[6] J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey
Beardsley pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais
le temps m’a fait défaut et je donne ici la préface écrite en
1907 pour la traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent
les éditeurs, Arthur Herbert, L{td}, de Bruges. Je n’y change
rien.
Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant pas plus tôt
l’œuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt fixer le nom d’Aubrey
Beardsley dans la mémoire de tous, il eût semblé aventureux de livrer
au grand public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai
qu’est _Sous la Colline_. Cet essai vaut par le style, autant, sinon
plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a prétendu dire? quel
est l’apport personnel de son génie? Voilà ce que je ne me chargerai
pas de démêler, car Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange
et fort, l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus
la joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement ébloui,
que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux en me livrant
à une analyse trop rigoureuse. Deux ans: bien court laps de temps
dans une vie normale d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour
que j’aie l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la
plus intéressante. On a vu, dans _Under the Hill_, une manière de
paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, de ce caprice très
anglais, qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant
d’un piment moderne, en les dépaysant si l’on peut dire ou mieux,
en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène
n’appartiennent qu’à Aubrey.
C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, qui la distingue
des autres, et c’est surtout la Technique, ou le Style. Beardsley,
dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain, il aurait
peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore
qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches ambitieuses,
mais un amateur, à la veille de passer maître ouvrier.
Il siérait de prendre _Sous la Colline_, pour une boutade, sans
commencement ni fin, presque pour des notes jetées par un débutant,
qui croit à la forme et cisèle des phrases, sans grand souci de les
coordonner. J’en ai entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors
qu’il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de
Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, comme un collégien
qui a trouvé une belle rime. Dans sa prose, on découvre le même
procédé, les mêmes trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses
dessins aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela dans
son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa prose, malgré qu’il
n’ait pu l’amener au même degré de fini que son dessin. Ne cherchez
pas, je vous en prie, une signification profonde, cachée sous ces
mots, qu’un délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries
multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; plaisir de
musicien aussi, car les harmonies pures ou bizarres le captivent comme
les couleurs. Beardsley est un dilettante. Tout ce qui est beau le
retient; et aussi une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.
Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, le faisandé, le
malsain de son art, me repousseraient peut-être autant qu’ils attirent
les autres, si le hasard ne m’eût mis à même de nouer des relations
amicales avec cet homme de grande intelligence, de solide culture, de
goût si sûr et si varié.
Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, écrivain, c’est
son amour de la langue française, qu’il ne parlait pas volontiers,
bien qu’elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d’incorporer à
sa langue certains de nos mots dont la sonorité l’enchantait, au
cours de ses lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire
l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement du monde,
dans la conversation en français? Le culte de l’article de Paris, la
connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous touchent
chez les Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et nous
irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa bien vite. _Le
Courrier français_, auquel il collabora et où il réussit du premier
coup, représente assez cette fantaisie montmartroise dont la mousse
enivre les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands, dont
regorgent nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais
son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines perspectives
et, comme il n’aurait pu se contenter de si peu, s’étant mis avec sa
sœur Mabel à lire du français, ils allèrent tous deux, bien vite, au
meilleur et au plus difficile.
Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler de Molière et de
Racine comme lui? Racine surtout qui reste fermé à la plupart, il le
savait par cœur, et il récitait les chœurs d’Athalie et d’Esther comme
des prières. Il vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième
siècles. On sait qu’il songea à traduire les _Confessions_, à faire un
ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_.
George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les étudia à fond. Pour Balzac,
il avait une passion et, les personnages de ses romans, Aubrey les
connaissait comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais des
après-midi passées dans la chambre où Charles Conder exécutait ses
ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d’or_. Celui-ci
voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie humaine_;
il n’était alors question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné
pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme
il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés français. Gautier,
Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de plus fervent adorateur que
Beardsley. _La Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une
importance toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle
prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse chez Alexandre
Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le romancier fut vite conquis
par le charme juvénile du dessinateur, dont je traduisais, au cours
de l’entretien, les questions et les délicats compliments. Mrs. Mabel
Wright doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, le
volume de la _Dame aux Camélias_, que Dumas offrit à son frère avec une
belle dédicace.
Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour cela je suis
assez embarrassé.
En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur de me demander;
quand j’en fus averti, je commençai par m’en réjouir; puis, je
réfléchis qu’une préface pour _Under the Hill_ serait une entreprise
au-dessus de mes forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce
que je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma mémoire à
contribution.
Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques jours, je revécus
par la pensée avec le cher garçon dont j’avais fait la connaissance
deux ans avant sa mort, déjà atteint du terrible mal auquel il allait
succomber, mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans ses
heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie et de travail à
mes côtés, les bavardages sans fin que nous avions ensemble, le matin,
sur la plage, au milieu des baigneurs, l’après-midi en arpentant les
pelouses de la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère,
bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le regardait en
frémissant quand nous rentrions d’une promenade trop fatigante.
J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le livre d’Arthur
Symons consacré à mon ami et je constatai que je ne faisais que répéter
des choses si bien dites avant moi; en effet, nous passâmes, tous
les deux, l’été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le
voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la
solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte pour abandonner ses
dessins. Il venait nous chercher, ou nous le rencontrions au dehors,
portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à
fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes écrites. Symons
et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, nous recueillions ses
boutades et ses paradoxes. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je
été plus touché que Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être
m’apparut-elle plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne,
si habitué que je sois à l’humeur britannique. Le décor de notre
vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de
ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures,
depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes
mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la silhouette du
fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy, encore tout imprégné de
l’âcre odeur de Londres.
Son visage émacié présentait un nez très busqué et très osseux entre
deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux
de ce blond-acajou, dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur
un front bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le
jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté,
il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc,
dont il frappait le sol pour scander ses phrases et accompagner ses
mots. Il avait infiniment d’esprit, un langage recherché et les plus
gracieuses façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa
haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître malade. La
maladie lui faisait horreur et, dès que le sourire retombait, son
expression devenait sauvagement douloureuse. A la moindre brise, il
s’enveloppait d’un plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les
ailes gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à une
énorme chauve-souris.
Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà
presque tous disparu, et dont certains--lui le premier--auraient à
peine atteint à la maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le
passé!
Le bon géant Fritz Thaulow--mort lui aussi--vivait à Dieppe avec son
heureuse et noble famille. Il ouvrait, très hospitalier, sa maison
à tous les artistes qui passaient. Thaulow et Charles Conder me
présentèrent un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait amenés.
C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite
enlevé, après avoir signé de beaux vers; c’était Arthur Symons et
quelques autres, suivis de l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et
flanqué d’une demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à
plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent pour une
Bank Holyday. C’étaient pourtant les rédacteurs et les principaux
artistes du magazine _Savoy_, dont j’attendais avec impatience chaque
nouveau fascicule, à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé
d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à scandaliser
leur pays et n’auraient reculé devant rien pour se signaler, à
une intéressante époque de l’histoire artistique et littéraire de
l’Angleterre; retenons cette date: 1896. Le long règne de la pieuse
et sévère Victoria, Impératrice des Indes, déclinait. Burne-Jones
venait d’être fait baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand
peintre, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les
Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant toute œuvre refusée
à la Royal Academy. C’est alors qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène
dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner
sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, religieusement
silencieux, ce public d’esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley
dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah Bernhardt et
Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas,
Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là
même qui n’ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue
et tapissier, poursuit de sa haine l’acajou victorien et met à la
portée du bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût des
préraphaélites.
La société anglaise se réveille d’un long sommeil et secoue son
indifférence pour tout ce qui n’est pas le sport. Un nouveau snobisme
va la jeter dans les bras des artistes; elle attend quelque chose et se
prépare à s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée,
parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley.
Il s’avance d’un pas mesuré; il va, élégant et fluet, allonger
subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace,
d’où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait
que sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. Voici
Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus de sa tête
de magnifiques plats chargés de paons, de rares poissons et de fruits
exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En
cadence, comme quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il
présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets bizarres, qu’on
dirait tirés du fourgon des rois mages. Ses mets sont composites, à
l’arôme inquiétant: le chef qui en prépare les sauces et en dressa la
parure, dédaigne la classique cuisson des rôtis nationaux.
Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et poétique,
froide et qui dissimule ses émotions, si elle en a; il est ironique,
gouailleur, et poète à la façon du clown shakespearien; sceptique,
exubérant tour à tour et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats
de gaîté.
Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes amis très regretté
et qui me fut si cher, au candide et charmant Jules Laforgue, que je
vis, dix ans plus tôt, passer, toussant lui aussi, et blême comme ce
Pierrot qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de _Under the Hill_
reçoit comme un reflet des _Moralités Légendaires_. J’imagine ces
deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, se saluer
cérémonieusement, danser un grave menuet dans un rayon pâle de la lune,
puis s’évanouir comme deux ombres...
Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les deux, pendant
leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas si vite jeté son dévolu
sur ces deux frêles proies, l’un ne serait pas devenu le chrétien,
ni l’autre le chimérique amoureux qu’ils se montrèrent, avant de
nous quitter. Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la
civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième
siècle. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche
parisien, de l’heure inquiète qu’il vécut. Quant à Beardsley, il fut le
gamin de Londres, le vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une
morne tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.
On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de s’exprimer; que
serait-il devenu?» En quelques années, il les avait comptées, il donna
hâtivement, mais avec méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux,
ceux qui, dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt se
fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils auront à
tracer. L’enfant prodigue des soirées de Brighton, le petit pianiste
faiseur de _Christmas cards_ et de _Menus_ pour les dîners, trouve à
quinze ans sa formule. Indiquons--rapidement, puisque M. de Montesquiou
y insista avec ingéniosité et éclat,--les influences qu’il subit et
rappelons ce que Burne-Jones proposa à son admiration, tant qu’il l’eut
pour élève. Une vision, toute anglaise, de l’antiquité classique,
de la Renaissance italienne, des estampes japonaises et des dessins
du dix-huitième siècle français; et un sens très aigu du grotesque
moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, dans ses compositions.
Il ne représente pas avec fidélité ses contemporains; au contraire, il
les déforme, les habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours
empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils parlaient, leur
parler serait le nôtre. Les salles bizarres et les jardins fantastiques
où ils minaudent, donnent sur la rue bruyante de _hansom cabs_ et
d’omnibus roulants. Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être
agrandies pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et la
complication calligraphique dont il l’enveloppe, son écriture, même
de loin, reste lisible; le graveur héraldique et l’imagier médiéval
prêtent leur art exact au caprice du jeune décadent, à l’irrespectueux
satiriste. Il n’est pas peintre: il est maître en _blanc et noir_;
c’est pour l’imprimerie qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne
sont-elles pas l’Art même de ce temps?
Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait sans cesse
d’en faire. Un jour, le voyant tenté par ma boîte à couleurs, je le
laissai seul dans l’atelier du Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur
les rochers où les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août
était glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la grande toile
mise à sa disposition était couverte d’un très beau dessin au fusain
qu’il ne colora jamais, mais que je ne puis me consoler d’avoir vu
effacer d’un coup de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand:
Liszt, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un champ de pavots
dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. Le musicien
inspiré, brandit sa canne, comme un bâton de Kapellmeister, et bat la
mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.
Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre mou, ses longs cheveux
bouclés, était d’un geste superbe; mais le bâton menait une symphonie
macabre et l’on eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux
corolles agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de la
mort.
Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre congé de nous.
Implorait-il avec résignation le Crucifix qu’avait mis, entre ses
doigts fiévreux, le prêtre catholique? Espérons que la Foi rendit moins
déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.
Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre
d’hôtel; il était rentré las de ses allées et venues sur la terrasse du
Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des _Petits chevaux_,
dans lequel _Under the Hill_ fut presque en entier écrit, il revenait
sagement à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures,
conduit comme celui d’un moine enluminant une page de missel. Ainsi
courbé sur la feuille de papier bristol, les petites plumes d’or, les
grattoirs rangés avec ordre, il accomplissait une sorte de pieuse
tâche, sous le regard du Christ en croix, accroché au mur devant lui.
Ce nouveau Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé par
des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, qui vibraient
parfois dans ses oreilles. Il y a comme la déformation d’une cagoule
de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus,
mi-Arlequin, mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui
y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages sont enfants de son
cerveau ou comme autant de doubles de sa personne.
Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé par l’effroi du
lendemain, son imagination d’illustrateur était follement libertine,
hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent au public toute
liberté de malveillante interprétation. Nous sommes loin de ses légères
vignettes pour la _Mort d’Arthur_. Son premier public fut sans doute
très peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des
dessins parus dans le Savoy et dans le _Yellow Book_, même aux fleurs
de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. On
contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était volontairement
créé une telle réputation d’excentrique et de blasphémateur, qu’on le
voyait toujours plus ou moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis
jamais très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens et
ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre l’artiste et l’homme;
d’autant qu’il ne s’expliquait pas sur ce point et demeurait plein de
retenue.
Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de conversions,
à Londres. Ce fut une mode et un engouement parmi les gens cultivés
d’embrasser le catholicisme, au moment où s’achevait la surprenante
cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon
la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, pleine
d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle attirait ceux que le
culte protestant rebute par sa froideur. Parsifal, Amfortas et la
repentante ensorceleuse Kundry, semblaient se cacher derrière les
piliers de la nef, près de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est
guère de plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle du
lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt tremper son doigt
dans le bénitier de la basilique au retour de ses randonnées nocturnes.
Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques d’Aubrey
Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita d’être, et qu’il laissa
seulement entrevoir, sont plus complexes. Il fut un pur «cérébral»
et, comme tel, un des plus accentués entre les jeunes hommes de sa
sceptique et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun à
tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant son froid
regard que sur les aspects brillants ou comiquement grotesques des gens
et des choses. La pitié n’était pas son fait; mais il faut attribuer à
son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel, et cela,
d’une façon presque touchante, tant il y avait de l’enfant malade chez
lui. Je me rappelle qu’il disait: «Ce dont j’aurais besoin, ce serait
d’une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui
son excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses heures de
joies, alors toutes tendues vers ses caprices et s’ingéniant à rendre
sa longue agonie plus douce. Les dernières fois que je le vis, encore
plus creusé et plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.
Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, avant son départ
pour le midi où il devait hiverner. Il était descendu à l’hôtel Foyot,
au milieu du quartier Latin dont il était si curieux. Nous dînions
parfois ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations
de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à
peine suffisante pour chasser, pendant quelques instants, ses lugubres
visions de mort. Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux à
le comprendre.--C’est un écrivain, surtout, qu’il ambitionnait d’être
et c’était là, chez lui, une sorte de coquetterie, presque une manie.
Sa passion pour l’art français du dix-huitième siècle, était alors dans
toute son intensité, et l’influence de notre littérature le dominait
complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un
quart de siècle, ont subi l’influence française, comme nos romantiques
de 1830, celle de l’Angleterre.
Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son pays, venait
donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y venir à ses débuts. Si
les bouquinistes des quais de la Seine le requéraient, les plaisirs
auxquels il ne prenait pas part, mais qu’il devinait autour de lui,
lui donnaient l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de
tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel ouvrage
dont il établissait le plan. Des phrases détachées, d’abord, des mots
d’esprit, comme les motifs qu’un musicien note avant de composer une
partition. Les sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux
des _Moralités Légendaires_ et, sachant qu’il ne connaissait pas
Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si charmant et bon ami
qu’il fût, si affectueux dans ses rapports avec nous, je dois avouer
qu’il y avait un manque absolu de tendresse et d’émotion dans les
belles histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une
philosophie, une morale--et pourtant l’heure avait sonné pour lui des
réflexions graves--. Même dans ses livres, il est probable qu’il eût
été un pur et simple amant de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour
l’Art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître,
peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...
Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à faire ici-bas, a
le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent sur sa courte route, pour
regarder et parfois pour rire. Il y a tant de beauté, autour de nous,
et tant de hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant que
la lassitude ne vienne!--Elle ne vint pas au pauvre Beardsley, car
les dernières lettres que je reçus de lui, révélaient une curiosité
toujours aussi éveillée.
Telle est la dernière impression que j’eus de mon ami. Je veux croire
que la richesse de ses visions d’artiste embellit même ses derniers
moments.