Avant de mourir, Moâwia avait recommandé à son fils Yézîd d'avoir
constamment l'oeil sur Hosain, le second fils d'Alî--Hasan, l'aîné,
n'était plus--et sur l'Emigré Abdallâh, fils de ce Zobair qui avait
disputé le trône au gendre du Prophète. Ces deux hommes étaient
dangereux, en effet. Quand Hosain rencontra Abdallâh à Médine où ils
vivaient tous les deux, il lui dit: «J'ai de bonnes raisons pour croire
que le calife est mort.--Dans ce cas, quel parti vas-tu prendre? lui
demanda Abdallâh.--Jamais, répliqua Hosain, jamais je ne reconnaîtrai
Yézîd pour mon souverain; c'est un ivrogne, un débauché, et il a pour la
chasse une passion furieuse.» L'autre garda le silence, mais la pensée
de Hosain était bien la sienne aussi.
Yézîd Ier n'avait rien de la modération de son père ni de son respect
pour les convenances, rien non plus de son amour du repos et du
bien-être. Il était la fidèle image de sa mère, une fière Bédouine qui,
comme elle l'a dit en beaux vers, préférait le sifflement de la tempête
dans le Désert à une savante musique, et un morceau de pain sous la
tente aux mets exquis qu'on lui présentait dans le superbe palais de
Damas. Elevé par elle dans le désert des Beni-Kelb, Yézîd apporta sur le
trône les qualités d'un jeune chef de tribu plutôt que d'un monarque et
d'un souverain pontife. Méprisant le faste et l'étiquette, affable
envers tout le monde[81], jovial, généreux, éloquent, bon poète, aimant
la chasse, le vin, la danse et la musique, il n'éprouvait qu'une
médiocre sympathie pour la froide et austère religion dont le hasard
l'avait rendu le chef et que son aïeul avait inutilement combattue. La
dévotion souvent fausse, la piété souvent factice, des vétérans de
l'islamisme, choquait sa franche nature; il ne dissimulait point sa
prédilection pour le temps que les théologiens appelaient celui de
_l'ignorance_, s'abandonnait sans scrupule à des plaisirs que le Coran
avait défendus, se plaisait à contenter tous les caprices de son esprit
fantasque et changeant, et ne se gênait pour personne.
On l'abhorrait, on l'exécrait à Médine;--en Syrie on l'adorait à
genoux[82].
Comme à l'ordinaire, le parti des vieux musulmans avait des chefs en
surabondance et point de soldats. Hosain qui, après avoir trompé la
vigilance du trop crédule gouverneur de Médine, s'était réfugié avec
Abdallâh sur le territoire sacré de la Mecque, reçut donc avec une joie
extraordinaire les lettres des Arabes de Coufa qui le pressaient
vivement de se mettre à leur tête, promettant de le reconnaître pour
calife et de faire déclarer en sa faveur toute la population de l'Irâc.
Les messagers de Coufa se suivaient de très-près; le dernier était
porteur d'une pétition d'étendue monstrueuse: les signatures dont elle
était revêtue ne remplissaient pas moins de cent cinquante feuilles. En
vain des amis clairvoyants le suppliaient, le conjuraient, de ne pas se
jeter dans une entreprise aussi audacieuse, de se défier des promesses
et du factice enthousiasme d'une population qui avait trompé et trahi
son père: Hosain, montrant avec orgueil les innombrables pétitions qu'il
avait reçues et qu'un chameau, disait-il, aurait peine à porter toutes,
Hosain aima mieux écouter les conseils de sa funeste ambition. Il obéit
à sa destinée, il partit pour Coufa, à la grande satisfaction de son
soi-disant ami Abdallâh qui, incapable de lutter dans l'opinion
publique contre le petit-fils du Prophète, se réjouissait
intérieurement en le voyant marcher à sa perte de propos délibéré et
porter spontanément sa tête au bourreau.
La dévotion n'était pour rien dans le dévoûment que l'Irâc montrait pour
Hosain. Cette province était dans une situation exceptionnelle. Moâwia,
bien que Mecquois d'origine, avait été le fondateur d'une dynastie
essentiellement syrienne. Sous son règne la Syrie était devenue la
province prépondérante. Damas était dorénavant la capitale de
l'empire;--sous le califat d'Alî, Coufa avait eu cet honneur. Froissés
dans leur orgueil, les Arabes de l'Irâc montrèrent dès le début un
esprit fort turbulent, fort séditieux, fort anarchique, fort arabe en un
mot. La province devint le rendez-vous des brouillons politiques, le
repaire des brigands et des assassins. Alors Moâwia en confia le
gouvernement à Ziyâd, son frère bâtard. Ziyâd ne contint pas les têtes
chaudes, il les abattit. Ne marchant qu'escorté de soldats, d'agents de
police et de bourreaux, il écrasa de sa main de fer la moindre tentative
faite pour troubler l'ordre politique ou social. Bientôt la plus
complète soumission et la plus grande sécurité régnèrent dans la
province; mais le plus affreux despotisme y régna en même temps. Voilà
pourquoi l'Irâc était prêt à reconnaître Hosain.
Mais la terreur avait déjà plus d'empire sur les âmes que les habitants
de la province ne le soupçonnaient eux-mêmes. Ziyâd n'était plus, mais
il avait laissé un fils digne de lui. Ce fils s'appelait Obaidallâh. Ce
fut à lui que Yézîd confia la tâche d'étouffer la conspiration à Coufa,
alors que le gouverneur de la ville, Nomân, fils de Bachîr, faisait
preuve d'une modération qui parut suspecte au calife. Etant parti de
Baçra à la tête de ses troupes, Obaidallâh leur fit faire halte à
quelque distance de Coufa. Puis, s'étant voilé pour se cacher le visage,
il se rendit dans la ville à l'entrée de la nuit, accompagné de dix
hommes seulement. Afin de sonder les intentions des habitants, il avait
fait poster sur son passage quelques personnes qui le saluèrent comme
s'il eût été Hosain. Plusieurs nobles citoyens lui offrirent aussitôt
l'hospitalité. Le prétendu Hosain rejeta leurs offres, et, entouré d'une
multitude tumultueuse qui criait: vive Hosain! il alla droit au château.
Nomân en fit fermer les portes en toute hâte. «Ouvrez, lui cria
Obaidallâh, afin que le petit-fils du Prophète puisse entrer!--Retournez
d'où vous êtes venu! lui répondit Nomân; je prévois votre perte, et je
ne voudrais pas que l'on pût dire: Hosain, le fils d'Alî, a été tué dans
le château de Nomân.» Satisfait de cette réponse, Obaidallâh ôta le
voile qui lui couvrait la figure. Reconnaissant ses traits, la foule se
dispersa aussitôt, saisie de terreur et d'effroi, tandis que Nomân vint
le saluer respectueusement et le prier d'entrer dans le château. Le
lendemain Obaidallâh annonça au peuple rassemblé dans la mosquée, qu'il
serait un père pour les bons, un bourreau pour les méchants. Il y eut
une émeute, elle fut réprimée. Dès lors nul n'osa reparler de rébellion.
L'infortuné Hosain reçut ces nouvelles fatales non loin de Coufa. A
peine avait-il avec lui une centaine d'hommes, ses parents pour la
plupart; pourtant il continua sa route; la folle et aveugle crédulité
qui semble comme un sort jeté sur les prétendants, ne l'abandonna point:
une fois qu'il serait devant les portes de Coufa, les habitants de cette
ville s'armeraient pour sa cause, il s'en tenait convaincu. Près de
Kerbelâ, il se trouva face à face avec les troupes qu'Obaidallâh avait
envoyées à sa rencontre, en leur enjoignant de le prendre mort ou vif.
Sommé de se rendre, il entra en pourparlers. Le général des troupes
omaiyades n'obéit pas à ses ordres, il chancela. C'était un Coraichite;
fils d'un des premiers disciples de Mahomet, il répugnait à l'idée de
verser le sang d'un fils de Fatime. Il envoya donc demander de nouvelles
instructions à son chef, et lui fit connaître les propositions de
Hosain. Ayant reçu ce message, Obaidallâh lui-même eut un moment
d'hésitation. «Eh quoi! lui dit alors Chamir, noble de Coufa et général
dans l'armée omaiyade, Arabe du vieux temps tout comme son petit-fils
que nous rencontrerons plus tard en Espagne; eh quoi! le hasard a livré
votre ennemi entre vos mains, et vous l'épargneriez? Non, il faut qu'il
se rende à discrétion.» Obaidallâh expédia un ordre en ce sens au
général de ses troupes. Hosain refusa de se rendre sans condition, et
pourtant on ne l'attaqua point. Alors Obaidallâh envoya de nouvelles
troupes sous Chamir, auquel il dit: «Si le Coraichite persiste à ne pas
vouloir combattre, tu lui trancheras la tête et tu prendras le
commandement à sa place[83].» Mais une fois que Chamir fut arrivé dans
le camp, le Coraichite n'hésita plus; il donna le signal de l'attaque.
En vain Hosain cria-t-il à ses ennemis: «Si vous croyez à la religion
fondée par mon aïeul, comment pourrez-vous alors justifier votre
conduite le jour de la résurrection?»--en vain fit-il attacher des
Corans aux lances:--sur l'ordre qu'en donna Chamir, on l'attaqua l'épée
au poing et on le tua. Ses compagnons restèrent presque tous sur le
champ de bataille, après avoir vendu chèrement leur vie (10 octobre
680).
La postérité, toujours prête à s'attendrir sur le sort des prétendants
malheureux, et tenant d'ordinaire peu de compte du droit, du repos des
peuples, des malheurs qui naissent d'une guerre civile si elle n'est
étouffée dans son germe,--la postérité a vu dans Hosain la victime d'un
forfait abominable. Le fanatisme persan a fait le reste: il a rêvé un
saint là où il n'y avait qu'un aventurier précipité dans l'abîme par
une étrange aberration d'idées, par une ambition allant jusqu'à la
frénésie. L'immense majorité des contemporains en jugeait autrement:
elle voyait dans Hosain un parjure coupable de haute trahison, attendu
que, du vivant de Moâwia, il avait prêté serment de fidélité à Yézîd, et
qu'il ne pouvait faire valoir au califat aucun droit, aucun titre.
Celui qui prit la place de prétendant, que la mort de Hosain venait de
laisser vide, fut moins téméraire et se crut plus habile. C'était
Abdallâh, fils de Zobair. Ostensiblement il avait été l'ami de Hosain;
mais ses sentiments véritables n'avaient été un mystère ni pour Hosain
lui-même, ni pour les amis de ce dernier. «Sois tranquille et satisfait,
fils de Zobair,» avait dit Abdallâh, fils d'Abbâs, quand il eut pris
congé de Hosain, après l'avoir conjuré inutilement de ne point
entreprendre le voyage de Coufa; et récitant trois petits vers bien
connus alors, il avait poursuivi ainsi: «L'air est libre pour toi,
alouette! Ponds, gazouille et béquette tant que tu voudras;... voilà
Hosain qui part pour l'Irâc et qui t'abandonne le Hidjâz.» Toutefois, et
bien qu'il eût pris secrètement le titre de calife dès que le départ de
Hosain lui eut laissé le champ libre, le fils de Zobair feignit une
profonde douleur quand la nouvelle de la catastrophe de Hosain arriva
dans la ville sainte, et il s'empressa de tenir un discours fort
pathétique. Il était né rhéteur, cet homme; nul n'était plus rompu à la
_phrase_, nul ne possédait à un égal degré le grand art de dissimuler
ses pensées et de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait point, nul ne
s'entendait mieux à cacher la soif des richesses et du pouvoir qui le
dévorait, sous les grands mots de devoir, de vertu, de religion, de
piété. Là était le secret de sa force; c'était par là qu'il en imposait
au vulgaire. Maintenant que Hosain ne pouvait plus lui faire ombrage, il
le proclama calife légitime, vanta ses vertus et sa piété, prodigua les
épithètes de perfides et de fourbes aux Arabes de l'Irâc, et conclut son
discours par ces paroles, que Yézîd pouvait prendre pour soi, s'il le
jugeait convenable: «Jamais on ne vit ce saint homme préférer la musique
à la lecture du Coran, des chants efféminés à la componction produite
par la crainte de Dieu, la débauche du vin au jeûne, les plaisirs de la
chasse aux conférences destinées à de pieux entretiens.... Bientôt ces
hommes recueilleront le fruit de leur conduite perverse[84]»....
Il lui fallait avant tout gagner à sa cause les chefs les plus influents
des Emigrés. Il pressentit qu'il ne pourrait pas les tromper aussi
facilement que la plèbe sur les véritables motifs de sa rébellion; il
prévit qu'il rencontrerait des obstacles, surtout chez Abdallâh, le fils
du calife Omar, attendu que c'était un homme vraiment désintéressé,
vraiment pieux, et fort clairvoyant. Cependant il ne se laissa pas
décourager. Le fils du calife Omar avait une femme dont la dévotion
n'était égalée que par sa crédulité. Il lui fallait commencer par elle,
le fils de Zobair le savait bien. Il alla donc la voir, lui parla, avec
sa faconde ordinaire, de son zèle pour la cause des Défenseurs, des
Emigrés, du Prophète, de Dieu, et quand il vit que ses onctueuses
paroles avaient fait sur elle une impression profonde, il la pria de
persuader à son mari de le reconnaître pour calife. Elle lui promit d'y
faire tout son possible, et le soir, quand elle servit le souper à son
époux, elle lui parla d'Abdallâh avec les plus grands éloges et conclut
en disant: «Ah! vraiment, il ne cherche que la gloire de l'Eternel!--Tu
as vu, lui répondit froidement son mari, tu as vu le cortége magnifique
qu'avait Moâwia lors de son pèlerinage, ces superbes mules blanches
surtout, couvertes de housses de pourpre et montées par des jeunes
filles éblouissantes de parure, couronnées de perles et de diamants; tu
as vu cela, n'est-ce pas? Eh bien! ce qu'il cherche, ton saint homme, ce
sont ces mules-là.» Et il continua son souper sans vouloir en entendre
davantage[85].
Déjà depuis une année entière, le fils de Zobair était en révolte
ouverte contre Yézîd, et pourtant celui-ci le laissait en repos. C'est
plus qu'on n'avait le droit d'attendre de la part d'un calife qui ne
comptait pas la patience et la mansuétude parmi ses qualités les plus
saillantes; mais d'un côté, il jugeait qu'Abdallâh n'était guère
dangereux, puisque, plus prudent que Hosain, il ne quittait pas la
Mecque; de l'autre, il ne voulait pas, sans y être forcé par une
nécessité absolue, ensanglanter un territoire qui, déjà durant le
paganisme, avait joui de la prérogative d'être un asile inviolable pour
les hommes comme pour les animaux. Un tel sacrilége, il le savait bien,
mettrait le comble à l'irritation des dévots.
Mais sa patience se lassa enfin. Pour la dernière fois il fit sommer
Abdallâh de le reconnaître. Abdallâh s'y refusa. Alors le calife jura
dans sa fureur qu'il ne recevrait plus le serment de fidélité de ce
rebelle, qu'il ne fût amené en sa présence, le cou et les mains chargés
de chaînes. Mais le premier moment de colère passé, comme il était
bonhomme au fond, il se repentit de son serment. Obligé cependant de le
tenir, il imagina un moyen de le faire sans trop blesser la fierté
d'Abdallâh. Il résolut de lui envoyer une chaîne d'argent, et d'y
ajouter un superbe manteau, dont il pourrait se revêtir afin de dérober
la chaîne à tous les regards.
Les personnes que le calife désigna pour aller remettre ces singuliers
présents au fils de Zobair, furent au nombre de dix. A la tête de la
députation se trouvait le Défenseur Nomân, fils de Bachîr, le médiateur
ordinaire entre le parti pieux et les Omaiyades; ses collègues, d'une
humeur moins conciliante, étaient des chefs de différentes tribus
établies en Syrie.
Les députés arrivèrent au lieu de leur destination. Abdallâh, comme il
était à prévoir, refusa d'accepter les cadeaux du calife; cependant
Nomân, loin de se laisser décourager par ce refus, tâcha de l'amener à
la soumission par de sages raisonnements. Leurs entretiens, qui, du
reste, n'aboutirent à aucun résultat, furent fréquents, et comme ils
restaient secrets pour les autres députés, ils éveillèrent les soupçons
de l'un de ces derniers, d'Ibn-Idhâh, le chef de la tribu des Acharites,
laquelle était la plus nombreuse et la plus puissante à Tibérias[86].
«Ce Nomân est un Défenseur après tout, pensa-t-il; il serait bien
capable de trahir le calife, lui qui est un traître à son parti, à sa
tribu.» Et un jour qu'il rencontra Abdallâh, il l'aborda et lui dit:
--Fils de Zobair, je puis te jurer que ce Défenseur n'a point reçu du
calife d'autres instructions que celles que nous avons reçues tous, nous
autres députés. Il est notre chef, voilà tout; mais, par Dieu! il faut
que je te l'avoue: ces conférences secrètes, je ne sais qu'en penser. Un
Défenseur et un Emigré, ce sont des oiseaux de même plumage, et Dieu
sait s'il ne se trame pas quelque chose.
--De quoi te mêles-tu? lui répondit Abdallâh d'un air de suprême dédain.
Tant que je serai ici, je pourrai faire tout ce qui me convient. Ici je
suis aussi inviolable que cette colombe que voilà, et que protége la
sainteté du lieu. Tu n'oserais pas la tuer, n'est-ce pas? car ce serait
un crime, un sacrilége.
--Ah! tu crois qu'une telle considération m'arrêterait?
Et se tournant vers un page qui portait ses armes:
--Hé, jeune homme! lui cria-t-il, donne-moi mon arc et mes flèches!
Quand le page eut obéi à cet ordre, le chef syrien prit une flèche, la
posa au milieu de l'arc, et la dirigeant vers la colombe, il se mit à
dire:
--Colombe, Yézîd, fils de Moâwia, est-il adonné au vin? Dis que oui, si
tu l'oses, et dans ce cas, par Dieu! je te percerai de cette flèche....
Colombe, prétends-tu dépouiller de la dignité de calife, Yézîd, fils de
Moâwia, le séparer du peuple de Mahomet, et comptes-tu sur l'impunité
parce que tu te trouves sur un territoire inviolable? Dis que telle est
ta pensée, et je vais te percer de ce trait.
--Tu vois bien que l'oiseau ne peut te répondre, dit Abdallâh d'un air
de pitié, mais en tâchant en vain de dissimuler son trouble.
--L'oiseau ne peut me répondre, c'est vrai, mais toi, tu le peux, fils
de Zobair!... Ecoute bien ceci: je jure que tu prêteras serment à Yézîd
de gré ou de force, ou que tu verras la bannière des Acharites[87]
flotter dans cette vallée, et alors je ne respecterai guère les
priviléges que tu réclames pour ce lieu!
Le fils de Zobair pâlit à cette menace. Il avait peine à croire à tant
d'impiété, même dans un Syrien, et il se hasarda à demander d'une voix
timide et tremblante:
--Osera-t-on donc réellement commettre le sacrilége de verser le sang
sur ce territoire sacré?
--On l'osera, répondit le chef syrien avec un calme parfait; et que la
responsabilité en retombe sur celui qui a choisi ce lieu pour y
conspirer contre le chef de l'Etat et de la religion[88].
Peut-être, si Abdallâh eût été plus fermement convaincu que ce chef
était l'interprète des sentiments qui animaient ses compatriotes,
peut-être eût-il épargné alors bien des malheurs au monde musulman et à
lui-même; car il succomberait, le fils de Zobair; il succomberait comme
avaient succombé le gendre et le petit-fils du Prophète, comme ils
succomberaient tous, les musulmans de la vieille roche, les fils des
compagnons, des amis de Mahomet; des malheurs inouïs, de terribles
catastrophes renouvelées les unes des autres, c'est là ce qui les
attendait tous. Pour lui, cependant, l'heure fatale n'était pas encore
venue. Il était dans les décrets de la destinée qu'auparavant la
malheureuse Médine expiât par sa ruine complète, par l'exil ou par le
massacre de ses enfants, le funeste honneur d'avoir offert un asile au
Prophète fugitif, et d'avoir donné le jour aux véritables fondateurs de
l'islamisme, à ces héros fanatiques qui, subjuguant l'Arabie au nom
d'une foi nouvelle, avaient donné à l'islamisme un si sanglant berceau.