VI.

Si l'on en excepte les luttes soulevées par ces principes fondamentaux

qui ont toujours été en litige et qui le seront éternellement, il n'y en

a point qui, en Asie comme en Europe, parmi les musulmans comme parmi

les chrétiens, aient eu plus de persistance que celles qui provenaient

de l'antipathie de race; antipathie qui, se perpétuant à travers les

siècles, survit longtemps à toutes les révolutions politiques, sociales

et religieuses. Incidemment nous avons déjà eu l'occasion de dire que la

nation arabe se composait de deux peuples distincts et ennemis l'un de

l'autre; mais c'est ici l'endroit d'exposer ce fait avec plus de

précision et avec les développements nécessaires.

Suivant la coutume des Orientaux qui font descendre toute une nation

d'un seul homme, le plus ancien de ces deux peuples se disait issu d'un

certain Cahtân, personnage que les Arabes, quand ils eurent fait

connaissance avec la Bible, ont identifié avec Yoctan, l'un des

descendants de Sem selon la Genèse. La postérité de Cahtân avait envahi

l'Arabie méridionale, plusieurs siècles avant notre ère, et subjugué la

race, d'origine incertaine, qui habitait ce pays. Les Cahtânides portent

ordinairement le nom de Yéménites, emprunté à la province la plus

florissante de l'Arabie méridionale, et c'est ainsi que nous les

appellerons dans la suite.

L'autre peuple, issu d'Adnân, l'un des descendants d'Ismaël, à ce que

l'on prétend, habitait le Hidjâz, province qui s'étend depuis la

Palestine jusqu'au Yémen et dans laquelle se trouvent la Mecque et

Médine; le Nadjd, c'est-à-dire le vaste plateau, parsemé de quelques

ondulations de terrain, qui occupe toute l'Arabie centrale; bref, le

nord de l'Arabie. On lui donne le nom de Maäddites, de Nizârites, de

Modharites ou de Caisites; noms qui indiquent tous le même peuple ou une

partie de ce peuple; car Cais descendait de Modhar; celui-ci était l'un

des fils de Nizâr, et Nizâr était fils de Maädd. Pour désigner cette

race nous employerons le terme de Maäddites.

Dans l'histoire de l'Europe il n'y a rien d'analogue à la haine,

quelquefois sourde, plus souvent flagrante, des deux peuples arabes, qui

s'entr'égorgeaient sur le prétexte le plus futile. Ainsi le territoire

de Damas fut, pendant deux années, le théâtre d'une guerre cruelle,

parce qu'un Maäddite avait cueilli un melon dans le jardin d'un

Yéménite[121], et dans la province de Murcie le sang coula à grands

flots durant sept années, parce qu'un Maäddite, longeant par hasard la

terre d'un Yéménite, avait détaché, sans y penser, une feuille de

vigne[122]. Ce n'est pas qu'en Europe l'antipathie de race n'ait été

très-forte aussi, mais du moins elle y était motivée; il y avait eu

conquête et asservissement. En Arabie, au contraire, l'une des deux

races n'avait point été opprimée par l'autre. Anciennement, il est vrai,

une partie des Maäddites, ceux du Nadjd, reconnaissaient la souveraineté

du roi du Yémen et lui payaient un tribut; mais c'est qu'ils le

voulaient bien; c'est qu'il fallait à ces hordes anarchiques un maître

qui les empêchât de s'entre-tuer, et que ce maître ne pouvait être

choisi dans l'une de leurs familles, parce que les autres auraient

refusé de lui obéir. Aussi quand les tribus maäddites, après s'être

réunies momentanément sous un chef de leur choix, s'étaient affranchies

de cette dépendance, comme cela arrivait de temps en temps, des guerres

civiles les forçaient bientôt d'y revenir. N'ayant à choisir qu'entre

l'anarchie et la domination étrangère, les chefs des tribus se disaient

après une longue guerre civile: «Nous n'avons d'autre parti à prendre

que de nous donner de nouveau au roi du Yémen, auquel nous payerons un

tribut en brebis et en chameaux, et qui empêchera le fort d'écraser le

faible[123].» Plus tard, lorsque le Yémen eut été conquis par les

Abyssins, les Maäddites du Nadjd avaient accordé de leur plein gré à un

autre prince d'origine yéménite, au roi de Hîra, la faible autorité

qu'ils avaient donnée jusque-là au roi du Yémen. Entre une soumission si

spontanée et l'asservissement par un peuple étranger, il y a une

différence énorme.

En Europe, d'ailleurs, la diversité d'idiomes et de coutumes élevait une

barrière insurmontable entre les deux peuples que la conquête avait

violemment réunis sur le même sol. Il n'en était pas de même dans

l'empire musulman. Longtemps avant Mahomet la langue yéménite ou

himyarique, comme on l'appelle, née du mélange de l'arabe et de l'idiome

des vaincus, avait cédé la place à l'arabe pur, la langue des Maäddites,

lesquels avaient acquis une certaine prépondérance intellectuelle. Sauf

quelques légères différences de dialecte, les deux peuples parlaient

donc la même langue, et jamais l'on ne trouve que, dans les armées

musulmanes, un Maäddite ait eu de la peine à comprendre un

Yéménite[124]. Ils avaient en outre les mêmes goûts, les mêmes idées,

les mêmes coutumes, car, des deux côtés, la grande masse de la nation

était nomade. Enfin, ayant adopté tous les deux l'islamisme, ils

avaient la même religion. En un mot, la différence qui existait entre

eux était bien moins sensible que celle qui existait entre tel et tel

peuple germanique dans le temps où les barbares vinrent inonder l'empire

romain.

Et pourtant, bien que les raisons qui expliquent l'antipathie de race en

Europe n'existent pas en Orient, cette antipathie y porte un caractère

de ténacité que l'on ne trouve pas chez nous. Au bout de trois ou quatre

cents ans l'hostilité originelle s'est effacée en Europe: parmi les

Bédouins elle dure depuis vingt-cinq siècles; elle remonte aux premiers

temps historiques de la nation, et de nos jours elle est encore loin

d'être éteinte[125]. «L'hostilité originelle, disait un ancien poète,

nous vient de nos ancêtres, et tant que ceux-ci auront des descendants,

elle subsistera[126].» Et puis elle n'a point eu en Europe ce caractère

atroce qu'elle a eu en Orient; elle n'a point étouffé chez nos aïeux les

sentiments les plus doux et les plus sacrés de la nature; un fils n'a

point méprisé, n'a point haï sa mère pour la seule raison qu'elle

appartenait à une autre race que son père. «Vous priez pour votre père,

dit quelqu'un à un Yéménite qui faisait la procession solennelle autour

du temple de la Mecque; mais pourquoi ne priez-vous pas pour votre

mère?--Pour ma mère? répliqua le Yéménite d'un air de dédain; comment

pourrais-je prier pour elle? Elle était de la race de Maädd[127]!»

Cette haine qui se prolonge de génération en génération, en dépit d'une

entière communauté de langue, de droits, de coutumes, d'idées, de

religion, et même jusqu'à un certain point d'origine, puisque les deux

peuples sont l'un et l'autre de race sémitique, cette haine qui ne

s'explique point par des antécédents, elle est dans le sang, c'est tout

ce que l'on peut en dire; et probablement les Arabes du VII^e siècle

auraient été aussi peu capables d'en déterminer la véritable cause, que

les Yéménites qui parcourent aujourd'hui les déserts de la province de

Jérusalem, et qui, quand les voyageurs leur demandent pour quel motif

ils sont ennemis jurés des Caisites (Maäddites) de la province d'Hébron,

répondent qu'ils n'en savent absolument rien, si ce n'est que cette

haine réciproque date d'un temps immémorial[128].

L'islamisme, loin de diminuer l'aversion instinctive des deux peuples,

lui a donné une vigueur et une vivacité qu'elle n'avait point

auparavant. S'observant toujours avec défiance, les Yéménites et les

Maäddites furent forcés désormais de combattre sous la même bannière, de

vivre sur le même sol, de diviser les fruits de la conquête, et ces

relations continuelles, ces rapports journaliers, engendrèrent autant de

disputes et de rixes. En même temps cette inimitié acquit un intérêt et

une importance qu'elle ne pouvait avoir alors qu'elle était restreinte à

un coin presque ignoré de l'Asie. Dorénavant elle ensanglanta l'Espagne

et la Sicile comme les déserts de l'Atlas et les rives du Gange, et elle

exerça une influence considérable, non-seulement sur le sort des peuples

vaincus, mais encore sur la destinée de toutes les nations romanes et

germaniques, puisqu'elle arrêta les musulmans dans la voie de leurs

conquêtes, au moment où ils menaçaient la France et tout l'Occident.

Dans toute l'étendue de l'empire musulman, les deux peuples se sont

combattus; mais cet empire était trop vaste et il n'y avait pas assez

d'unité entre les tribus, pour que la lutte pût être simultanée et

dirigée vers un but fixé d'avance. Chaque province eut donc sa guerre

particulière, sa guerre à elle, et les noms des deux partis, empruntés

aux deux tribus qui, dans la localité où l'on se combattait, étaient les

plus nombreuses, différaient presque partout. Dans le Khorâsân, par

exemple, les Yéménites portaient le nom d'Azdites et les Maäddites celui

de Témîmites, parce que les tribus d'Azd et de Témîm y étaient les plus

considérables[129]. En Syrie, province dont nous aurons à nous occuper

principalement, il y avait d'un côté les Kelbites et de l'autre les

Caisites. Les premiers, d'origine yéménite, y formaient la majorité de

la population arabe[130], car sous le califat d'Abou-Becr et d'Omar,

lorsque beaucoup de tribus yéménites allèrent s'établir en Syrie, les

Maäddites préférèrent de se fixer en Irâc[131].

Les Kelbites et les Caisites étaient également attachés à Moâwia qui,

grâce à sa politique prudente et sage, sut maintenir parmi eux un

certain équilibre et se concilier l'affection des uns comme des autres.

Cependant, quelque bien calculées que fussent ses mesures, il ne put

empêcher que leur haine réciproque n'éclatât de temps en temps; sous son

règne les Kelbites et les Fezâra, tribu des Caisites, se livrèrent même

une bataille à Banât-Cain[132], et Moâwia éprouva des difficultés de la

part des Caisites lorsqu'il voulut faire reconnaître Yézîd pour son

successeur, car la mère de Yézîd était une Kelbite; elle était fille de

Mâlic ibn-Bahdal, le chef de cette tribu, et pour les Caisites, Yézîd,

élevé dans le désert de Semâwa, parmi la famille de sa mère, n'était

plus un Omaiyade, c'était un Kelbite[133]. On ignore de quelle manière

Moâwia gagna leurs suffrages; on sait seulement qu'à la fin ils

reconnurent Yézîd pour l'héritier présomptif du trône et qu'ils lui

restèrent fidèles tant qu'il régna. Mais son règne ne dura que trois

années. Il mourut en novembre 683, deux mois et demi après la bataille

de Harra, âgé de trente-huit ans seulement.

A sa mort l'immense empire se trouva tout à coup sans maître. Ce n'est

pas que Yézîd mourût sans laisser de fils, il en laissa plusieurs; mais

le califat n'était pas héréditaire, il était électif. Ce grand principe

n'avait pas été posé par Mahomet, lequel n'avait rien décidé à cet

égard, mais par le calife Omar qui ne manquait pas aussi absolument que

le Prophète d'esprit politique, et qui jouissait, comme législateur,

d'une autorité incontestée. C'est lui qui avait dit dans une harangue

prononcée dans la mosquée de Médine: «Si quelqu'un s'avise de proclamer

un homme pour souverain, sans que tous les musulmans en aient délibéré,

cette inauguration sera nulle[134].» Il est vrai que l'on avait toujours

éludé l'application du principe, et que Yézîd lui-même n'avait pas été

élu par la nation; mais du moins son père avait pris la précaution de

lui faire prêter serment comme à son successeur futur. Cette précaution,

Yézîd l'avait négligée; la mort l'avait surpris à la fleur de l'âge, et

son fils aîné, qui s'appelait Moâwia comme son aïeul, n'avait aucun

droit au califat. Cependant il aurait probablement réussi à se faire

reconnaître, si les Syriens, les faiseurs de califes à cette époque,

eussent été d'accord pour le soutenir. Ils ne l'étaient pas, et Moâwia

lui-même, dit-on, ne voulait pas du trône. Le plus profond mystère

enveloppe les sentiments de ce jeune homme. S'il fallait en croire les

historiens musulmans, Moâwia n'aurait ressemblé en rien à son père; à

ses yeux la bonne cause aurait été celle que défendaient les Médinois,

et, ayant appris la victoire de Harra, le pillage de Médine et la mort

des vieux compagnons de Mahomet, il aurait fondu en larmes[135]. Mais

ces historiens qui, prévenus d'idées théologiques, ont quelquefois

faussé l'histoire, se trouvent en opposition avec un chroniqueur

espagnol presque contemporain[136] qui, pour ainsi dire, écrivait sous

la dictée des Syriens établis en Espagne, et qui affirme que Moâwia

était la fidèle image de son père. Quoi qu'il en soit, les Caisites ne

voulaient pas obéir à un prince qui avait une Kelbite pour aïeule et une

Kelbite pour mère; ils ne voulaient pas de la domination du Kelbite

Hassân ibn-Mâlic ibn-Bahdal, gouverneur de la Palestine et du district

du Jourdain, qui avait pris la conduite des affaires au nom de son

arrière-neveu[137]. Partout ils prirent une attitude hostile, et un de

leurs chefs, Zofar, de la tribu de Kilâb, leva l'étendard de la révolte

dans le district de Kinnesrîn, dont il chassa le gouverneur Kelbite,

Saîd ibn-Bahdal. Comme il fallait bien opposer un prétendant à celui des

Kelbites, Zofar se déclara pour Abdallâh, fils de Zobair, dont la cause

était au fond parfaitement indifférente aux Caisites. Le parti pieux

venait d'acquérir un allié bien étrange. Puisqu'il allait soutenir les

intérêts des fils des compagnons de Mahomet, Zofar crut de son devoir de

prononcer en chaire un sermon édifiant. Mais quoique grand orateur et

excellent poète, comme les Arabes païens l'avaient été, il n'était pas

habitué malheureusement aux formules religieuses, au style onctueux.

Quand il eut prononcé la moitié de sa première phrase, il demeura court.

Et ses frères d'armes de rire aux éclats[138].

Moâwia II ne survécut à son père que quarante jours, ou deux mois, ou

trois mois;--on ne le sait pas au juste et il importe peu de le savoir.

La confusion était au comble. Les provinces, lasses d'être traitées par

les Syriens en pays conquis, avaient secoué le joug. Dans l'Irâc on

faisait chaque jour un calife ou un émir, et le lendemain on le

défaisait[139]. Ibn-Bahdal n'avait pas encore arrêté son plan; tantôt il

voulait se faire déclarer calife, tantôt, voyant qu'il ne serait reconnu

que par ses Kelbites, il se déclarait prêt à obéir à l'Omaiyade que le

peuple choisirait[140]. Mais comme il y avait fort peu de chances de

succès, il était difficile de trouver un Omaiyade qui voulût se prêter

au triste rôle de prétendant. Walîd, petit-fils d'Abou-Sofyân et ancien

gouverneur de Médine, l'avait accepté: frappé de la peste au moment où

il faisait la prière sur le corps de Moâwia II, il était tombé

mort[141]. Ibn-Bahdal eût bien voulu donner le califat à Khâlid, frère

de Moâwia II, mais comme celui-ci ne comptait que seize ans et que les

Arabes ne veulent obéir qu'à un adulte, il ne l'osa pas. Il l'offrit

donc à Othmân: celui-ci, qui croyait la cause de sa famille entièrement

perdue, refusa, et alla joindre l'heureux prétendant Ibn-Zobair, dont le

parti s'augmentait de jour en jour. En Syrie tous les Caisites se

déclarèrent pour lui. Déjà maîtres de Kinnesrîn, ils le devinrent

bientôt de la Palestine, et le gouverneur d'Emèse, Nomân, fils de

Bachîr, le Défenseur, se déclara aussi pour Ibn-Zobair[142].

Ibn-Bahdal, au contraire, ne pouvait compter que sur un seul district,

celui du Jourdain, le moins considérable des cinq districts de la

Syrie[143]. Là on avait juré de lui obéir, mais à condition qu'il ne

donnerait pas le califat à un fils de Yézîd, puisqu'ils étaient trop

jeunes. Quant au district de Damas, le plus important de tous, son

gouverneur Dhahhâc, de la tribu de Fihr[144], n'était d'aucun parti. Il

n'était pas d'accord avec soi-même: ancien commandant de la garde de

Moâwia Ier et l'un de ses confidents les plus intimes, il ne voulait

pas du prétendant mecquois; Maäddite, il ne voulait pas faire cause

commune avec le chef des Kelbites; de là ses hésitations et sa

neutralité. Afin de sonder ses intentions et celles du peuple de Damas,

Ibn-Bahdal lui envoya une lettre, destinée à être lue dans la mosquée le

vendredi. Cette lettre était pleine des louanges des Omaiyades et

d'invectives contre Ibn-Zobair; mais comme Ibn-Bahdal craignait que

Dhahhâc ne refusât d'en faire la lecture devant le peuple, il prit soin

d'en donner une copie à son messager et de lui dire: «Si Dhahhâc ne lit

pas celle-là aux Arabes de Damas, tu leur liras celle-ci.» Ce qu'il

avait prévu arriva. Le vendredi, quand Dhahhâc fut monté en chaire, il

ne dit pas le moindre mot au sujet de la lettre qu'il avait reçue. Alors

le messager d'Ibn-Bahdal se leva et la lut devant le peuple. Cette

lecture à peine achevée, des cris s'élevèrent de tous côtés. «Ibn-Bahdal

dit vrai!» criaient les uns; «non, il ment!» criaient les autres. Le

tumulte devint effroyable, et l'enceinte sacrée qui, comme partout dans

les pays musulmans, servait tant aux cérémonies religieuses qu'aux

délibérations politiques, retentissait des injures dont les Kelbites et

les Caisites se chargeaient les uns les autres. A la fin Dhahhâc obtint

le silence, acheva la cérémonie religieuse, et persista à ne point se

prononcer[145].

Telle était la situation de la Syrie, lorsque les soldats de Moslim

rentrèrent dans leur pays natal. Mais ce n'était plus Moslim qui les

commandait, et voici en peu de mots ce qui était arrivé dans

l'intervalle.

Depuis la prise de Médine, Moslim, déjà bien malade à l'époque de la

bataille de Harra, avait renoncé au régime rigoureux que les médecins

lui avaient prescrit. «Maintenant que j'ai châtié les rebelles, je

mourrai content, avait-il dit; et comme j'ai tué les meurtriers

d'Othmân, Dieu me pardonnera mes péchés[146].» Arrivé avec son armée à

trois journées de distance de la Mecque et sentant sa fin approcher, il

fit venir le général Hoçain, qui avait été désigné par Yézîd pour

commander l'armée dans le cas où Moslim viendrait à mourir. Hoçain était

de la tribu de Sacoun et par conséquent Kelbite comme Moslim; mais

Moslim le méprisait, car il doutait de sa pénétration et de sa fermeté.

L'apostrophant donc avec cette franchise brutale qui formait le fond de

son caractère et qu'il ne nous est pas permis de pallier, il lui dit:

«Ane que tu es, tu vas prendre le commandement à ma place. Je ne te le

confierais pas, moi, mais il faut que la volonté du calife s'exécute.

Ecoute maintenant mes conseils; je sais que tu en as besoin, car je te

connais. Tiens-toi sur tes gardes contre les ruses des Coraichites,

ferme l'oreille à leurs discours mielleux, et souviens-toi qu'arrivé

devant la Mecque, tu n'auras que trois choses à faire: combattre à

outrance, enchaîner les habitants de la ville et retourner en

Syrie[147].» Cela dit, il rendit le dernier soupir.

Hoçain, quand il eut mis le siége devant la Mecque, se comporta comme

s'il eût pris à tâche de prouver que les préventions de Moslim à son

égard n'étaient nullement fondées. Loin de manquer d'audace, loin de se

laisser arrêter par des scrupules religieux, il enchérit sur les

sacriléges de Moslim lui-même. Ses balistes firent pleuvoir sur le

temple, la Caba, des pierres énormes qui écrasèrent les colonnes de

l'édifice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit,

une torche attachée à l'extrémité de sa lance sur le pavillon

d'Ibn-Zobair, dressé dans le préau de la mosquée. Le pavillon s'embrasa

à l'instant, et la flamme s'étant communiquée aux voiles qui

enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus révérée de toutes les

mosquées musulmanes, fut entièrement consumée[148].... De leur côté les

Mecquois, secondés par une foule de non-conformistes qui, oubliant

momentanément leur haine contre la haute Eglise, étaient accourus pleins

d'enthousiasme pour défendre le territoire sacré, soutenaient le siége

avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yézîd vint

changer tout à coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette

nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoçain elle fut un

coup de foudre. Ce général, esprit froid, égoïste et calculateur, au

lieu que Moslim avait été dévoué corps et âme aux maîtres qu'il servait,

connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas

prévoir qu'une guerre civile y éclaterait, et ne se faisant point

illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au

calife mecquois l'unique remède contre l'anarchie, l'unique moyen de

salut pour son armée gravement compromise et pour lui-même qui l'était

plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair à s'aboucher avec lui la

nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'étant trouvé à

cette conférence, Hoçain lui dit à voix basse, afin que les Syriens ne

pussent l'entendre:

--Je suis prêt à te reconnaître pour calife, mais à condition que tu

t'engages à proclamer une amnistie générale et à ne tirer aucune

vengeance du sang répandu pendant le siége de la Mecque et dans la

bataille de Harra.

--Non, lui répondit Ibn-Zobair à haute voix, je ne serais point encore

satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.

--Maudit soit celui qui te regardera désormais comme un homme d'esprit,

s'écria alors Hoçain. J'avais cru jusqu'à présent à ta prudence; mais

quand je te parle bas, tu réponds à voix haute; je t'offre le califat,

et tu me menaces de la mort!

Certain désormais qu'entre lui et cet homme la réconciliation n'était

pas possible, Hoçain rompit aussitôt la conférence et reprit avec son

armée le chemin de la Syrie. En route il rencontra Merwân. Rentré dans

Médine après la bataille de Harra, mais expulsé de nouveau de cette

ville sur l'ordre d'Ibn-Zobair, Merwân s'était rendu à Damas. Là il

avait trouvé la cause de sa famille à peu près désespérée, et dans une

entrevue avec Dhahhâc, il s'était engagé à se rendre à la Mecque, afin

d'annoncer à Ibn-Zobair que les Syriens étaient prêts à obéir à ses

ordres[149]: c'était le meilleur moyen pour gagner les bonnes grâces de

son ancien ennemi. Ce fut donc pendant son voyage de Damas à la Mecque

que Merwân rencontra Hoçain[150]. Ce général, après l'avoir assuré qu'il

ne reconnaîtrait point le prétendant mecquois, lui déclara que s'il

avait le courage de relever la bannière omaiyade, il pourrait compter

sur son appui. Merwân ayant accepté cette proposition, on résolut de

convoquer à Djâbia une espèce de diète où l'on délibérerait sur le choix

d'un calife.

Invités à se rendre à cette diète, Ibn-Bahdal et ses Kelbites le firent.

Dhahhâc promit aussi de venir et s'excusa sur la conduite qu'il avait

tenue jusque-là. En effet, il se mit en marche avec les siens; mais en

route les Caisites, persuadés que les Kelbites ne donneraient leurs

suffrages qu'à celui qui était allié à leur tribu, à Khâlid, le jeune

frère de Moâwia II, refusèrent d'aller plus loin. Dhahhâc retourna donc

sur ses pas et alla se camper dans la prairie de Râhit, à l'est de

Damas[151]. Cependant les Caisites comprirent que leur querelle avec les

Kelbites allait bientôt se vider par les armes, et plus le moment

décisif approchait, plus ils sentaient la monstruosité de leur coalition

avec le chef du parti pieux. Comme ils avaient beaucoup plus de

sympathie pour Dhahhâc, l'ancien frère d'armes de Moâwia Ier, ils lui

dirent: «Pourquoi ne vous déclareriez-vous pas calife? Vous ne valez pas

moins qu'Ibn-Bahdal ou Ibn-Zobair.» Flatté de ces paroles et trop

heureux de pouvoir sortir de sa fausse position, Dhahhâc ne s'opposa

point à la proposition des Caisites et reçut leurs serments[152].

Quant aux délibérations des Kelbites réunis à Djâbia, elles ne durèrent

pas moins de quarante jours. Ibn-Bahdal et ses amis voulaient donner le

califat à Khâlid--les Caisites ne se trompaient pas quand ils leur

supposaient ce dessein--et Hoçain ne put faire accepter son candidat,

Merwân. Il avait beau dire: «Eh quoi! Nos ennemis nous opposent un homme

âgé, et nous leur opposerions un jeune homme presque enfant encore?» on

lui répondait que Merwân était trop puissant. «Si Merwân obtient le

califat, disait-on, nous serons ses esclaves; il a dix fils, dix

frères, dix neveux[153].» On le considérait d'ailleurs comme un

étranger. La branche des Omaiyades à laquelle appartenait Khâlid était

naturalisée en Syrie, mais Merwân et sa famille avaient toujours habité

Médine[154]. Toutefois Ibn-Bahdal et ses amis cédèrent enfin; ils

acceptèrent Merwân, mais ils lui firent sentir qu'en lui conférant le

califat, ils lui montraient une grande faveur, et ils lui prescrivirent

des conditions aussi dures qu'humiliantes. Merwân dut s'engager

solennellement à confier tous les emplois importants aux Kelbites, à ne

gouverner que d'après leurs conseils, à leur payer annuellement une

somme fort considérable[155]. Ibn-Bahdal fit décréter en outre que le

jeune Khâlid serait le successeur de Merwân et qu'en attendant il aurait

le gouvernement d'Emèse[156]. Tout ayant été réglé ainsi, l'un des chefs

de la tribu de Sacoun, Mâlic, fils de Hobaira, qui s'était montré zélé

partisan de Khâlid, dit à Merwân d'un air hautain et menaçant: «Nous ne

te prêterons point le serment que l'on prête au calife, au successeur du

Prophète, car en combattant sous ta bannière, nous n'avons en vue que

les biens de ce monde. Si donc tu nous traites bien, comme l'ont fait

Moâwia et Yézid, nous t'aiderons; sinon, tu éprouveras à tes dépens que

nous n'avons pas plus de prédilection pour toi que pour un autre

Coraichite[157].»

La diète de Djâbia s'étant terminée à la fin du mois de juin de l'année

684[158], plus de sept mois après la mort de Yézîd, Merwân, accompagné

des Kelb, des Ghassân, des Sacsac, des Sacoun et d'autres tribus

yéménites, marcha contre Dhahhâc, auquel les trois gouverneurs qui

tenaient son parti avaient envoyé leurs contingents. Zofar commandait en

personne les soldats de Kinnesrîn, sa province. Pendant sa marche,

Merwân reçut une nouvelle aussi inattendue qu'agréable: Damas s'était

déclaré pour lui. Un chef de la tribu de Ghassân, au lieu de se rendre à

Djâbia, s'était tenu caché dans la capitale. Ayant rassemblé les

Yéménites quand il eut appris l'élection de Merwân, il s'était emparé de

Damas par un coup de main, et avait forcé le gouverneur, nommé par

Dhahhâc, à chercher son salut dans une fuite tellement précipitée, qu'il

ne put même emporter le trésor public. L'audacieux Ghassânite s'empressa

d'informer Merwân du succès de son entreprise et de lui envoyer de

l'argent, des armes et des soldats[159].

Quand les deux armées, ou plutôt les deux peuples, furent en présence

dans la prairie de Râhit, vingt jours se passèrent d'abord en

escarmouches et en duels. Enfin le combat devint général. Il fut

sanglant comme nul autre ne l'avait jamais été, dit un historien arabe,

et les Caisites, après avoir perdu quatre-vingts de leurs chefs, parmi

lesquels se trouvait Dhahhâc lui-même, essuyèrent une déroute

complète[160].

Entre Kelbites et Caisites, cette bataille de la Prairie ne s'oublia

jamais, et soixante-douze ans plus tard, elle recommença, pour ainsi

dire, en Espagne. C'était là le sujet que les poètes des deux factions

rivales traitaient de préférence à tout autre; d'un côté, ce sont des

chants de joie et de triomphe, de l'autre, des cris de douleur et de

vengeance.

Au moment où tout fuyait, Zofar avait à ses côtés deux chefs de la tribu

de Solaim. Son coursier fut le seul qui pût lutter de vitesse avec ceux

des Kelbites qui les poursuivaient, et ses deux compagnons, voyant que

les ennemis allaient les atteindre, lui crièrent: «Fuyez, Zofar, fuyez;

on va nous tuer.» Poussant son cheval, Zofar se sauva; ses deux amis

furent massacrés[161].

Quel bonheur, dit-il plus tard, quel bonheur pourrais-je encore

goûter, depuis que j'ai abandonné Ibn-Amr et Ibn-Man, depuis que

Hammâm[162] a été tué? Jamais personne ne m'avait vu lâche; mais

pendant ce soir funeste, lorsqu'on me poursuivait, lorsque,

environné d'ennemis, personne ne venait me secourir, ce soir-là

j'ai abandonné mes deux amis et je me suis sauvé en lâche!... Un

seul jour de faiblesse effacera-t-il donc tous mes exploits, toutes

mes actions héroïques? Laisserons-nous les Kelbites en repos? Nos

lances ne les frapperont-elles pas? Nos frères tombés à Râhit, ne

seront-ils pas vengés?... Sans doute, l'herbe repoussera sur la

terre fraîchement remuée qui couvre leurs ossements; mais jamais

nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis

une haine implacable. Donne-moi mes armes, femme! A mon avis, la

guerre doit être perpétuelle. Certes, la bataille de Râhit a ouvert

un abîme entre Merwân et nous[163].

Un poète kelbite lui répondit dans un poème dont il ne nous reste que

ces deux vers:

Certes, depuis la bataille de Râhit Zofar a gagné une maladie dont

il ne guérira jamais. Jamais il ne cessera de pleurer les Solaim,

les Amir et les Dhobyân, tués dans ce combat, et, trompé dans ses

plus chères espérances, il renouvellera sans relâche par ses vers

la douleur des veuves et des orphelines[164].

Un autre poète kelbite[165] chanta la victoire de ses contribules.

Quelle honte pour les Caisites: tandis qu'ils fuyaient à toutes jambes,

ils abandonnaient leurs bannières, et celles-ci tombaient, «semblables à

des oiseaux qui, quand ils ont soif, décrivent d'abord plusieurs cercles

dans les airs, puis fondent sur l'eau.» Le poète énumère un à un les

chefs caisites,--chaque tribu pleure la perte du sien! Les lâches! ils

avaient été frappés dans le dos! «Certes, il y eut dans la Prairie des

hommes qui tressaillaient d'aise: c'étaient ceux qui y ont coupé aux

Caisites le nez, les mains et les oreilles, c'étaient ceux qui les y ont

châtrés.»

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 21 / 35 题