VII.

Pendant que Merwân, maître de la Syrie par suite de la victoire qu'il

avait remportée dans la Prairie de Râhit, allait soumettre l'Egypte,

Zofar, désormais le chef de son parti, se jeta dans Carkîsiâ, forteresse

de la Mésopotamie, située à l'est de Kinnesrîn, là où le Khâbour

(Chaboras) se jette dans l'Euphrate. Peu à peu Carkîsiâ devint le

rendez-vous général des Caisites. La grande guerre étant devenue

impossible, ils durent se borner à une guerre d'embûches et d'attaques

nocturnes; mais du moins la firent-ils à feu et à sang. Commandés par le

lieutenant de Zofar, Omair, fils de Hobâb, ils pillaient les camps

kelbites dans le désert de Semâwa, ne faisaient point de quartier,

poussaient la cruauté jusqu'à éventrer les femmes, et quand Zofar les

voyait revenir chargés de butin et couverts de sang:

Kelbites, disait-il, à présent c'est pour vous que les temps sont

durs: nous nous vengeons, nous vous punissons. Dans le désert de

Semâwa il n'y a plus de sûreté pour vous; quittez-le donc, emmenez

avec vous les fils de Bahdal, et allez chercher un asile là où de

vils esclaves cultivent les oliviers[166]!

Toutefois les Caisites n'eurent à cette époque qu'une importance

secondaire. Carkîsiâ, il est vrai, était la terreur et le fléau des

alentours, mais après tout ce n'était qu'un nid de brigands qui ne

pouvait inspirer à Merwân de sérieuses alarmes, et comme il lui

importait avant tout de conquérir l'Irâc, il eut à combattre des ennemis

bien autrement redoutables.

L'Irâc présentait alors un spectacle curieux et complet. Les doctrines

les plus étranges et parfois les plus extravagantes s'y disputaient la

popularité; l'hérédité et l'élection, le despotisme et la liberté, le

droit divin et la souveraineté nationale, le fanatisme et l'indifférence

y étaient aux prises; les vainqueurs arabes et les vaincus persans, les

riches et les pauvres, les visionnaires et les incrédules s'y

combattaient. Il y avait d'abord les modérés, qui ne voulaient ni des

Omaiyades, ni d'Ibn-Zobair. Peut-être aucun Irâcain n'éprouvait-il de la

sympathie ni pour le caractère de ce dernier, ni pour les principes

qu'il représentait; et pourtant, chaque tentative faite pour constituer

un gouvernement national ayant échoué à Baçra comme à Coufa, les modérés

finirent par le reconnaître, parce qu'ils le considéraient comme le

seul qui fût en état de maintenir un peu d'ordre dans la province. Les

uns, musulmans sans répugnance comme sans ferveur, vivaient

naturellement et d'une vie calme, douce et paresseuse; les autres,

encore plus insoucieux du lendemain, mettaient le doute au-dessus de

l'entraînement, la négation au-dessus de l'espérance. Ils n'adoraient

qu'un Dieu et ne sacrifiaient qu'à lui. Ce Dieu, c'était le plaisir, le

bonheur des sens. L'élégant, le spirituel Omar ibn-abî-Rabîa, l'Anacréon

des Arabes, avait écrit leur liturgie. Les deux nobles les plus

considérés et les influents de Baçra, Ahnaf et Hâritha, représentaient à

merveille les deux nuances de ce parti. Le nom du premier se trouve mêlé

à tous les événements de cette époque; mais il ne fait guère autre chose

que donner des conseils; il parle toujours, jamais il n'agit. Chef des

Témîm, il jouissait dans sa tribu d'une considération si illimitée, que

Moâwia Ier avait coutume de dire: «S'il se met en courroux, cent

mille Témîmites partagent sa colère, sans lui en demander la cause.»

Heureusement il n'en était pas capable; sa longanimité était

proverbiale; même quand il appelait sa tribu aux armes, on savait qu'il

ne le faisait que pour complaire à la belle Zabrâ, sa maîtresse, qui le

dominait complétement. «Zabrâ est de mauvaise humeur aujourd'hui,» se

disaient alors les soldats. Comme il observait la juste mesure en toutes

choses, sa dévotion tenait le milieu entre la ferveur et

l'indifférence. Il faisait pénitence de ses péchés, mais cette pénitence

n'était pas trop rude. En expiation de chaque péché il passait son doigt

sur la flamme d'une bougie, et alors, poussant un petit cri de douleur:

«Pourquoi as-tu commis ce péché-là?» disait-il. Se laisser guider par un

égoïsme prudent et réfléchi, mais qui n'allait pas jusques à la

duplicité ou la bassesse; garder la neutralité entre les partis aussi

longtemps qu'il le pouvait; s'accommoder de chaque gouvernement, quelque

illégitime qu'il fût, sans le blâmer, mais aussi sans le flatter, sans

rechercher ses faveurs, voilà la ligne de conduite qu'il s'était tracée

dès sa jeunesse et dont il ne s'écarta jamais. C'était un caractère sans

expansion, sans dévoûment, sans grandeur, et ce représentant du juste

milieu et de la vulgarité égoïste, cet ami des temporisations et des

moyens termes, était aussi incapable d'inspirer l'enthousiasme que de

l'éprouver; mais tout le monde l'aimait à cause de sa douceur, de son

humeur aimable, conciliante et toujours égale[167].

Brillant et spirituel représentant de la vieille noblesse païenne,

Hâritha passait pour hardi buveur et ne niait point qu'il le fût. Le

district qu'il préféra à tout autre quand il eut une préfecture à

choisir, fut celui qui produisait les vins les plus savoureux. Ses

sentiments religieux n'étaient point un mystère pour ses amis. «Quel

étrange spectacle, disait un poète de sa famille, que de voir Hâritha

assister à la prière publique, lui qui est aussi incrédule qu'on peut

l'être[168].» Mais il était d'une courtoisie exquise; on vantait sa

conversation à la fois enjouée et instructive[169]; et puis, il se

distinguait honorablement de ses concitoyens par sa bravoure. Car il

faut bien le dire: les Irâcains étaient le plus souvent d'une

poltronnerie incroyable. Quand Obaidallâh était encore gouverneur de la

province, deux mille Irâcains, envoyés par lui pour réduire une

quarantaine de non-conformistes, n'avaient pas osé les attaquer. «Je me

soucie médiocrement d'avoir mon éloge funèbre prononcé par Obaidallâh,

avait dit leur général; j'aime mieux qu'il me blâme[170].»

Les deux autres partis, celui des non-conformistes et celui des Chiites,

se composaient l'un et l'autre de croyants sincères et fervents. Mais

ces deux sectes qui se confinaient presque au point de départ, se

séparèrent de plus en plus en avançant, et finirent par comprendre la

religion et l'Etat d'une manière directement opposée.

Les non-conformistes, c'étaient les âmes nobles et chaleureuses, qui,

dans un siècle d'égoïsme, avaient conservé la pureté du coeur, qui ne

mettaient pas leur ambition dans les biens de la terre, qui avaient une

trop grande idée de Dieu pour le servir machinalement, pour s'endormir

dans une piété commune et facile; c'étaient les véritables disciples de

Mahomet, mais de Mahomet tel qu'il était dans la première époque de sa

mission, alors que la vertu et la religion remplissaient seules son âme

enthousiaste, tandis que les orthodoxes de Médine étaient plutôt les

disciples de l'autre Mahomet, de l'imposteur dont l'insatiable ambition

aspirait à conquérir le monde par le glaive. Dans un temps où la guerre

civile ravageait si cruellement les provinces du vaste empire, où chaque

tribu se faisait de sa noble origine un titre au pouvoir, ils s'en

tenaient aux belles paroles du Coran: «Tous les musulmans sont frères.»

«Ne nous demandez pas, disaient-ils, si nous descendons de Cais ou bien

de Témîm; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons

hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est

celui qui lui montre le mieux sa gratitude[171].» Mais aussi, s'ils

prêchaient l'égalité et la fraternité, c'est qu'ils se recrutaient parmi

la classe ouvrière plutôt que parmi la noblesse[172]. Justement

indignés de la corruption de leurs contemporains, qui s'adonnaient sans

scrupule, sans honte, à toutes les dissolutions et à tous les vices,

croyant qu'il suffisait, pour effacer tous les péchés, d'assister aux

prières publiques et de faire le pèlerinage de la Mecque, ils prêchaient

que la foi sans les oeuvres est insuffisante, et que les pécheurs

seront damnés aussi bien que les incrédules[173]. En effet, on avait

alors sur la puissance absolutoire de la foi les idées les plus

exagérées. Et qu'était-ce encore que cette foi? Souvent un simple

déisme, rien de plus. Les beaux esprits aux moeurs relâchées, si par

hasard ils croyaient au ciel, comptaient le conquérir à bon marché.

«Qu'as-tu préparé pour un jour semblable à celui-ci?» demanda le pieux

théologien Hasan de Baçra au poète Ferazdac _le Débauché_, qui assistait

avec lui à un convoi. «Le témoignage que je rends depuis soixante ans à

l'unité de Dieu,» répliqua tranquillement le poète[174]. Les

non-conformistes protestaient contre cette théorie. «A ce compte,

disaient-ils, Satan lui-même eût échappé à la damnation éternelle;

n'était-il pas convaincu, lui aussi, de l'unité de Dieu[175]?»

Aux yeux d'une société légère, frivole, sceptique, à demi païenne, une

religion si passionnée, jointe à une vertu si austère, fut une hérésie.

Il fallait l'extirper, se disait-on; car il arrive parfois au

scepticisme de proscrire la piété au nom de la philosophie, comme il

arrive à la piété de proscrire la raison indépendante au nom de Dieu. De

son côté, le gouvernement s'alarmait à juste titre de ces démocrates, de

ces niveleurs. Les Omaiyades eussent pu les laisser faire, les applaudir

même, s'ils se fussent bornés à déclarer que les chefs du parti

orthodoxe, les soi-disant saints de l'islamisme, tels que Talha, Zobair,

Alî et Aïcha, la veuve du Prophète, n'étaient que des hypocrites

ambitieux; mais ils allèrent plus loin. Sans compter qu'à l'exemple des

orthodoxes de Médine ils traitaient les Omaiyades d'incrédules, ils

contestaient aux Coraichites le droit exclusif au califat; ils niaient

hardiment que le Prophète eût dit que le gouvernement spirituel et

temporel n'appartenait qu'à cette tribu. Chacun, prêchaient-ils, pouvait

être élu au califat, quelle que fût sa condition, qu'il appartînt à la

plus haute noblesse ou aux derniers rangs de la société, qu'il fût

Coraichite ou esclave;--dangereuse théorie qui sapait le droit public

dans sa racine. Ce n'est pas tout encore: rêvant une société parfaite,

ces âmes candides et passionnées pour la liberté prêchaient qu'un calife

n'était nécessaire que pour contenir les méchants, et que les vrais

croyants, les hommes vertueux, pouvaient fort bien s'en passer[176].

Le gouvernement et l'aristocratie de l'Irâc se donnant donc la main pour

écraser d'un commun effort les non-conformistes et leurs doctrines, de

même que la noblesse syrienne avait secondé les Omaiyades dans leur

lutte contre les compagnons du Prophète, une persécution cruelle et

terrible commença. Le gouverneur Obaidallâh la dirigeait. Lui sceptique,

lui philosophe, lui qui avait fait tuer le petit-fils du Prophète, il

répandit à grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'âme il

devait regarder comme les véritables disciples de Mahomet! Ce n'est pas

qu'ils fussent à craindre pour le moment: vaincus par Alî en deux

sanglantes batailles, ils ne prêchaient plus en public, ils se

cachaient, ils avaient même déposé leur chef parce qu'il désapprouvait

leur inaction, leur commerce avec les Arabes qui n'étaient pas de leur

secte[177]; mais c'était--et leurs ennemis le savaient bien--c'était un

tison enfoui sous les cendres qui n'attendait que l'air pour se ranimer.

Ils propageaient en secret leurs principes, avec une éloquence vive,

emportée, entraînante, irrésistible parce qu'elle venait du coeur. «Il

me faut étouffer cette hérésie dans son germe, répondit Obaidallâh

quand on lui dit que ces sectaires n'étaient pas assez dangereux pour

motiver tant de cruautés; ces hommes sont plus redoutables que vous ne

pensez; leurs moindres discours embrasent les esprits comme une légère

étincelle fait flamber un monceau de jonc[178].»

Les non-conformistes soutinrent cette terrible épreuve avec une fermeté

vraiment admirable. Confiants et résignés, ils marchaient à l'échafaud

d'un pas ferme, récitant des prières et des versets du Coran, et

recevaient le dernier coup en glorifiant le Seigneur. Jamais aucun

d'entre eux ne faussait sa parole pour sauver sa vie menacée. Un agent

de l'autorité arrêta un sectaire dans la rue. «Permettez-moi d'entrer un

instant dans ma maison, lui dit le non-conformiste, afin que je me

purifie et que je prie ensuite.--Et qui me répond que tu

reviendras?--Dieu,» répliqua le non-conformiste, et il revint[179]. Un

autre, enfermé dans la prison, étonna jusqu'à son geôlier par sa piété

exemplaire et son éloquence persuasive. «Votre doctrine me semble belle

et sainte, lui dit le geôlier, et je veux vous rendre service. Je vous

permettrai donc d'aller voir votre famille pendant la nuit, si vous me

promettez de revenir ici au lever de l'aube.--Je vous le promets,» lui

répondit le non-conformiste, et depuis lors le geôlier le laissait

sortir chaque soir après le coucher du soleil. Mais une nuit que le

non-conformiste était avec sa famille, des amis vinrent lui dire que le

gouverneur, irrité de ce qu'un de ses bourreaux avait été assassiné,

avait donné l'ordre de décapiter tous les hérétiques qui se trouvaient

dans la prison. Malgré les prières de ses amis, malgré les pleurs de sa

femme et de ses enfants, qui le conjuraient de ne pas aller se livrer à

une mort certaine, le non-conformiste retourna à la prison en disant:

«Pourrais-je me présenter devant Dieu, si j'avais manqué de parole?» De

retour dans son cachot et voyant que la physionomie du bon geôlier

exprimait la tristesse: «Tranquillisez-vous, lui dit-il, je connaissais

le dessein de votre maître.--Quoi! vous le connaissiez et vous n'en êtes

pas moins revenu!» s'écria le geôlier frappé d'étonnement et

d'admiration[180].

Et les femmes rivalisaient de courage avec les hommes. La pieuse Baldjâ,

avertie que la veille Obaidallâh avait prononcé son nom, ce qui, dans sa

bouche, équivalait à une sentence de mort, refusa de se cacher comme ses

amis le lui conseillaient. «S'il me fait arrêter, tant pis pour lui, car

Dieu l'en punira, dit-elle; mais je ne veux pas qu'un seul de nos frères

soit inquiété à cause de moi.» Calme et résignée, elle attendit les

bourreaux, qui, après lui avoir coupé les mains et les jambes, jetèrent

son tronc sur le marché[181].

Tant d'héroïsme, tant de grandeur, tant de sainteté excitaient l'intérêt

et l'admiration des âmes justes et imposaient parfois du respect aux

bourreaux mêmes. A la vue de ces hommes hâves et pâles, qui ne

mangeaient et ne dormaient guère[182] et qui semblaient revêtus d'une

auréole de gloire, une sainte horreur arrêtait leur bras prêt à

frapper[183]. Dans la suite, ce n'était plus le respect qui les faisait

hésiter, c'était la peur. La secte persécutée était devenue une société

secrète, dont les membres étaient solidaires les uns des autres. Le

lendemain de chaque exécution, on pouvait être sûr de trouver le

bourreau assassiné[184]. C'était déjà un commencement de résistance à

main armée, mais qui ne contentait pas les exaltés du parti. Et en

effet, au point de vue de la secte, et même des musulmans en général, la

patiente résignation aux supplices, loin d'être un mérite, était une

faiblesse. L'Eglise musulmane est une Eglise essentiellement militante

et elle l'est dans un autre sens que l'Eglise catholique. Aussi les

exaltés reprochaient-ils aux modérés leur commerce avec _les brigands et

les incrédules_[185], leur inaction, leur lâcheté, et les poètes,

s'associant à ce blâme, faisaient un appel aux armes[186], lorsqu'on

apprit que l'armée de Moslim allait attaquer les deux villes saintes. Ce

fut un moment décisif dans la destinée de la secte, dont Nâfi, fils

d'Azrac, était alors l'homme le plus éminent. Il vola avec ses amis à la

défense du territoire sacré, et Ibn-Zobair qui disait que, pour

combattre les Arabes de Syrie, il accepterait le secours des Dailemites,

des Turcs, des païens, des barbares[187], l'accueillit à bras ouverts,

l'assura même qu'il partageait ses doctrines. Tant que dura le siége de

la Mecque, les non-conformistes firent des prodiges de valeur; mais ils

ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'entre eux et le chef de la haute

Eglise il n'y avait pas d'union possible. Ils retournèrent donc à Baçra;

puis, profitant du désordre universel, ils s'établirent dans la province

d'Ahwâz, après en avoir expulsé les employés du gouvernement.

A partir de cette époque, les non-conformistes, ceux de l'Ahwâz du

moins, que les Arabes appellent les Azrakites, du nom du père du Nâfi,

ne se contentèrent pas de rompre tout commerce avec les Arabes

étrangers à leur secte, de déclarer que c'était un péché que de vivre

dans leur société, de manger des animaux tués par eux, de contracter des

mariages dans leurs familles: exaspérés par plusieurs années de

persécution et altérés de vengeance, ils prirent un caractère cruel et

féroce, tirèrent de leurs principes les conséquences les plus

rigoureuses, et puisèrent dans le Coran, qu'ils interprétaient comme

certaines sectes de l'Angleterre et de l'Ecosse ont interprété la Bible

au XVII^e siècle, des arguments pour justifier leur haine implacable et

la sanctifier. Les autres Arabes étant tous ou des incrédules ou des

pécheurs, ce qui revenait au même, il fallait les extirper s'ils

refusaient d'accepter les croyances du peuple de Dieu, attendu que

Mahomet n'avait laissé aux Arabes païens d'autre choix que l'islamisme

ou la mort. Nul ne devait être épargné, pas même les femmes, pas même

les enfants à la mamelle, car Noé disait dans le Coran: «Seigneur, ne

laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle; car, si tu en

laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des

impies et des incrédules[188].» On avait voulu les exterminer: à leur

tour ils voulaient exterminer leurs persécuteurs. De martyrs, ils

devinrent bourreaux.

Bientôt, marquant leur passage par des torrents de sang, ils

s'avancèrent jusqu'à deux jours de marche de Baçra. Une consternation

indicible régnait dans cette ville. Les habitants qui, comme l'on sait,

avouaient d'ordinaire leur poltronnerie avec un cynisme révoltant, ne

pouvaient compter que sur leurs propres forces et leur propre courage;

car c'était justement l'époque où ils s'étaient affranchis de la

domination des Omaiyades et où ils refusaient encore de reconnaître

Ibn-Zobair. Pour comble de malheur, ils avaient été assez étourdis pour

mettre à la tête du gouvernement le Coraichite Babba[189], homme d'une

corpulence excessive et d'une parfaite nullité. Toutefois, comme ils

avaient à sauver leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et leur propre

vie, la gravité du péril leur rendit un peu d'énergie, et ils allèrent à

la rencontre de l'ennemi avec plus d'empressement et de courage qu'ils

n'en montraient d'ordinaire quand il fallait combattre. On en vint aux

prises près de Doulâb et l'on se battit pendant tout un mois. Nâfi fut

tué dans un de ces combats; de leur côté, les Arabes de Baçra perdirent

les trois généraux qui se succédèrent dans le commandement[190], et à la

fin, fatigués par une si longue campagne, découragés de ce que tant de

combats restaient sans résultat décisif, épuisés par des efforts

auxquels ils étaient si peu accoutumés, ils sentirent qu'ils avaient

pris la volonté pour la force et rentrèrent dans leurs foyers. L'Irâc

eût été inondé alors par les farouches sectaires, si Hâritha ne leur eût

barré le passage à la tête de ses contribules, les Ghoddân. «Honte

éternelle sur nous, dit-il à ses compagnons d'armes, si nous abandonnons

nos frères de Baçra à la rage brutale des non-conformistes;» et

combattant en volontaire, sans qu'il fût revêtu d'un caractère officiel,

il préserva l'Irâc du terrible fléau qui le menaçait.

Mais comme le danger était toujours imminent, comme Hâritha pouvait être

battu à toute heure et qu'alors rien n'empêchait l'ennemi de pénétrer

jusqu'à Baçra, les habitants de cette ville ne virent d'autre moyen de

salut que de se coaliser avec Ibn-Zobair et de le reconnaître pour

calife. C'est ce qu'ils firent. Ibn-Zobair leur envoya un gouverneur. Ce

gouverneur confia le commandement des troupes à son frère, nommé Othmân.

Arrivé en face des ennemis et voyant qu'il avait sur eux l'avantage du

nombre, Othmân dit à Hâritha qui s'était réuni à lui:

--Eh quoi! c'est là toute leur armée?

--Ah! c'est que vous ne les connaissez pas, lui répondit Hâritha; ils

vous donneront assez à faire, je vous en réponds.

--Par Dieu! reprit Othmân d'un air de dédain, avant de me mettre à

table, je veux voir s'ils savent se battre.

--Sachez, général, qu'une fois rangés en bataille, ces hommes ne

reculent jamais.

--Je sais que les Irâcains sont des lâches. Et vous, Hâritha, que

savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez à faire autre chose....

Othmân avait accompagné ces paroles d'un geste significatif, et Hâritha,

furieux d'avoir eu à essuyer de cet étranger, de ce piétiste, le double

reproche de lâcheté et d'ivrognerie, demeura à l'écart avec ses hommes,

sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmân, après avoir vu ses troupes prendre

la fuite, périt sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient

recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hâritha, ramassant

l'étendard tombé à terre et rangeant ses contribules en bataille, arrêta

l'élan de l'armée ennemie. «Si Hâritha n'eût pas été là, disait avec

raison un poète, aucun Irâcain n'eût survécu à cette journée fatale.

Quand on demande: «Quel est celui qui a sauvé la province?» Maäddites et

Yéménites disent d'un commun accord:--C'est lui!»

Malheureusement les piétistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour

gouverner l'Irâc, ne surent pas apprécier cet homme, le seul pourtant

qui, au milieu de la lâcheté générale, eût fait preuve de courage et

d'énergie. C'était, leur disait-on, un ivrogne, un incrédule, et ils

s'obstinaient à lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, à

ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour

soutenir les efforts de l'ennemi. Pressé de plus en plus, le brave

guerrier ne put sauver son armée épuisée que par une retraite qui

ressemblait à une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au

Petit-Tigre et l'on se jeta précipitamment dans des bateaux pour le

passer. Les barques étant déjà au milieu du fleuve, Hâritha entendit les

cris de détresse que poussait un brave Témîmite qui, arrivé trop tard

pour s'embarquer, allait être atteint par les ennemis. Il ordonna

aussitôt au batelier de regagner la rive. Le batelier obéit; mais la

rive où l'on aborda étant fort escarpée, le Témîmite, pesamment armé, se

laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer.

Tous périrent engloutis par les vagues[191].

L'Irâc avait perdu son dernier défenseur. Et l'ennemi avançait; déjà il

s'occupait à jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient

quitté Baçra pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se

préparaient à les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles _têtes

rasées_ était si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva

plus personne qui voulût se charger du commandement de l'armée. Mais

alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pensée remplit tous

les coeurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: «Il n'y a que

Mohallab qui puisse nous sauver[192]!»

Et Mohallab les sauva. C'était sans contredit un homme supérieur, digne

en tout point de l'admiration enthousiaste que témoignait pour lui un

héros chrétien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait

lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien

n'échappait à sa clairvoyance, il comprit dès le début qu'une guerre de

ce genre demandait dans un général quelque chose de plus que des talents

militaires; que pour réduire ces fanatiques toujours prêts à vaincre ou

à périr et qui, bien que percés d'outre en outre par les lances

ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: «Nous venons à

toi, Seigneur[194],» il fallait leur opposer des soldats non-seulement

aguerris et bien disciplinés, mais animés, à un égal degré, de

l'enthousiasme religieux. Et il opéra un miracle: il sut transformer les

sceptiques Irâcains en croyants zélés, leur persuader que les

non-conformistes étaient les ennemis les plus acharnés de l'Eternel,

leur inspirer le désir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les

courages chancelaient, il attribuait hardiment à Mahomet des paroles

prophétiques qui promettaient la victoire à ses soldats[195], car, par

un singulier contraste, le talent de l'imposture lui était aussi naturel

qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hésitaient plus et

remportaient la victoire, parce qu'ils étaient convaincus que le ciel la

leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf

ans[196], une émulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne

saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus

acharné, le plus passionnément implacable. «Si je voyais venir d'un côté

les Dailemites païens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on

dans l'armée de Mohallab, je m'élancerais sur ces derniers; car celui

qui meurt tué par eux jouira là-haut d'une auréole dix fois

resplendissante comme celle dont seront revêtus les autres

martyrs[197].»

Pendant que Baçra avait besoin de toutes ses forces, de toute son

énergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des

Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'à

Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute

nécessité à la démocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus

terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophète eût eu

l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur à la multitude, ils

se fondaient sur certaines expressions assez équivoques de Mahomet pour

enseigner que celui-ci avait expressément désigné Alî pour lui succéder,

et que le califat était héréditaire dans la famille de l'époux de

Fatime. Ils considéraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les

Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmân, et ils élevaient en

même temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne

péchait jamais, qu'il ne participait à aucune des faiblesses et des

imperfections de l'humanité. De cette déification du calife, la secte

qui dominait à cette époque et qui avait été fondée par Caisân[198],

affranchi d'Alî, arriva, par une conséquence logique, à la triste

doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans

la soumission passive et l'obéissance illimitée aux ordres de

l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pensée, antipathique au

caractère arabe, mais éclose dans le cerveau des anciens sectateurs de

Zoroastre qui, accoutumés à voir, dans leurs rois et leurs prêtres, les

descendants des dieux, des génies célestes, des divinités,

transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vénération qu'ils

accordaient précédemment à leurs souverains[200]. Car les Chiites

étaient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de

préférence parmi les affranchis[201], c'est-à-dire parmi les Persans. De

là vient aussi que cette secte donnait à ses croyances l'aspect

formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la société: haïssant

la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans

demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois,

étaient ordinairement des Arabes, qui exploitaient à leur profit la

crédulité et le fanatisme de ces sectaires. A cette époque ils se

laissaient guider par Mokhtâr, esprit à la fois audacieux et souple,

violent et fourbe, héros et scélérat, tigre dans la colère et renard

dans la réflexion. Tour à tour non-conformiste, orthodoxe--Zobairite,

comme on disait alors--et Chiite, il avait passé par tous les partis,

depuis celui qui représentait la démocratie jusqu'à celui qui prêchait

l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien

propres à inspirer des doutes sur sa sincérité et sa bonne foi, il

s'était créé un Dieu à son image; un Dieu essentiellement variable, qui

sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait

su, voulu et ordonné la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui

encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prédire

l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions à l'abri de la

critique; car si l'événement ne les justifiait pas: «Dieu a changé

d'avis,» disait-il[203]. Et pourtant, malgré les apparences contraires,

nul n'était moins inconséquent, moins variable que lui. S'il changeait,

il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul

mobile: une ambition effrénée; tous ses efforts tendaient vers un seul

but: le pouvoir et la domination. Il méprisait tout ce que les autres

craignaient ou vénéraient. Son esprit orgueilleux planait avec une

dédaigneuse indifférence sur tous les systèmes politiques et toutes les

croyances religieuses, qu'il considérait comme autant de leurres faits

pour tromper la multitude, comme autant de préjugés dont un homme habile

doit savoir se servir pour arriver à ses fins. Mais, quoi qu'il jouât

tous les rôles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites

convenait le plus à son génie. Nulle autre secte n'était aussi simple et

crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive, qui

plaisait à son humeur impérieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa à Ibn-Zobair; puis il fit

marcher ses troupes au-devant de l'armée syrienne, envoyée contre lui

par le calife Abdalmélic, qui venait de succéder à son père Merwân. Pour

se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frémissant

d'indignation et de colère le joug de l'imposteur et des Persans, _leurs

esclaves_ comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais

Mokhtâr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de

promesses, et il en profita pour envoyer à son général Ibrâhîm l'ordre

de revenir au plus vite. Au moment où ils s'y attendaient le moins, les

rebelles virent Ibrâhîm et ses Chiites se ruer sur eux, l'épée au poing.

Quand la révolte eut été noyée dans le sang, Mokhtâr fit arrêter et

décapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu

contre Hosain à Kerbelâ. La mort de Hosain lui servit de prétexte; son

mobile, c'était d'ôter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se

gardèrent bien de le faire: pour échapper au despotisme de la hache, ils

émigrèrent en foule.

Ensuite, ordonnant à ses troupes de marcher de nouveau contre l'armée

syrienne, Mokhtâr ne négligea rien pour stimuler leur enthousiasme et

leur fanatisme. Au moment du départ, il leur montra un vieux siége,

qu'il avait acheté d'un charpentier au prix modique de deux pièces

d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer

pour le trône d'Alî. «Ce trône, dit-il à ses soldats, sera pour vous ce

que l'arche d'alliance était pour les enfants d'Israël. Placez-le dans

la mêlée, là où elle sera la plus sanglante, et sachez le

défendre[205].» Puis il ajouta: «Si vous remportez la victoire, ce sera

parce que Dieu vous aura aidés; mais ne vous laissez point décourager

dans le cas où vous éprouveriez un échec, car il m'a été révélé qu'alors

Dieu enverra à votre secours des anges, que vous verrez voler près des

nuages sous la forme de pigeons blancs.» Or, il faut savoir que Mokhtâr

avait donné à ses plus intimes affidés des pigeons élevés dans les

colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lâcher si une issue fâcheuse

était à craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer à Mokhtâr

que le moment d'aviser à sa propre sûreté était venu, et exciteraient en

même temps les crédules soldats à employer tous leurs efforts pour

changer la défaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khâzir, non loin de Mosoul (août

686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lâcha les pigeons.

La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur

exaltation fanatique, ils se précipitaient sur l'ennemi avec une rage

effrénée en criant: «Les anges, les anges!» un autre cri se fit entendre

dans l'aile gauche de l'armée syrienne. Elle était entièrement composée

de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit

précédente il avait eu une entrevue avec le général des Chiites.

Renversant maintenant sa bannière il cria: «Vengeance, vengeance pour la

Prairie!» Dès lors les Caisites demeurèrent spectateurs immobiles, mais

non indifférents, du combat, et, à l'entrée de la nuit, l'armée

syrienne, après avoir perdu son général en chef Obaidallâh, était en

pleine déroute[207].

Pendant que Mokhtâr s'enivrait encore de son triomphe, les émigrés de

Coufa suppliaient Moçab, frère d'Ibn-Zobair et gouverneur de Baçra,

d'aller attaquer l'imposteur, l'assurant qu'il n'aurait qu'à se montrer

pour que tous les hommes sensés de Coufa se déclarassent pour lui.

Cédant à leurs prières, Moçab rappela Mohallab à Baçra, marcha avec lui

contre les Chiites, remporta sur eux deux victoires, et assiégea Mokhtâr

qui s'était jeté dans la citadelle de Coufa. Ce dernier, voyant la ruine

de son parti inévitable, était décidé à n'y point survivre.

«Précipitons-nous sur les assiégeants, dit-il à ses soldats. Mieux vaut

mourir en braves, que de périr ici de faim, ou de nous y laisser

égorger comme des agneaux.» Mais il avait perdu son prestige: de six ou

sept mille hommes, vingt seulement répondirent à son appel. Ils

vendirent chèrement leur vie. Quant aux autres, leur lâcheté ne leur

profita point. C'étaient, disaient les émigrés, des bandits, des

assassins, et l'impitoyable Moçab les livra tous au bourreau (687). Mais

il ne jouit pas longtemps de ses succès. Sans le vouloir, il avait rendu

au rival de son frère un éclatant service, puisqu'il l'avait débarrassé

des Chiites, ses ennemis les plus redoutables; et Abdalmélic, n'ayant

désormais rien à craindre de ce côté-là, faisait les plus grands

préparatifs pour attaquer les Zobairites dans l'Irâc. Pour ne pas

laisser d'ennemi derrière lui, il commença par assiéger Carkîsiâ, où

Zofar jouait un rôle fort étrange. Tantôt il prétendait combattre pour

Ibn-Zobair, tantôt il fournissait des vivres aux Chiites et leur

proposait de marcher avec eux contre les Syriens[208]. Tous les ennemis

des Omaiyades, quelque différentes que fussent leurs prétentions,

étaient pour lui des alliés, des amis. Assiégé par Abdalmélic qui, sur

les remontrances des Kelbites, tenait prudemment ses soldats caisites

hors de combat, Zofar défendit son repaire avec une opiniâtreté extrême;

une fois même, ses soldats firent une sortie si vigoureuse, qu'ils

pénétrèrent jusqu'à la tente du calife; et comme celui-ci était pressé

d'en finir pour pouvoir marcher contre Moçab, il entama une négociation,

qu'il rompit quand la destruction de quatre tours lui eut rendu l'espoir

de prendre la ville de vive force, et qu'il renoua quand l'assaut eut

été repoussé. Au prix de quelque argent qui serait distribué entre les

soldats du calife, Zofar obtint les conditions les plus honorables:

l'amnistie pour ses frères d'armes, pour lui-même le gouvernement de

Carkîsiâ[209]. Pour contenter sa fierté, il stipula en outre qu'il ne

serait forcé de prêter serment au calife omaiyade qu'après la mort

d'Ibn-Zobair. Enfin, pour sceller leur réconciliation, ils convinrent

entre eux que Maslama, fils du calife, épouserait une fille de Zofar. La

paix conclue, Zofar se rendit auprès d'Abdalmélic, qui le reçut avec de

grands égards et le fit asseoir à côté de lui sur son trône[210].

C'était un spectacle touchant que de voir ces hommes, si longtemps

ennemis, se donner toutes les assurances d'une amitié fraternelle.

Apparence trompeuse! Afin que l'amitié d'Abdalmélic pour Zofar fît place

à une haine ardente, il suffit de lui rappeler un seul vers. Un noble

Yéménite, Ibn-Dhî-'l-calâ, entra dans la tente, et voyant la place

d'honneur qu'occupait Zofar, il se mit à verser des larmes. Le calife

lui demanda la cause de son émotion. «Commandeur des croyants, dit-il,

comment ne répandrais-je pas des pleurs amers, quand j'aperçois cet

homme naguère révolté contre vous, dont le sabre dégoutte encore du sang

de ma famille, victime de sa fidélité à vous servir, quand je vois,

dis-je, ce meurtrier des miens assis avec vous sur ce trône au pied

duquel je suis placé?--Si je l'ai fait asseoir à mes côtés, répondit le

calife, ce n'est pas que je veuille l'élever au-dessus de toi; c'est

seulement parce que son langage est le mien et que sa conversation

m'intéresse.»

Le poète Akhtal qui, dans ce moment, était à boire dans une autre tente,

fut informé de l'accueil que Zofar recevait du calife. Il haïssait, il

abhorrait le brigand de Carkîsiâ, qui souvent avait été sur le point

d'exterminer toute sa tribu, celle de Taghlib. «Je vais, dit-il, frapper

un coup que n'a pu porter Ibn-Dhî-'l-calâ.» Il se présenta aussitôt chez

le calife, et, après l'avoir quelques instants regardé fixement, il

déclama ces vers:

La liqueur qui remplit ma coupe a le brillant éclat de l'oeil vif

et animé du coq. Elle exalte l'esprit du buveur. Celui qui en boit

trois rasades sans mélange d'eau sent naître en lui le désir de

répandre des bienfaits. Il marche en se balançant mollement comme

une charmante fille de Coraich, et laisse flotter au gré des vents

les pans de sa robe.

--A quel propos viens-tu me réciter ces vers? lui dit le calife. Tu as

sans doute quelque idée en tête.

--Il est vrai, commandeur des croyants, reprit Akhtal, bien des idées

viennent m'assaillir en effet lorsque je vois assis auprès de vous sur

votre trône cet homme qui disait hier: «Sans doute l'herbe repoussera

sur la terre fraîchement remuée qui couvre les ossements de nos frères;

mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos

ennemis une haine implacable.»

A ces mots, Abdalmélic bondit comme s'il eût été piqué d'une guêpe.

Furieux, haletant de colère, les yeux étincelants d'une haine farouche,

il donna un violent coup de pied dans la poitrine de Zofar et le

renversa de dessus le trône.... Zofar avoua depuis qu'il ne s'était

jamais cru aussi près de sa dernière heure qu'à ce moment-là[211].

Le temps d'une réconciliation sincère n'était pas encore venu, et les

Caisites ne tardèrent pas à donner aux Omaiyades une nouvelle preuve de

leur haine invétérée. Zofar avait renforcé l'armée d'Abdalmélic, quand

elle alla combattre Moçab, par une division de Caisites, commandée par

son fils Hodhail; mais aussitôt que les deux armées furent en présence,

ces Caisites passèrent à l'ennemi avec armes et bagages[212]. Cette

défection n'eut pas, toutefois, les suites fâcheuses qu'avait eues celle

d'Omair. La fortune, au contraire, souriait à Abdalmélic. Légers et

mobiles, les Irâcains avaient déjà oublié leurs griefs contre les

Omaiyades; toujours peu disposés à combattre pour qui que ce fût, et

n'ayant, à plus forte raison, nulle envie de se faire tuer pour un

prétendant qu'ils méprisaient, ils avaient prêté une oreille avide aux

émissaires d'Abdalmélic, qui parcouraient l'Irâc en prodiguant l'or et

les plus séduisantes promesses. Moçab était donc entouré de généraux qui

s'étaient déjà vendus aux Omaiyades et qui, la bataille engagée, ne

tardèrent pas à lui montrer leurs véritables sentiments. «Je ne veux

pas, lui répondit l'un quand il lui ordonna de charger, je ne veux pas

que ma tribu périsse en combattant pour une cause qui ne la touche en

rien.»--«Eh quoi! vous m'ordonnez de marcher vers l'ennemi? lui dit un

autre en le regardant d'un air insolent et railleur; aucun de mes

soldats ne me suivrait, et si j'allais seul à la charge, je me rendrais

ridicule[213].» Pour un homme fier et brave comme Moçab l'était, il n'y

avait qu'un parti à prendre. S'adressant à son fils Isâ: «Pars, lui

dit-il; va annoncer à ton oncle que les perfides Irâcains m'ont trahi,

et dis adieu à ton père qui n'a plus que peu d'instants à vivre.--Non,

mon père, lui répondit le jeune homme, jamais les Coraichites ne me

reprocheront que je vous ai abandonné à l'heure du péril.» Le père et le

fils se jetèrent au plus fort de la mêlée, et bientôt après on présenta

leurs têtes à Abdalmélic (690).

Tout l'Irâc prêta serment à l'Omaiyade. Mohallab qui, la veille encore,

ignorant la mort de Moçab déjà connue des non-conformistes, avait

déclaré, dans une conférence avec les chefs de ces sectaires, que Moçab

était son seigneur dans ce monde et dans l'autre, qu'il était prêt à

mourir pour lui et que c'était le devoir de tout bon musulman de

combattre Abdalmélic, ce fils d'un maudit, Mohallab imita l'exemple de

ses compatriotes aussitôt qu'il eut reçu le diplôme par lequel le calife

omaiyade le confirmait dans toutes ses charges et dignités. Voilà de

quelle manière les Irâcains, même les meilleurs, comprenaient l'honneur

et la loyauté! «Décidez vous-mêmes maintenant si l'erreur est de votre

côté ou du nôtre, s'écrièrent les non-conformistes dans leur juste

indignation, et ayez au moins la bonne foi d'avouer qu'esclaves des

biens de ce bas monde, vous servez et encensez chaque pouvoir pourvu

qu'il vous paie, frères de Satan que vous êtes[214]!»

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 22 / 35 题