Dans ses derniers moments, le calife Omar, frappé à mort par le poignard
d'un artisan chrétien de Coufa, avait nommé candidats à l'empire les six
compagnons les plus anciens de Mahomet, parmi lesquels on distinguait
Alî, Othmân, Zobair et Talha. Quand Omar eut rendu le dernier soupir,
cette espèce de conclave se prolongea pendant deux jours sans produire
aucun résultat, chacun de ses membres ne songeant qu'à faire valoir ses
propres titres et à dénigrer ceux de ses concurrents. Le troisième jour
on convint que l'un des électeurs, qui avait renoncé à ses prétentions,
nommerait le calife. Au grand désappointement d'Alî, de Zobair et de
Talha, il nomma l'Omaiyade Othmân (644).
La personnalité d'Othmân ne justifiait pas ce choix. Il est vrai que,
riche et généreux, il avait assisté Mahomet et sa secte par des
sacrifices pécuniaires; mais si l'on ajoute à cela qu'il priait et
jeûnait souvent et qu'il était la bonhomie et la modestie mêmes, l'on a
énuméré à peu près tous ses mérites. Son esprit, qui n'avait jamais été
d'une bien grande portée, s'était encore affaibli par l'âge--il comptait
soixante-dix ans--, et sa timidité était telle que, lorsqu'il monta en
chaire pour la première fois, le courage pour commencer son sermon lui
manqua. «Commencer, c'est bien difficile,» murmura-t-il en soupirant, et
il descendit de chaire.
Malheureusement pour lui, ce vieillard débonnaire avait un grand faible
pour sa famille; et sa famille, c'était l'aristocratie mecquoise qui,
pendant vingt ans, avait insulté, persécuté et combattu Mahomet. Elle le
domina bientôt complétement. Son oncle Hacam, et surtout Merwân, le fils
de ce dernier, gouvernaient de fait, ne laissant à Othmân que le titre
de calife et la responsabilité de mesures compromettantes, qu'il
ignorait la plupart du temps. L'orthodoxie de ces deux hommes, celle du
père surtout, était fort suspecte. Hacam ne s'était converti que le jour
où la Mecque fut prise; plus tard, ayant trahi des secrets que Mahomet
lui avait confiés, celui-ci l'avait maudit et exilé. Abou-Becr et Omar
avaient maintenu cet arrêt. Othmân au contraire, après avoir rappelé le
réprouvé de son exil, lui donna cent mille pièces d'argent et une terre
qui n'était pas de son domaine, mais de celui de l'Etat; en outre, il
nomma Merwân son secrétaire et son vizir, lui fit épouser une de ses
filles, et l'enrichit au moyen du butin fait en Afrique. Ardents à
profiter de l'occasion, d'autres Omaiyades, jeunes hommes aussi
intelligents qu'ambitieux, mais fils des ennemis les plus acharnés de
Mahomet, s'emparèrent des postes les plus lucratifs, à la grande
satisfaction des masses, trop heureuses d'échanger de vieux dévots
sévères, rigides, maussades et tristes, contre des gentilshommes gais et
spirituels, mais au grand déplaisir des musulmans sincèrement attachés à
la religion, qui éprouvaient pour les nouveaux gouverneurs des provinces
une aversion invincible. Qui d'entre eux ne se rappelait pas avec
horreur qu'Abou-Sofyân, le père de ce Moâwia qu'Othmân avait promu au
gouvernement de toute la Syrie, avait commandé l'armée qui avait battu
Mahomet à Ohod, et celle qui l'avait assiégé dans Médine? Chef principal
des Mecquois, il ne s'était soumis qu'au moment où il voyait sa cause
perdue, où dix mille musulmans allaient l'écraser, lui et les siens; et
même alors il avait répondu à Mahomet, qui le sommait de le reconnaître
pour l'Envoyé de Dieu: «Pardonne à ma sincérité; sur ce point je
conserve encore quelque doute.--Rends témoignage au Prophète, ou ta tête
va tomber,» lui dit-on alors, et ce ne fut que sur cette menace
qu'Abou-Sofyân se fit musulman. Un instant après, tant il avait courte
mémoire, il avait oublié qu'il l'était.... Et qui ne se souvenait pas de
Hind, la mère de Moâwia, cette femme atroce qui s'était fait, avec les
oreilles et les nez des musulmans tués dans la bataille d'Ohod, un
collier et des bracelets; qui avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle
du Prophète, et en avait arraché le foie qu'elle avait déchiré avec ses
dents? Le fils d'un tel père et d'une telle mère, _le fils de la
mangeuse de foie_, comme on l'appelait, pouvait-il être un musulman
sincère? Ses ennemis niaient hautement qu'il le fût.
Quant au gouverneur de l'Egypte[53], frère de lait d'Othmân, c'était pis
encore. Sa bravoure n'était guère contestable, puisqu'il battit le
gouverneur grec de la Numidie et qu'il remporta une éclatante victoire
sur la flotte grecque, fort supérieure en nombre à la sienne; mais il
avait été secrétaire de Mahomet, et quand le Prophète lui dictait ses
révélations, il en changeait les mots et en dénaturait le sens. Ce
sacrilége ayant été découvert, il avait pris la fuite et était retourné
à l'idolâtrie. Le jour de la prise de la Mecque, Mahomet avait ordonné
aux siens de le tuer, dût-on le trouver abrité derrière les voiles qui
couvraient le temple. L'apostat se mit sous la protection d'Othmân, qui
le conduisit au Prophète et sollicita son pardon. Mahomet garda un long
silence.... «Je lui pardonne,» dit-il enfin; mais quand Othmân se fut
retiré avec son protégé, Mahomet, lançant à son entourage un regard
plein de colère: «Pourquoi me comprendre si mal? dit-il; je gardais le
silence pour que l'un de vous se levât et tuât cet homme!».... Il était
maintenant gouverneur d'une des plus belles provinces de l'empire.
Walîd, frère utérin du vieux calife, était gouverneur de Coufa. Il
dompta la révolte de l'Adzerbaidjân, quand cette province tâcha de
recouvrer son indépendance; ses troupes, réunies à celles de Moâwia,
prirent Chypre et plusieurs villes de l'Asie mineure; toute la province
louait la sagesse de son gouvernement[54]; mais son père Ocba avait
craché au visage [de] Mahomet; une autre fois il avait failli
l'étrangler; ensuite, fait prisonnier par Mahomet et condamné par lui à
la mort, il s'était écrié: «Qui recueillera mes enfants après moi?» et
le Prophète lui avait répondu: «Le feu de l'enfer!» Et le fils,
_l'enfant de l'enfer_ comme on l'appelait, semblait avoir pris à tâche
de justifier cette prédiction. Une fois, après un souper qui, égayé par
le vin et la présence de belles chanteuses, s'était prolongé jusqu'au
lever de l'aube, il entendit le muëzzin annoncer, du haut du minaret,
l'heure de la prière du matin. Le cerveau encore troublé par les fumées
du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il alla à la mosquée, et
y récita, mieux que l'on n'avait le droit de s'y attendre, la prière
d'usage qui, du reste, ne dure que trois ou quatre minutes; mais quand
il l'eut terminée, il demanda à l'assemblée, probablement pour montrer
qu'il n'avait pas bu trop: «Est-ce que j'y en ajouterai une autre?--Par
Dieu! s'écria alors un pieux musulman qui se tenait derrière lui sur la
première ligne, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais
je n'avais pas pensé que l'on nous enverrait de Médine un tel
gouverneur!» Et aussitôt il se mit à arracher le pavé de la mosquée. Son
exemple fut suivi par ceux des assistants qui partageaient son zèle, et
Walîd, pour ne pas être lapidé, retourna précipitamment dans son palais.
Il y entra d'un pas chancelant, récitant ce vers d'un poète païen: «Vous
pouvez être sûr de me trouver là où il y a du vin et des chanteuses.
C'est que je ne suis pas un dur caillou, insensible aux bonnes choses.»
Le grand poète Hotaia semble avoir trouvé l'aventure assez plaisante.
«Le jour du dernier jugement, dit-il dans ses vers, Hotaia pourra
certifier que Walîd ne mérite nullement le blâme dont on l'accable.
Qu'a-t-il fait, au bout du compte? La prière terminée, il s'est écrié:
«En voulez-vous davantage?» C'est qu'il était un peu gris et qu'il ne
savait pas trop ce qu'il disait. Il est bien heureux que l'on t'ait
arrêté, Walîd! Sans cela tu aurais prié jusqu'à la fin du monde!» Il est
vrai que Hotaia, tout poète du premier mérite qu'il était, n'était après
tout qu'un impie qui embrassa et abjura tour à tour la foi
mahométane[55]. Aussi y eut-il à Coufa un petit nombre de personnes
qui, payées peut-être par les saints hommes de Médine, ne pensèrent pas
comme lui. Deux d'entre elles se rendirent à la capitale pour y accuser
Walîd. Othmân refusa d'abord de recevoir leur déposition; mais Alî
intervint, et Walîd fut destitué de son gouvernement, au grand regret
des Arabes de Coufa[56].
Le choix des gouverneurs n'était pas le seul reproche que le parti pieux
adressât au vieux calife. Il lui reprochait en outre d'avoir maltraité
plusieurs compagnons du Prophète, d'avoir renouvelé un usage païen que
Mahomet avait aboli, de songer à établir sa résidence à la Mecque, et ce
qu'on lui pardonnait moins encore, c'était la nouvelle rédaction du
Coran, faite sur son ordre, non par les hommes les plus instruits (même
celui que Mahomet avait désigné comme étant le meilleur _lecteur_ du
Coran y resta étranger), mais par ceux qui lui étaient le plus dévoués;
et pourtant cette rédaction prétendait être la seule bonne, le calife
ayant ordonné de brûler toutes les autres.
Bien résolus à ne pas tolérer plus longtemps un tel état de choses, les
anciens compétiteurs d'Othmân, Alî, Zobair et Talha, qui, grâce à
l'argent destiné aux pauvres et qu'ils s'étaient approprié, étaient si
riches qu'ils ne comptaient que par millions[57], semaient l'or à
pleines mains, afin d'exciter partout des révoltes. Pourtant ils n'y
réussirent qu'à demi; çà et là il y eut bien quelques soulèvements
partiels, mais les masses restèrent fidèles au calife. Enfin, comptant
sur les dispositions des Médinois, les conspirateurs firent venir dans
la capitale quelques centaines de ces Bédouins à la stature colossale et
au visage basané, qui, moyennant finances, étaient toujours prêts à
assassiner qui que ce fût[58]. Ces soi-disant vengeurs de la religion
outragée, après avoir maltraité le calife dans le temple, vinrent
l'assiéger dans son palais, lequel n'était défendu que par cinq cents
hommes, la plupart esclaves, commandés par Merwân. On espérait qu'Othmân
renoncerait volontairement au trône; cette attente fut trompée: croyant
que l'on n'oserait pas attenter à sa vie, ou comptant sur le secours de
Moâwia, le calife montra une grande fermeté. Il fallut donc bien
recourir aux moyens extrêmes. Après un siége de plusieurs semaines, les
brigands pénétrèrent dans le palais par une maison contiguë,
massacrèrent le vieillard octogénaire qui, à cette heure, lisait
pieusement le Coran, et, pour couronnement de l'oeuvre, ils se mirent
à piller le trésor public. Merwân et les autres Omaiyades eurent le
temps de s'enfuir (656).
Les Médinois, les Défenseurs (car ce titre passa des compagnons de
Mahomet à leurs descendants), avaient laissé faire, et la maison par
laquelle les meurtriers avaient pénétré dans le palais, appartenait aux
Beni-Hazm, famille des Défenseurs qui, plus tard, se signala par sa
haine contre les Omaiyades. Cette neutralité intempestive, qui ne
ressemblait que trop à de la complicité, leur fut durement reprochée par
leur poète Hassân ibn-Thâbit, qui avait été partisan dévoué d'Othmân et
qui craignait avec raison que les Omaiyades ne vengeassent sur ses
contribules le meurtre de leur parent. «Quand le vénérable vieillard,
dit-il, vit la mort se dresser devant lui, les Défenseurs n'ont rien
fait pour le sauver! Hélas! bientôt le cri va retentir dans vos
demeures: Dieu est grand! Vengeance, vengeance à Othmân[59]!»
Alî, élevé au califat par les Défenseurs, destitua tous les gouverneurs
d'Othmân et les remplaça par des musulmans de vieille roche, par des
Défenseurs surtout. Les orthodoxes triomphaient; ils allaient ressaisir
le pouvoir, écraser les nobles des tribus et les Omaiyades, ces
convertis de la veille qui entendaient être les pontifes et les docteurs
du lendemain.
Leur joie dura peu. La division éclata dans le cénacle même. En
soudoyant les meurtriers d'Othmân, chacun des triumvirs avait compté sur
le califat. Frustrés dans leurs espérances, Talha et Zobair, après avoir
été contraints, le sabre sur la gorge, à prêter serment à leur heureux
compétiteur, quittèrent Médine pour joindre l'ambitieuse et perfide
Aïcha, la veuve du Prophète, qui auparavant avait conspiré contre
Othmân, mais qui excitait maintenant le peuple à le venger et à se
révolter contre Alî, qu'elle haïssait de toute la force de l'orgueil
blessé, parce qu'une fois, du vivant de son époux, il avait osé douter
de sa vertu.
Quelle serait l'issue de la lutte qui allait s'engager? C'est ce
qu'aucune prévoyance ne pouvait déterminer. Les confédérés n'avaient
encore qu'un fort petit nombre de soldats; Alî ne comptait sous sa
bannière que les meurtriers d'Othmân et les Défenseurs. C'était à la
nation de se prononcer pour l'un ou pour l'autre parti.
Elle resta neutre. A la nouvelle du meurtre du bon vieillard, un cri
d'indignation avait retenti dans toutes les provinces du vaste empire;
et si la complicité de Zobair et de Talha eût été moins connue, ils
auraient pu compter peut-être sur la sympathie des masses, maintenant
qu'ils prétendaient punir Alî. Mais leur participation au crime qui
avait été commis n'était un mystère pour personne. «Faut-il donc,
répondirent les Arabes à Talha dans la mosquée de Baçra, faut-il donc te
montrer la lettre dans laquelle tu nous excitais à nous insurger contre
Othmân?»--«Et toi, dit-on à Zobair, n'as-tu pas appelé les habitants de
Coufa à la révolte?» Il n'y eut donc à peu près personne qui voulût se
battre pour l'un ou pour l'autre de ces hypocrites, que l'on confondait
dans un commun mépris. En attendant, on cherchait à conserver, autant
que possible, l'état de choses établi par Othmân, et les gouverneurs
nommés par lui. Quand l'officier auquel Alî avait donné le gouvernement
de Coufa, voulut se rendre à son poste, les Arabes de cette ville
vinrent à sa rencontre et lui déclarèrent nettement qu'ils exigeaient la
punition des meurtriers d'Othmân, qu'ils comptaient garder le gouverneur
qu'ils avaient, et que, quant à lui, ils lui fendraient la tête s'il ne
se retirait à l'instant même. Le Défenseur qui devait commander en Syrie
fut arrêté par des cavaliers sur la frontière. «Pourquoi viens-tu ici?
lui demanda le commandant.--Pour être ton émir.--Si c'est un autre
qu'Othmân qui t'envoie, tu feras mieux de rebrousser chemin.--Mais on
ignore donc ici ce qui s'est passé à Médine.--On le sait parfaitement,
et c'est pour cela que l'on te conseille de retourner d'où tu es venu.»
Le Défenseur fut assez prudent pour profiter de l'avis.
Enfin Alî trouva des amis de rencontre et des serviteurs d'occasion
dans les Arabes de Coufa, qu'il gagna, non sans peine, à sa cause, en
leur promettant d'établir sa résidence dans leur ville et de l'élever
ainsi au rang de capitale de l'empire. Avec leur secours il gagna la
_bataille du chameau_ qui le délivra de ses compétiteurs; Talha fut
blessé à mort, Zobair périt assassiné pendant sa fuite, Aïcha sollicita
et obtint son pardon. C'est surtout aux Défenseurs, qui formaient la
majeure partie de la cavalerie, que revient l'honneur de cette
victoire[60].
Dès lors Alî était maître de l'Arabie, de l'Irâc et de l'Egypte, ce qui
veut dire que son autorité n'était pas trop ouvertement contestée dans
ces provinces; mais si on le servait, c'était avec une froideur extrême
et une aversion évidente. Les Arabes de l'Irâc, dont le concours lui
importait le plus, savaient toujours trouver des prétextes pour ne pas
marcher quand il leur en donnait l'ordre: l'hiver, il faisait trop
froid, l'été, il faisait trop chaud[61].
La Syrie seule refusait toujours de le reconnaître. Moâwia, l'eût-il
voulu, n'aurait pas pu le faire sans flétrir son honneur. Même
aujourd'hui le fellâh égyptien, tout dégénéré et opprimé qu'il est,
venge le meurtre de son parent, bien qu'il sache qu'il payera sa
vengeance de sa tête[62]. Moâwia pouvait-il donc laisser impuni
l'assassinat de celui dont le grand-père avait été le frère du sien?
Pouvait-il se soumettre à l'homme qui comptait les meurtriers parmi ses
généraux? Et pourtant il n'était pas poussé par la voix du sang: il
était poussé par une ardente ambition. S'il l'avait voulu, il aurait
probablement pu sauver Othmân en marchant avec une armée à son secours.
Mais à quoi cela lui eût-il servi? Othmân sauvé, il restait ce qu'il
était, gouverneur de la Syrie. Il l'a avoué lui-même: depuis que le
Prophète lui avait dit: «Si vous obtenez le gouvernement, conduisez-vous
bien,» il n'avait eu d'autre but, d'autre souci, d'autre pensée, que
d'obtenir le califat[63]. A présent les circonstances le favorisaient
admirablement; après avoir tout espéré, il pouvait enfin tout oser. Son
dessein allait s'accomplir! Plus de contrainte! plus de scrupule! Il
avait une juste cause en main, et il pouvait compter sur ses Arabes de
Syrie; ils étaient à lui corps et âme. Poli, aimable, généreux,
connaissant le coeur humain, doux ou sévère selon les circonstances,
il avait su se concilier leur respect et leur amour par ses qualités
personnelles. Il y avait d'ailleurs entre eux et lui communauté de
vues, de sentiments et d'intérêts. Pour les Syriens l'islamisme était
resté une lettre morte, une formule vague et confuse dont ils ne
tâchaient nullement d'approfondir le sens; ils répugnaient aux devoirs
et aux rites qu'impose cette religion; ils avaient une haine invétérée
contre les nouveaux nobles qui, pour les commander, n'avaient d'autre
titre que d'avoir été les compagnons de Mahomet; ils regrettaient la
prépondérance des chefs de tribu. Si on les eût laissés faire, ils
auraient marché droit sur les deux villes saintes pour les piller, les
incendier, et y massacrer les habitants. Le fils d'Abou-Sofyân et de
Hind partageait leurs voeux, leurs appréhensions, leurs ressentiments,
leurs espérances. Voilà la véritable cause de la sympathie qui régnait
entre le prince et ses sujets, sympathie qui se montra d'une manière
touchante alors que Moâwia, après un règne long et glorieux, eut exhalé
le dernier soupir et qu'il fallut lui rendre les derniers honneurs.
L'émir à qui Moâwia avait confié le gouvernement jusqu'à ce que Yézîd,
l'héritier du trône, fût arrivé à Damas, avait ordonné que le cercueil
serait porté par les parents de l'illustre défunt; mais le jour des
funérailles, quand le cortége commença à défiler, les Syriens dirent à
l'émir: «Tant que le calife vivait, nous avons pris part à toutes ses
entreprises, et ses joies comme ses peines ont été les nôtres. Permettez
donc que maintenant aussi nous réclamions notre part.» Et quand l'émir
leur eut accordé leur demande, chacun voulut toucher, ne fût-ce que du
bout du doigt, le brancard sur lequel reposaient les dépouilles
mortelles de son prince bien-aimé, si bien que le drap mortuaire se
déchira dans la presse[64].
Dès le début, Alî avait pu se convaincre que les Syriens identifiaient
la cause de Moâwia avec leur propre cause. «Chaque jour, lui disait-on,
cent mille hommes viennent pleurer dans la mosquée sous la tunique
ensanglantée d'Othmân, et ils ont juré tous de le venger sur toi.» Six
mois s'étaient écoulés depuis le meurtre, lorsque Alî, vainqueur dans la
bataille du chameau, somma Moâwia pour la dernière fois de se soumettre.
Alors, montrant la tunique tachée de sang aux Arabes rassemblés dans la
mosquée, Moâwia leur demanda leur avis. Tant qu'il parla, on l'écouta
dans un silence respectueux et solennel; puis, quand il eut fini, l'un
des nobles, prenant la parole au nom de tous: «Prince, dit-il avec cette
déférence qui vient du coeur, c'est à vous de conseiller et de
commander, à nous, d'obéir et d'agir.» Et bientôt l'on proclama partout
cette ordonnance: «Que chaque individu en état de porter les armes aille
se ranger sans délai sous les drapeaux; celui qui, dans trois jours, ne
se trouvera pas à son poste, sera puni de mort.» Au jour fixé pas un ne
manqua à l'appel. L'enthousiasme fut général, il fut sincère: on allait
combattre pour une cause vraiment nationale. La Syrie seule fournit plus
de soldats à Moâwia que toutes les autres provinces ensemble n'en
donnèrent à Alî. Celui-ci comparait avec douleur le zèle et le dévoûment
des Syriens à la tiède indifférence de ses Arabes de l'Irâc.
«J'échangerais volontiers dix d'entre vous contre un des soldats de
Moâwia, leur dit-il[65]. Par Dieu! il l'emportera, le fils de la
mangeuse de foie[66]!»
Le différend paraissait devoir se vider par l'épée dans les plaines de
Ciffîn, sur la rive occidentale de l'Euphrate. Cependant, quand les deux
armées ennemies se trouvèrent en présence, plusieurs semaines se
passèrent encore en négociations qui n'aboutirent à rien, et en
escarmouches qui, bien que sanglantes, ne produisirent non plus aucun
résultat. Des deux côtés l'on évitait encore une bataille générale et
décisive. Enfin, quand chaque tentative d'accommodement eut échoué, la
bataille eut lieu. Les vieux compagnons de Mahomet combattirent à cette
occasion avec la même rage fanatique qu'au temps où ils forçaient les
Bédouins à choisir entre la foi mahométane ou la mort. C'est qu'à leurs
yeux les Arabes de Syrie étaient réellement des païens. «Je le jure!
disait Ammâr, vieillard nonagénaire alors; rien ne saurait être plus
méritoire devant Dieu que de combattre ces impies. Si leurs lances me
tuent, je meurs en martyr pour la vraie foi. Suivez-moi, compagnons du
Prophète! Les portes du ciel s'ouvrent pour nous, les houris nous
attendent[67]!» Et se jetant au plus fort de la mêlée, il combattit
comme un lion jusqu'à ce qu'il expirât percé de coups. De leur côté les
Arabes de l'Irâc, voyant qu'il y allait de leur honneur, combattirent
mieux qu'on ne l'aurait cru, et la cavalerie d'Alî exécuta une charge si
vigoureuse que les Syriens lâchèrent pied. Croyant la bataille perdue,
Moâwia posait déjà le pied sur l'étrier pour prendre la fuite, quand
Amr, fils d'Acî, vint à lui.
--Eh bien! lui dit le prince, toi qui te vantes de savoir toujours te
tirer d'un mauvais pas, as-tu trouvé quelque remède au malheur qui nous
menace? Souviens-toi que je t'ai promis le gouvernement de l'Egypte pour
le cas où je l'emporterais, et dis-moi ce qu'il faut faire[68].
--Il faut, lui répondit Amr qui entretenait des intelligences dans
l'armée d'Alî, il faut ordonner aux soldats qui possèdent un exemplaire
du Coran, de l'attacher au bout de leurs lances; vous annoncerez en même
temps que vous en appelez à la décision de ce livre. Le conseil est
bon, je puis vous en répondre.
Dans la supposition d'une défaite éventuelle, Amr avait concerté
d'avance ce coup de théâtre avec plusieurs chefs de l'armée ennemie[69],
parmi lesquels Achath, l'homme le plus perfide de cette époque, était le
principal. Il n'avait guère de raison pour être fort attaché à
l'islamisme et à ses fondateurs, cet Achath, qui, alors qu'il était
encore païen et chef de la tribu de Kinda, prenait fièrement le titre de
roi: quand il avait abjuré l'islamisme sous Abou-Becr, il avait vu les
musulmans trancher la tête à toute la garnison de sa forteresse de
Nodjair.
Moâwia suivit le conseil qu'Amr lui avait donné, et ordonna d'attacher
les Corans aux lances. Le saint livre était rare dans cette armée forte
de quatre-vingt mille hommes: on en trouva à peine cinq cents
exemplaires[70]; mais c'en était assez aux yeux d'Achath et de ses amis,
qui, se pressant autour du calife, s'écrièrent:
--Nous acceptons la décision du livre de Dieu; nous voulons une
suspension d'armes!
--C'est une ruse, un piége infâme, dit Alî en frémissant d'indignation;
ils savent à peine ce que c'est que le Coran, ces Syriens, ils en
violent sans cesse les commandements.
--Mais puisque nous combattons pour le livre de Dieu, force nous est de
ne pas le récuser.
--Nous combattons pour contraindre ces hommes à se soumettre aux lois de
Dieu; car ils se sont révoltés contre le Tout-Puissant, et ils ont
rejeté bien loin son saint livre. Croyez-vous donc que ce Moâwia, et cet
Amr, et ce _fils de l'enfer_, et tous ces autres, croyez-vous qu'ils se
soucient de la religion ou du Coran? Je les connais mieux que vous; je
les ai connus dans leur enfance, je les ai connus quand ils furent
devenus hommes, et hommes ou enfants, c'étaient toujours les mêmes
scélérats[71].
--N'importe, ils en appellent au livre de Dieu, et vous en appelez au
glaive.
--Hélas! je ne vois que trop bien que vous voulez m'abandonner. Allez
donc, allez joindre les restes de la coalition formée autrefois pour
combattre notre Prophète! Allez vous réunir à ces hommes qui disent:
«Dieu et son Prophète, imposture et mensonge que tout cela!»
--Envoyez immédiatement à Achtar--c'était le général de la
cavalerie--l'ordre de battre en retraite; sinon, le sort d'Othmân vous
attend[72].
Sachant qu'ils ne reculeraient pas, au besoin, devant l'exécution de
cette menace, Alî céda. Il expédia l'ordre de la retraite au général
victorieux qui poursuivait l'ennemi l'épée dans les reins. Achtar refusa
d'obéir. Alors il s'éleva un nouveau tumulte. Alî réitéra son ordre.
«Mais le calife ne sait-il donc pas, s'écria le brave Achtar, que la
victoire est à nous? Me faut-il donc retourner en arrière au moment même
où l'ennemi va éprouver une déroute complète?»--«Et à quoi te
servirait-elle, ta victoire, lui répondit un Arabe de l'Irâc, l'un des
messagers, si Alî était tué dans l'intervalle?»
Malgré qu'il en eût, le général fit sonner la retraite.
Ce jour-là le ci-devant roi des Kinda put goûter les douceurs de la
vengeance: ce fut lui qui commença la ruine de ces pieux musulmans qui
l'avaient dépouillé de sa royauté et avaient massacré ses contribules à
Nodjair. Alî l'envoya à Moâwia pour demander à celui-ci de quelle
manière il entendait que le débat fût décidé par le Coran. «Alî et moi,
répondit Moâwia, nous nommerons chacun un arbitre. Ces deux arbitres
décideront, d'après le Coran, lequel de nous deux a le plus de droits au
califat. Quant à moi, je choisis Amr, fils d'Acî.»
Quand Achath eut apporté cette réponse à Alî, ce dernier voulut nommer
son cousin Abdallâh, fils d'Abbâs. On ne le lui permit pas: ce proche
parent, disait-on, serait trop partial. Puis, quand Alî proposa son
brave général Achtar: «Qui donc a mis le monde en feu si ce n'est
Achtar?» s'écria-t-on. «Nous ne voulons, dit le perfide Achath, nous ne
voulons d'autre arbitre qu'Abou-Mousâ.--Mais cet homme me garde rancune
parce que je lui ai ôté le gouvernement de Coufa, s'écria Alî; il m'a
trahi, il a empêché les Arabes de l'Irâc de me suivre à la guerre;
comment donc pourrais-je lui confier mes intérêts?--Nous ne voulons que
celui-là,» répondit-on, et les menaces les plus horribles
recommencèrent. Enfin Alî, de guerre lasse, donna son assentiment.
Aussitôt douze mille de ses soldats abandonnèrent sa cause, après
l'avoir sommé en vain de déclarer nul le traité qu'il venait de
conclure, et qu'ils regardaient comme sacrilége puisque la décision du
différend n'appartenait pas aux hommes, mais à Dieu seul. Il y avait des
traîtres parmi eux, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'Achath était
de leur nombre; mais pour la plupart c'étaient de pieux _lecteurs du
Coran_, des hommes de bonne foi, fort attachés à la religion, fort
orthodoxes, mais comprenant l'orthodoxie d'une autre manière qu'Alî et
la noblesse médinoise. Indignés depuis longtemps de la dépravation et de
l'hypocrisie des compagnons de Mahomet, qui se servaient de la religion
comme d'un moyen pour réaliser leurs projets d'ambition mondaine, ces
_non-conformistes_[73] avaient résolu de se séparer de l'Eglise
officielle à la première occasion. Républicains et démocrates, en
religion comme en politique, et moralistes austères, puisqu'ils
assimilaient un péché grave à l'incrédulité, ils présentent plusieurs
points de rapprochement avec les Indépendants anglais du XVII^e siècle,
le parti de Cromwell[74].
L'arbitre nommé par Alî fut trompé par son collègue, selon les uns, ou
trompa son maître, selon les autres. Quoi qu'il en soit, la guerre
recommença. Alî éprouva disgrâce sur disgrâce et revers sur revers. Son
heureux rival lui enleva d'abord l'Egypte, ensuite l'Arabie. Maître de
Médine, le général syrien dit du haut de la chaire: «Ausites et
Khazradjites! Où est-il maintenant, le vénérable vieillard qui autrefois
occupait cette place?... Par Dieu! si je ne craignais la colère de
Moâwia, mon maître, je n'épargnerais aucun de vous!... Prêtez serment à
Moâwia sans y mettre de la mauvaise volonté, et l'on vous fera grâce.»
La plupart des Défenseurs étaient alors dans l'armée d'Alî; les autres
se laissèrent extorquer le serment[75].
Bientôt après, Alî périt victime de la vengeance d'une jeune fille
non-conformiste, dont il avait fait décapiter le père et le frère, et
qui, demandée en mariage par son cousin, avait exigé la tête du calife
comme le prix de sa main (661).
Hasan, son fils, fut l'héritier de ses prétentions au califat. Il était
peu fait pour être le chef d'un parti: indolent et sensuel, il préférait
une vie douce, tranquille, opulente, à la gloire, à la puissance, aux
soucis du trône. Le véritable chef du parti était dorénavant le
Défenseur Cais, fils de Sad, homme d'une stature colossale, de formes
athlétiques, type magnifique de la force matérielle et qui s'était
distingué dans vingt batailles par sa valeur brillante. Sa piété était
exemplaire: dans l'occasion il remplissait ses devoirs religieux au
péril de sa vie. Un jour qu'il s'était incliné en faisant sa prière, il
aperçut un grand serpent à l'endroit où il allait poser la tête. Trop
scrupuleux pour interrompre sa prière, il la continua et posa
tranquillement la tête à côté du reptile. Le serpent se tortilla autour
de son cou, mais sans lui faire du mal. Quand il eut fini de prier, il
saisit le serpent et le lança loin de lui[76]. Ce dévot musulman
haïssait Moâwia, non-seulement parce qu'il le regardait comme l'ennemi
de ses contribules en général et de sa famille en particulier, mais
encore parce qu'il le tenait pour incrédule; jamais Cais n'a voulu
admettre que Moâwia fût musulman. Ces deux hommes se détestaient si bien
que, dans le temps où Cais était encore gouverneur de l'Egypte pour
Alî, ils entrèrent en correspondance, uniquement pour se procurer le
plaisir de se dire des injures. L'un mettait à la tête de sa lettre:
«Juif, fils d'un juif,» et l'autre lui répondait: «Païen, fils d'un
païen! Tu as adopté l'islamisme malgré toi, par contrainte, mais tu l'as
rejeté de ton plein gré. Ta foi, si tu en as une, est de fraîche date,
mais ton hypocrisie est vieille[77].»
Dès le début Hasan dissimula mal ses intentions pacifiques. «Etendez la
main, lui dit Cais; je vous prêterai serment quand vous aurez juré
auparavant de vous conformer au livre de Dieu comme aux lois données par
le Prophète, et de combattre nos ennemis.--Je jure, répondit Hasan, de
me conformer à ce qui est éternel, au livre de Dieu et aux lois du
Prophète; mais vous vous engagerez de votre part à m'obéir; vous
combattrez ceux que je combattrai moi-même, et vous ferez la paix quand
moi je la ferai.» On lui prêta serment, mais ses paroles avaient produit
un fort mauvais effet. «Ce n'est pas là l'homme qu'il nous faut, se
disait-on; il ne veut pas la guerre.» Pour les Défenseurs tout était
perdu si Moâwia l'emportait. Leurs craintes ne tardèrent pas à se
réaliser. Pendant plusieurs mois Hasan, quoiqu'il pût disposer d'une
armée assez considérable, resta inactif à Madâïn; probablement il
traitait déjà avec Moâwia. Enfin il envoya Cais vers les frontières de
la Syrie, mais avec trop peu de troupes, de sorte que le brave Défenseur
fut accablé par le nombre. Les fuyards, arrivant à Madâïn dans le plus
grand désordre, maltraitèrent Hasan qui, s'il ne les avait pas livrés à
l'ennemi, jouait tout au moins un rôle ambigu. Alors Hasan se hâta de
conclure la paix avec Moâwia, en s'engageant à ne plus prétendre au
califat. Moâwia lui assura une pension magnifique et promit l'amnistie à
ses partisans.
Cependant Cais avait encore sous ses ordres cinq mille hommes qui, après
la mort d'Alî, s'étaient tous rasé la tête en signe de deuil. Avec cette
petite armée il voulait continuer la guerre; mais ne sachant pas trop si
ses soldats partageaient sa bouillante ardeur, il leur dit: «Si vous le
voulez, nous combattrons encore et nous nous ferons tuer jusqu'au
dernier plutôt que de nous rendre; mais si vous aimez mieux demander
l'amân, je vous le procurerai. Choisissez donc!» Les soldats préférèrent
l'amân[78]. Cais, accompagné des principaux de ses contribules, se
rendit donc auprès de Moâwia, lui demanda grâce pour lui et les siens,
et lui rappela les paroles du Prophète qui, sur son lit de mort, avait
recommandé les Défenseurs aux autres musulmans en disant: «Honorez et
respectez ces hommes qui ont donné asile au Prophète fugitif et fondé le
succès de sa cause.» Concluant son discours, il donna à entendre que les
Défenseurs s'estimeraient heureux s'il voulait accepter leurs services;
car, malgré leur dévotion, malgré leur répugnance à servir un incrédule,
ils ne pouvaient se faire à l'idée de perdre leurs postes élevés et
lucratifs. Moâwia répondit en ces termes: «Je ne conçois pas,
Défenseurs, quels titres vous pourriez avoir à mes bonnes grâces. Par
Dieu! vous avez été mes ennemis les plus acharnés! C'est vous qui, dans
la bataille de Ciffîn, avez failli causer ma perte, alors que vos lances
étincelantes jetaient la mort dans les rangs de mes soldats. Les satires
de vos poètes ont été pour moi autant de piqûres d'épingle. Et
maintenant que Dieu a affermi ce que vous vouliez renverser, vous me
dites: Respectez la recommandation du Prophète? Non, il y a
incompatibilité entre nous.» Blessé dans sa fierté, Cais changea de ton.
«Notre titre à vos bontés, dit-il, c'est celui d'être bons musulmans, et
aux yeux de Dieu cela suffit; il est vrai que ceux qui se sont coalisés
pour combattre le Prophète ont d'autres titres à faire valoir auprès de
vous: nous ne les leur envions pas. Nous avons été vos ennemis, il est
vrai, mais si vous l'eussiez voulu, vous auriez pu prévenir la guerre.
Nos poètes vous ont poursuivi de leurs satires: eh bien! ce qu'ils ont
dit de faux sera oublié, et ce qu'ils ont dit de vrai restera. Votre
pouvoir s'est affermi: nous le regrettons. Dans la bataille de Ciffîn,
alors que nous avons failli causer votre perte, nous combattions sous
les drapeaux d'un homme qui croyait bien faire en obéissant à Dieu.
Quant à la recommandation du Prophète, celui qui croit en lui s'y
conforme; mais puisque vous dites qu'il y a incompatibilité entre nous,
Dieu seul pourra dorénavant vous empêcher de mal faire,
Moâwia!--Retirez-vous à l'instant même!» lui cria le calife, indigné de
tant d'audace[79].
Les Défenseurs avaient succombé. Le pouvoir retournait naturellement aux
chefs de tribu, à l'ancienne noblesse. Et pourtant les Syriens n'étaient
pas satisfaits; ils avaient espéré goûter le plaisir d'une vengeance
pleine et entière. La modération de Moâwia ne le leur permit point; mais
un jour viendrait où il faudrait recommencer, ils le savaient bien, et,
ce jour venu, ce serait un combat à mort. Quant aux Défenseurs, ils se
rongeaient les entrailles de dépit, de colère et de rage. Tant que
Moâwia vivrait, le pouvoir des Omaiyades était établi trop solidement
pour qu'ils pussent rien entreprendre; mais Moâwia n'était pas immortel,
et, loin de se livrer à l'abattement, les Médinois se préparaient à une
nouvelle lutte.
Dans cet intervalle d'inaction forcée, la tâche des guerriers était
dévolue aux poètes; des deux côtés la haine s'exhalait en sanglantes
satires. Et puis on se taquinait sans relâche; c'étaient des
tracasseries journalières, des vexations incessantes; les Syriens et les
princes de la maison d'Omaiya ne négligeaient aucune occasion pour faire
sentir aux Défenseurs leur haine et leur mépris, et ceux-ci les payaient
de la même monnaie[80].