
reçu une éducation solide et brillante, de manière qu'il savait par
coeur les poèmes classiques et les récits des guerres du vieux
temps[289]. Dans son attachement aux Caisites, il y avait une pensée
noble et généreuse. N'ayant trouvé en Egypte que deux petites tribus
caisites, il y fit venir mille et trois cents pauvres familles de cette
race et se donna tous les soins possibles pour faire prospérer cette
colonie[290]. Son respect pour la famille de son patron avait quelque
chose de touchant: au milieu des grandeurs et au comble de la puissance,
loin de rougir de son humble origine, il proclamait hautement ses
obligations envers le père d'Ocba, qui avait affranchi son aïeul; et
quand il fut gouverneur d'Afrique et qu'Ocba fut venu lui rendre visite,
il le fit asseoir à ses côtés et lui témoigna tant de respect que ses
fils, dans leur vanité de parvenus, s'en indignèrent. «Quoi! lui
dirent-ils quand ils se trouvèrent seuls avec lui; vous faites asseoir
ce Bédouin à vos côtés, en présence de la noblesse et des Coraichites,
qui s'en tiendront offensés sans doute, et qui vous en voudront! Comme
vous êtes un vieillard, personne ne se montrera cruel envers vous, et
peut-être la mort vous mettra-t-elle bientôt à l'abri de toute intention
hostile; mais nous, vos fils, nous avons à craindre que la honte de ce
que vous avez fait ne retombe sur nous. Et qu'arrivera-t-il si le calife
apprend ce qui s'est passé? Ne se mettra-t-il pas en colère quand il
saura que vous avez fait plus d'honneur à un tel homme qu'aux
Coraichites?--Vous avez raison, mes fils, leur répondit Obaidallâh; je
ne trouve rien pour m'excuser, et je ne ferai plus ce que vous me
reprochez.» Le lendemain matin il fit venir Ocba et les nobles dans son
palais. Il les traita tous avec respect, mais il donna la place
d'honneur à Ocba, et, s'étant assis à ses pieds, il fit venir ses fils.
Quand ceux-ci furent entrés dans la salle et qu'ils contemplèrent ce
spectacle avec surprise, Obaidallâh se leva, et, après avoir glorifié
Dieu et son prophète, il rapporta aux nobles les discours que ses fils
avaient tenus la veille, et continua en ces termes: «Je prends Dieu et
vous tous à témoin, bien que Dieu seul suffise, quand je déclare que cet
homme que voici, est Ocba, fils de ce Haddjâdj qui a donné la liberté à
mon grand-père. Mes fils ont été séduits par le démon, qui leur a
inspiré un fol orgueil; mais j'ai voulu donner à Dieu la preuve que moi
du moins, je ne suis point coupable d'ingratitude et que je sais ce que
je dois à l'Eternel ainsi qu'à cet homme-là. J'ai voulu faire cette
déclaration en public, parce que je craignais que mes fils n'en vinssent
à nier un bienfait de Dieu, à désavouer cet homme et son père pour leurs
patrons; ce qui aurait eu pour suite inévitable qu'ils auraient été
maudits par Dieu et par les hommes, car j'ai appris que le Prophète a
dit: «Maudit celui qui prétend appartenir à une famille à laquelle il
est étranger, maudit celui qui renie son patron.» Et l'on m'a raconté
aussi qu'Abou-Becr a dit: «Désavouer un parent même éloigné, ou se
prétendre issu d'une famille à laquelle on n'appartient pas, c'est être
ingrat envers Dieu».... Mes fils, comme je vous chéris autant que
moi-même, je n'ai point voulu vous exposer à la malédiction du Ciel et
des hommes. Vous m'avez dit encore que le calife se fâchera contre moi,
s'il apprend ce que j'ai fait. Rassurez-vous; le calife, à qui Dieu
veuille accorder une longue vie, est trop magnanime, il sait trop bien
ce qu'il doit à Dieu, il connaît trop bien ses devoirs, pour que j'aie
à craindre d'avoir excité son courroux en remplissant les miens; je me
tiens persuadé au contraire, qu'il approuvera ma conduite.»--«Bien
parlé! cria-t-on de toutes parts, vive notre gouverneur!» Et les fils
d'Obaidallâh, honteux d'avoir eu à essuyer une si grande humiliation,
gardèrent un morne silence. Puis Obaidallâh, s'adressant à Ocba:
«Seigneur, lui dit-il, mon devoir est d'obéir à vos ordres. Le calife
m'a confié un vaste pays; choisissez pour vous quelle province vous
voudrez.» Ocba choisit l'Espagne. «Mon plus grand désir, c'est de
prendre part à la guerre sainte, dit-il, et c'est là que je pourrai le
satisfaire[291].»
Mais malgré l'élévation de son caractère, et quoiqu'il possédât toutes
les vertus de sa nation, Obaidallâh partageait aussi au plus haut degré
le profond mépris qu'avait celle-ci pour tout ce qui n'était pas arabe.
A ses yeux, les Coptes, les Berbers, les Espagnols, les vaincus en
général, qu'à peine il regardait comme des hommes, n'avaient sur la
terre d'autre destinée que celle d'enrichir, à la sueur de leur front,
le grand peuple que Mahomet avait appelé le meilleur de tous. Déjà en
Egypte, où il avait été percepteur des impôts, il avait augmenté d'un
vingtième le tribut que payaient les Coptes; et ce peuple, d'ordinaire
fort pacifique et qui jamais encore, depuis qu'il vivait sous la
domination musulmane, n'avait fait un appel aux armes, avait été
exaspéré à un tel point par cette mesure arbitraire, qu'il s'était
insurgé en masse[292]. Promu au gouvernement de l'Afrique, il se fit un
devoir de contenter, aux dépens des Berbers, les goûts et les caprices
des grands seigneurs de Damas. Comme le duvet des mérinos, dont on
fabriquait des vêtements d'une blancheur éclatante, était fort recherché
dans cette capitale, il faisait arracher aux Berbers leurs moutons,
qu'on égorgeait tous, quoique souvent on ne trouvât qu'un seul agneau
avec duvet dans un troupeau de cent moutons, tous les autres étant ce
qu'on appelle des agneaux ras ou sans duvet, et par conséquent inutiles
au gouverneur[293]. Non content d'enlever aux Berbers leurs troupeaux,
la source principale de leur bien-être, ou plutôt leur unique moyen de
subsistance, il leur ravissait aussi leurs femmes et leurs filles, qu'il
envoyait en Syrie peupler les sérails; car les seigneurs arabes
faisaient grand cas des femmes berbères qui, en tout temps, ont eu la
réputation de surpasser les femmes arabes en beauté[294].
Pendant plus de cinq ans, les Berbers souffrirent en silence; ils
murmuraient, ils accumulaient dans leurs coeurs des trésors de haine,
mais la présence d'une nombreuse armée les contenait encore.
Une insurrection se préparait cependant. Elle aurait un caractère
religieux autant que politique, et elle serait dirigée par des
missionnaires, par des prêtres; car, malgré les ressemblances nombreuses
et frappantes qui existaient entre le Berber et l'Arabe, il y avait
cependant entre ces deux peuples cette différence profonde et
essentielle, que l'un était pieux, avec beaucoup de penchant à la
superstition, et, avant tout, plein d'une aveugle vénération pour les
prêtres, au lieu que l'autre, sceptique et railleur, n'accordait presque
aucune influence aux ministres de la religion. De nos jours encore, les
marabouts africains ont, dans les grandes affaires, un pouvoir illimité.
Seuls ils ont le droit d'intervenir lorsque des inimitiés s'élèvent
entre deux tribus. A l'époque de l'élection des chefs, ce sont eux qui
proposent au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes. Quand des
circonstances graves ont nécessité une réunion de tribus, ce sont eux
encore qui recueillent les diverses opinions; ils en délibèrent entre
eux, et font connaître leur décision au peuple. Leurs habitations
communes sont réparées, pourvues, par le peuple, qui prévient tous leurs
voeux[295]. Chose étrange et curieuse: les Berbers ont plus de
vénération pour leurs prêtres que pour le Tout-Puissant même. «Le nom de
Dieu, dit un auteur français qui a consciencieusement étudié les
moeurs de ce peuple, le nom de Dieu, invoqué par un malheureux que
l'on veut dépouiller, ne le protége pas; celui d'un marabout vénéré le
sauve[296].» Aussi les Berbers n'ont-ils joué un rôle important sur la
scène du monde que lorsqu'ils étaient mis en mouvement par un prêtre,
par un marabout. C'étaient des marabouts que ceux qui ont jeté les
fondements du vaste empire des Almoravides et de celui des Almohades.
Dans leur lutte contre les Arabes, les Berbers des montagnes de l'Aurâs
avaient été commandés longtemps par une prophétesse, qu'ils croyaient
douée d'un pouvoir surnaturel; et dans ce temps-là, le général arabe
Ocba ibn-Nâfi, qui avait compris mieux que personne le caractère du
peuple qu'il combattait, et qui avait senti que, pour le vaincre, il
fallait le prendre par son faible et frapper son imagination par des
miracles, avait hardiment joué le rôle de sorcier, de marabout. Tantôt
il conjurait des serpents, tantôt il prétendait entendre des voix
célestes, et quelque puérils et ridicules que nous paraissent ces
moyens, ils avaient été si fructueux qu'une foule de Berbers, frappés
des prestiges qu'opérait cet homme et convaincus qu'ils essayeraient en
vain de lui résister, avaient mis bas les armes et s'étaient convertis
à l'islamisme.
A l'époque dont nous parlons, cette religion dominait déjà en Afrique.
Sous le règne du pieux Omar II, elle y avait fait de grands progrès, et
un ancien chroniqueur[297] va même jusqu'à dire que, sous Omar, il ne
restait pas un seul Berber qui ne se fût fait musulman; assertion qui ne
paraîtra pas trop exagérée quand on se souvient que ces conversions
n'étaient pas tout à fait spontanées et que l'intérêt y jouait un grand
rôle. La propagation de la foi étant pour Omar l'affaire la plus
importante de sa vie, il faisait usage de tous les moyens propres à
multiplier les prosélytes, et pour peu que l'on consentît à prononcer
les mots: «Il n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son prophète,» on
était dispensé de payer la capitation, sans être obligé de se conformer
strictement aux préceptes de la religion. Un jour que le gouverneur du
Khorâsân écrivit à Omar en se plaignant de ce que ceux qui en apparence
avaient embrassé l'islamisme ne l'avaient fait que pour échapper à la
capitation, et en disant qu'il avait acquis la certitude que ces hommes
ne s'étaient pas fait circoncire, le calife lui répondit: «Dieu a envoyé
Mahomet pour appeler les hommes à la foi véritable, et non pour les
circoncire[298].» C'est qu'il comptait sur l'avenir; sous cette inculte
végétation il soupçonnait une terre riche et fertile, où la parole
divine pourrait germer et fructifier; il pressentait que si les nouveaux
musulmans méritaient encore le reproche de tiédeur, leurs fils et leurs
petits-fils, nés et élevés dans l'islamisme, surpasseraient un jour, en
zèle et en dévotion, ceux qui avaient douté de l'orthodoxie de leurs
pères.
L'événement avait justifié ses prévisions, surtout pour ce qui concerne
les habitants de l'Afrique. L'islamisme, d'antipathique, d'odieux qu'il
leur avait été, leur était devenu supportable d'abord, et peu à peu cher
au plus haut degré. Mais la religion telle qu'ils la comprenaient, ce
n'était pas la froide religion officielle, triste milieu entre le déisme
et l'incrédulité, que leur prêchaient des missionnaires sans onction,
qui leur disaient toujours ce qu'ils devaient au calife, et jamais ce
que le calife leur devait; c'était la religion hardie et passionnée que
leur prêchaient les non-conformistes, qui, traqués en Orient comme des
bêtes fauves, et obligés, pour échapper aux poursuites, de prendre
divers déguisements et des noms supposés[299], étaient venus chercher, à
travers mille dangers, un asile dans les déserts brûlants de l'Afrique,
où ils propageaient dès lors leurs doctrines avec un succès inouï.
Nulle part ces docteurs ardents et convaincus n'avaient encore rencontré
tant de dispositions à embrasser leurs croyances: le calvinisme musulman
avait enfin trouvé son Ecosse. Le monde arabe, il faut bien le dire,
avait vomi ces doctrines, non par répugnance pour les principes
politiques du système, qui, au contraire, répondaient assez à l'instinct
républicain de la nation, mais parce qu'il ne voulait ni prendre la
religion au sérieux, ni accepter l'intolérante moralité par laquelle se
distinguaient ces sectaires. En revanche, les habitants des pauvres
chaumières africaines acceptèrent tout avec un enthousiasme indicible.
Simples et ignorants, ils ne comprenaient rien sans doute aux
spéculations et aux subtilités dogmatiques dans lesquelles se
complaisaient des esprits plus cultivés. Il serait donc inutile de
rechercher à quelle secte ils s'attachèrent de préférence, s'ils étaient
Harourites, ou Cofrites, ou Ibâdhites, car les chroniqueurs ne sont pas
d'accord à ce sujet; mais ils comprenaient assez de ces doctrines pour
en embrasser les idées révolutionnaires et démocratiques, pour partager
les romanesques espérances de nivellement universel qui animaient leurs
docteurs, et pour être convaincus que leurs oppresseurs étaient des
réprouvés dont l'enfer serait le partage. Tous les califes, à partir
d'Othmân, n'ayant été que des usurpateurs incrédules, ce n'était pas un
crime que de se révolter contre le tyran qui leur arrachait leurs biens
et leurs femmes; c'était un droit et, mieux encore, un devoir. Comme
jusque-là les Arabes les avaient tenus éloignés du pouvoir, ne leur
laissant que ce qu'ils n'avaient pu leur ôter, le gouvernement des
tribus, ils crurent facilement que la doctrine de la souveraineté du
peuple, doctrine que, dans leur sauvage indépendance, ils avaient
professée depuis un temps immémorial, était fort musulmane, fort
orthodoxe, et que le moindre Berber pouvait être élevé au trône en vertu
du suffrage universel. Ainsi ce peuple cruellement opprimé, excité par
des fanatiques moitié prêtres, moitié guerriers, qui avaient à régler,
eux aussi, de vieux comptes avec les soi-disant orthodoxes, allait
secouer le joug au nom d'Allâh et de son prophète, au nom de ce livre
sacré sur lequel d'autres se sont appuyés pour fonder un terrible
despotisme! Qu'elle est étrange partout, la destinée des codes
religieux, ces arsenaux formidables qui fournissent des armes à tous les
partis; qui tantôt justifient ceux qui brûlent des hérétiques et
prêchent l'absolutisme, et qui tantôt donnent raison à ceux qui
proclament la liberté de conscience, décapitent un roi et fondent une
république!
Tous les esprits étaient donc en fermentation, et l'on n'attendait, pour
prendre les armes, qu'une occasion favorable, lorsque, dans l'année 740,
Obaidallâh envoya une partie considérable de ses troupes faire une
expédition en Sicile. L'armée partie, et le moindre prétexte suffisant
dès lors pour faire éclater l'insurrection, le gouverneur de la
Tingitanie eut l'imprudence de choisir précisément ce moment-là pour
appliquer le système caisite, pour ordonner aux Berbers de son district
de payer un double tribut, comme s'ils n'eussent pas été musulmans.
Aussitôt ils prennent les armes, se rasent la tête et attachent des
Corans aux pointes de leurs lances, selon la coutume des
non-conformistes[300], donnent le commandement à un des leurs, à
Maisara, un des plus zélés sectaires, à la fois prêtre, soldat et
démagogue, attaquent la ville de Tanger, s'en emparent, égorgent le
gouverneur de même que tous les autres Arabes qu'ils y trouvent, et,
appliquant leurs doctrines dans toute leur inhumaine rigueur, ils
n'épargnent pas même les enfants. De Tanger, Maisara marche vers la
province de Sous, gouvernée par Ismâîl, fils du gouverneur Obaidallâh.
Sans attendre son arrivée, les Berbers se soulèvent partout et font
subir au gouverneur du Sous le sort qu'avait eu celui de la Tingitanie.
En vain les Arabes essaient de résister; battus sur tous les points, ils
sont forcés d'évacuer le pays, et en peu de jours tout l'Ouest, dont la
conquête leur avait coûté tant d'années de sacrifices, est perdu pour
eux. Les Berbers s'assemblent pour élire un calife, et, tant cette
révolution était démocratique, leur choix ne tombe pas sur un noble,
mais sur un homme du peuple, sur le brave Maisara, qui auparavant avait
été un simple vendeur d'eau sur le marché de Cairawân.
Pris au dépourvu, Obaidallâh ordonne à Ocba, le gouverneur de l'Espagne,
d'attaquer les côtes de la Tingitanie. Ocba y envoie des troupes, elles
sont battues. Il s'embarque en personne avec des forces plus
considérables, arrive sur la côte de l'Afrique, passe au fil de l'épée
tous les Berbers qui tombent entre ses mains, mais ne réussit point à
dompter la révolte.
En même temps qu'Obaidallâh avait donné des instructions à Ocba, il
avait envoyé au Fihrite Habîb, le chef de l'expédition de Sicile,
l'ordre de reconduire au plus vite les troupes en Afrique, tandis que la
flotte d'Espagne tiendrait les Siciliens en respect; mais comme le
danger allait toujours en croissant, car l'insurrection se propageait
avec une rapidité effrayante, il crut ne pas devoir attendre l'arrivée
de ces corps, et, ayant rassemblé toutes les troupes disponibles, il en
confia le commandement au Fihrite Khâlid, en lui promettant de le
renforcer par les corps de Habîb, dès qu'ils seraient arrivés. Khâlid se
mit en marche, rencontra Maisara dans les environs de Tanger, et lui
livra bataille. Après un combat acharné, mais qui ne fut pas décisif,
Maisara se retira dans Tanger, où ses propres soldats l'assassinèrent,
soit que, déjà habitués à voir la victoire se déclarer pour eux, ils
lui en voulussent de ne pas avoir triomphé cette fois, soit que, depuis
son élévation, le démagogue fût réellement devenu infidèle aux doctrines
démocratiques de sa secte, comme l'affirment les chroniqueurs arabes;
dans ce cas, ses coreligionnaires n'auraient fait qu'user de leur droit
et remplir leur devoir, leur doctrine leur ordonnant de déposer, et de
tuer au besoin, le chef ou le calife qui s'écartait des principes de la
secte.
Quand les Berbers eurent élu un autre chef, ils attaquèrent de nouveau
leurs ennemis, et cette fois avec plus de succès: au plus fort de la
lutte une division, commandée par le successeur de Maisara, tombe sur
les derrières des Arabes qui, se trouvant pris entre deux feux,
s'enfuient dans un épouvantable désordre; mais Khâlid et les nobles qui
l'entourent, trop fiers pour survivre à la honte d'une telle défaite, se
jettent dans les rangs ennemis, et, vendant chèrement leur vie, ils se
font tuer jusqu'au dernier. Ce combat funeste, dans lequel avait péri
l'élite de la noblesse arabe, reçut le nom de _combat des nobles_.
Habîb, qui à cette époque était revenu de la Sicile et qui s'était
avancé jusqu'aux environs de Tâhort, n'osa pas attaquer les Berbers
quand il eut appris le désastre de Khâlid; et bientôt l'Afrique
ressembla à un vaisseau échoué qui n'a plus ni voile ni pilote,
Obaidallâh ayant été déposé par les Arabes eux-mêmes, qui l'accusaient,
non sans raison, d'avoir attiré sur leurs têtes tous ces terribles
malheurs[301].
Le calife Hichâm frémit de douleur et de rage quand il apprit
l'insurrection des Berbers et la défaite de son armée. «Par Allâh,
s'écria-t-il, je leur ferai éprouver ce que c'est que la colère d'un
Arabe de vieille roche! J'enverrai contre eux une armée telle qu'ils
n'en virent jamais: la tête de la colonne sera chez eux pendant que la
queue en sera encore chez moi.» Quatre districts de la Syrie reçurent
l'ordre de fournir six mille soldats chacun; le cinquième, celui de
Kinnesrîn, devait en fournir trois mille. A ces vingt-sept mille hommes
devaient se joindre trois mille soldats de l'armée d'Egypte et toutes
les troupes africaines. Hichâm donna le commandement de cette armée et
le gouvernement de l'Afrique à un général caisite, vieilli dans le
métier de la guerre, à Colthoum, de la tribu de Cochair. Au cas où
Colthoum viendrait à mourir, son neveu[302] Baldj devrait le remplacer,
et si ce dernier venait aussi à mourir, le généralat devait échoir au
chef des troupes du Jourdain, à Thalaba, de la tribu yéménite d'Amila.
Voulant infliger aux révoltés un châtiment exemplaire, le calife donna
à son général la permission de livrer au pillage tous les endroits dont
il s'emparerait, et de couper la tête à tous les insurgés qui
tomberaient entre ses mains.
Ayant pris pour guides deux officiers, clients des Omaiyades, qui
connaissaient le pays et qui s'appelaient Hâroun et Moghîth, Colthoum
arriva en Afrique dans l'été de l'année 741. Les Arabes de ce pays
reçurent fort mal les Syriens, qui se conduisaient envers eux avec une
arrogante rudesse et dans lesquels ils voyaient des envahisseurs plutôt
que des auxiliaires. Les habitants des villes leur fermèrent les portes,
et quand Baldj, qui commandait l'avant-garde, leur ordonna, d'un ton
impérieux, de les ouvrir, en annonçant qu'il avait l'intention de
s'établir en Afrique avec ses soldats, ils écrivirent à Habîb, qui était
encore campé près de Tâhort, pour l'en informer. Habîb fit parvenir
aussitôt une lettre à Colthoum, dans laquelle il lui disait: «Votre
insensé de neveu a osé dire qu'il est venu pour s'établir dans notre
pays avec ses soldats, et il est allé jusqu'à menacer les habitants de
nos villes. Je vous déclare donc que si votre armée ne les laisse pas en
repos, ce sera contre vous que nous tournerons nos armes.» Colthoum lui
fit des excuses et lui annonça en même temps qu'il viendrait le joindre
près de Tâhort. Il arriva en effet; mais bientôt le Syrien et
l'Africain se querellèrent, et Baldj, qui avait chaudement épousé la
cause de son oncle, s'écria: «Le voilà donc, celui qui nous a menacés de
tourner ses armes contre nous!--Eh bien, Baldj! lui répondit Abdérame,
le fils de Habîb, mon père est prêt à vous donner satisfaction si vous
vous croyez offensé.» Les deux armées ne tardèrent pas à prendre part à
la dispute; le cri: Aux armes! fut poussé par les Syriens d'un côté, de
l'autre par les Africains auxquels s'étaient réunis les soldats
d'Egypte. On ne réussit qu'à grand'peine à empêcher l'effusion du sang
et à rétablir la concorde qui, du reste, n'était qu'apparente.
L'armée, forte maintenant de soixante-dix mille hommes, s'avança jusqu'à
un endroit nommé Bacdoura ou Nafdoura[303], où l'armée berbère lui ferma
le passage. Voyant que les ennemis avaient la supériorité du nombre, les
deux clients omaiyades qui servaient de guides à Colthoum, lui
conseillèrent de former un camp retranché, d'éviter une bataille et de
se borner à faire ravager, par des détachements de cavalerie, les
villages des environs. Colthoum voulut suivre ce conseil prudent, mais
le fougueux Baldj le rejeta avec indignation. «Gardez-vous de faire ce
qu'on vous conseille, dit-il à son oncle, et ne craignez pas les
Berbers à cause de leur nombre, car ils n'ont ni armes ni vêtements.» Et
en ceci Baldj disait vrai: les Berbers étaient mal armés, ils n'avaient
pour tout vêtement qu'un pagne, et d'ailleurs ils n'avaient que fort peu
de chevaux; mais Baldj oubliait que l'enthousiasme religieux et l'amour
de la liberté doubleraient leurs forces. Colthoum, accoutumé à se
laisser guider par son neveu, se rangea à son avis, et, ayant résolu de
livrer bataille, il lui donna le commandement des cavaliers syriens,
confia celui des troupes africaines à Hâroun et à Moghîth, et se mit
lui-même à la tête des fantassins de la Syrie.
Baldj commença l'attaque. Il se flattait que cette multitude désordonnée
ne tiendrait pas un instant contre sa cavalerie; mais les ennemis
avaient trouvé un moyen très-sûr pour désappointer ses espérances. Ils
se mirent à jeter contre la tête des chevaux des sacs remplis de
cailloux, et ce stratagème fut couronné d'un plein succès: effarouchés,
les chevaux des Syriens se cabrèrent, ce qui força plusieurs cavaliers à
les quitter. Puis les Berbers lancèrent contre l'infanterie des juments
non domptées, qu'ils avaient rendues furieuses en attachant à leurs
queues des outres et de grands morceaux de cuir, de sorte qu'elles
causèrent beaucoup de désordre dans les rangs. Néanmoins Baldj, qui
était resté à cheval avec environ sept mille des siens, tenta une
nouvelle attaque. Cette fois il réussit à rompre les rangs des Berbers,
et sa charge impétueuse le conduisit derrière leur armée; mais aussitôt
quelques corps berbers firent volte-face pour lui couper la retraite, et
les autres combattirent Colthoum avec tant de succès que Habîb, Moghîth
et Hâroun furent tués, et que les Arabes d'Afrique, privés de leurs
chefs et d'ailleurs mal disposés contre les Syriens, prirent la fuite.
Colthoum résistait encore avec les fantassins de la Syrie. Un coup de
sabre lui ayant écorché la tête, dit un témoin oculaire, il remit la
peau à sa place avec un sang-froid prodigieux. Frappant à droite et à
gauche, il récitait des versets du Coran propres à stimuler le courage
de ses compagnons. «Dieu, disait-il, a acheté des croyants leurs biens
et leurs personnes pour leur donner le paradis en retour;--l'homme ne
meurt que par la volonté de Dieu, d'après le livre qui fixe le terme de
la vie.» Mais quand les nobles qui combattaient à ses côtés eurent été
tués l'un après l'autre, et que lui-même fut tombé à terre criblé de
blessures, la déroute des Syriens fut complète et terrible; et les
Berbers les poursuivirent avec un acharnement tel que, de l'aveu des
vaincus, un tiers de cette grande armée fut tué et qu'un autre tiers fut
fait prisonnier.
Sur ces entrefaites Baldj, séparé avec ses sept mille cavaliers du gros
de l'armée, s'était vaillamment défendu et avait fait un grand carnage
des Berbers; mais ceux-ci étaient trop nombreux pour compter leurs
morts, et maintenant que plusieurs corps, après avoir remporté la
victoire sur l'armée de son oncle, se tournaient contre lui, il allait
être accablé par une multitude immense. N'ayant plus d'autre parti à
prendre que le parti extrême ou la retraite, il se décida à chercher son
salut dans la fuite; mais comme les ennemis lui fermaient la route de
Cairawân, qu'avaient prise les autres fugitifs, force lui fut de prendre
la direction opposée. Poursuivis sans relâche par les Berbers, qui
s'étaient jetés sur les chevaux des ennemis tués dans le combat, les
cavaliers syriens arrivèrent près de Tanger, exténués de fatigue. Après
avoir essayé en vain de pénétrer dans cette ville, ils prirent la route
de Ceuta, et, s'étant emparés de cette place, ils y réunirent quelques
vivres, ce qui, grâce à la fertilité de la contrée environnante, ne leur
fut point difficile. Cinq ou six fois les Berbers vinrent les attaquer;
mais comme ils ne savaient comment s'y prendre quand il s'agissait
d'assiéger une forteresse, et que d'ailleurs les assiégés se défendaient
avec le courage du désespoir, ils comprirent qu'ils ne réussiraient pas
à leur enlever de vive force le dernier asile qui leur restât. Ils
résolurent donc de les affamer, et, ravageant les champs d'alentour, ils
les environnèrent d'un désert de deux journées de marche. Les Syriens se
virent réduits à se nourrir de la chair de leurs chevaux; mais bientôt
les chevaux mêmes commencèrent à leur manquer, et si le gouverneur de
l'Espagne continuait à leur refuser l'assistance que réclamait leur
déplorable situation, ils allaient mourir de faim[304].