NOTES SUR MANET

La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je déjeunais entre les

cours du Lycée Condorcet, me montrait une photographie, la Charlotte

Corday de Tony-Robert Fleury, fils d’une autre de ses camarades

d’enfance. Mme X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est

distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il est bien gentil

garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est si commun; c’est pénible pour

une femme comme Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de mes

parents et de tant de gens que j’ai connus, était une personne, comme

ceux-ci, d’un «comme il faut» qui n’existe plus.

Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son bonnet à rubans,

à côté de son vieux magistrat de mari, figure d’entêtement et

d’obscurité. Elle fine, bien plus fine en réalité, que dans le

tableau d’Edouard.--«Voilà le portrait de ses parents: on dirait deux

concierges!» Pourtant cela me semblait très beau--à moi!

* * * * *

Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet, me dit une fois:

«Oui, c’est drôle; _il y a quelque chose_ là-dedans. J’ai été en

pourparlers pour acheter à Edouard son _Déjeuner sur l’herbe_; il y

avait un panneau de mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la

nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être raison; mais

on aurait pu le mettre de côté, ce tableau, et tu l’aurais eu, pour

plus tard.» Quels regrets, aujourd’hui!

* * * * *

Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans

l’atelier de Manet, son premier atelier de la rue de Saint-Pétersbourg;

il donnait sur le pont de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries

brunes et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si j’y

étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et Mme Astruc jouant de

la mandoline. On était convié à regarder un portrait de Desboutin,

avec le lévrier rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une

chaise de jardin verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y

a plus trace dans la toile réexposée depuis.

Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le chevalet _le

Linge_, tout frais alors et si éblouissant de clarté, d’un bleu si vif

et si gai, qu’on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne

se plombe! A peine le temps de songer à autre chose, et un tableau

hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous admirons

des ruines, des ruines de la veille. Vous ne savez pas ce que fut _le

Linge_ à son apparition. Je croirais devoir m’en prendre à moi-même, ou

à déplorer l’état de mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté

à la destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée de Rouen. Je

l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant c’est une bouillie brune.

Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu’envahissait le

soleil? C’est là que furent exécutés le paysage et les personnages du

_Linge_. Non, je ne crois pas qu’il ait été peint en plein air. _Le Bal

de l’Opéra_ fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même

essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est l’Ecole

réaliste au moment où l’on croit au Réalisme. Zola prend la plume, mais

c’est du romantisme qu’il défend, non de la vérité crue. Manet est un

romantique attardé et déformé.

* * * * *

Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli homme blond,

gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière bleue à pois. Rieur, plus

charmant que ses portraits. Oui, charmant, aimable, souriant, sa

voix un peu enrouée avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était

l’embarras où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on

l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on ne savait

quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer sur son compte. On

croyait peu en lui. Peut-être Claude Monet, Renoir avaient-ils de

l’admiration; pourtant M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous

ne savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui avec

dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?» Voilà ce qu’on

ne pouvait lui pardonner, même du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était

déjà juché; mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui,

était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique comme les

autres, ambitieux de médailles, de décorations. Il désirait faire des

portraits de jolies femmes. Il ne perdit jamais sa naïveté d’écolier.

* * * * *

Séance de Mlle Suzette Lemaire; pastels; Manet peine, se courbe, se

retourne vers le petit miroir qu’il tient à sa gauche et où se reflète,

inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut prouver à Mme

Madeleine Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître

portraitiste de ces dames.

* * * * *

Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les tableaux qui restent de

lui sont «des Salons». Il fit relativement peu d’études, presque pas

de dessins ou de croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui

veut plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le café de

Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève de l’Ecole, comme un Prix

de Rome, et il les fait d’actualité, se sert des modèles qu’il a à sa

portée; heureusement, l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de

Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus frêles.

* * * * *

Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à Montmartre en hiver,

et jusqu’à Bougival et Argenteuil en été. L’île de France, chère aux

impressionnistes, le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine

dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes dans leurs

jardinets fleuris de géraniums, autour d’une boule de verre. Il aime

les bancs verts et les arrosoirs, les petites barques à voile sur

la rivière; mais l’âcre saveur de sa couleur et la nervosité de son

pinceau donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le style

et la noblesse--sa pâte, si soigneusement appliquée sur la toile, sa

touche brusque et réfléchie à la fois, l’extrême soin avec lequel il

cerne ses contours, peinant, effaçant, recommençant jusqu’à ce que

la surface soit belle et pure, donnant au tableau de la force, de la

propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids, et pourtant

on dirait d’une esquisse enlevée de verve. Ce parfum d’esquisse, la

fraîcheur et le primesaut sont tels après de nombreuses séances de

lutte, qu’à la première heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans

salir; la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre

que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier de la rue

de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période espagnole, le beau

temps de ses chefs-d’œuvre monochromes, immobiles et privés d’air;

quand il m’admit à le regarder peindre, il était à la remorque des

impressionnistes et leur prisonnier--pourtant il les dépassait de toute

la hauteur de son superbe métier--_Pertuiset_, _le tueur de lions_;

_Jeanne_; _le Bar_: tels sont mes souvenirs les plus précis. Vous qui

n’avez pas vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer la

violence et la crudité des couleurs dont elles éclataient. Les unes se

sont calmées en prenant un bel émail, tel le _Pertuiset_; _Jeanne_ et

_le Bar_ ont baissé de ton et se sont amortis. Les gris du _Pertuiset_

furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient rouges comme

des pivoines, le paysage acide et brutal comme un décor russe. Manet,

vite fatigué, allait s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour,

sous la fenêtre, et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa

moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic! chouette!» Mais

était-il sûr de lui-même? Peut-être, car son nom flottait comme un

drapeau de révolte, il était soutenu et «monté» sans cesse comme un

candidat éloquent pendant une période électorale.

* * * * *

Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, où je le connus,

était un vrai atelier recevant le jour du Nord, banal et froid, au fond

d’une cour pleine d’ateliers d’artistes; à côté de lui, c’était Henry

Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait

du tambour et amusait tout le monde avec son esprit de brave garçon

tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet, de vagues pots de

fleurs et des bacs verts avec des arbustes, comme à la terrasse d’un

restaurant. Une grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet

était le rendez-vous de tous.

Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne plombée, se tenant

difficilement en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était

fier de son joli pied chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu

d’une Norfolk Jacket à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très

élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le divan rouge,

il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien Scholl, de boulevardiers et

de jolies demi-mondaines. Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père

d’Henri, commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient

une peinture indigne de figurer à côté des gouaches de Gustave Moreau,

sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aime Manet et puis

on ne sait pas, après tout, s’il n’est pas un grand maître! Les

conversations s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut

à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon de fer,

accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de Manet, un garçon de

café sert des bocks de bière et des apéritifs. Les habitués montent du

boulevard tenir compagnie à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne

et fait des mots.

Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche, je veux vous voir peindre

une brioche: si l’on sait peindre une brioche, c’est qu’on est un

peintre!» J’ai encore la petite toile pâlotte que je barbouillai sous

ses yeux et dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là,

il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre 1881, 27, rue

de Saint-Pétersbourg.

* * * * *

J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque où vivaient encore

des artistes pour qui _peindre_, la _peinture_, le _métier_, étaient,

en soi, une haute et magnifique fonction. Les jeunes gens n’ont plus

l’intelligence de ces mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs.

M. Henri Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne la

dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille. «C’est dessiné,

établi à la façon d’un classique, cela rappelle Corot et même Poussin».

Curieux, je me précipite vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en

présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur de boue. Le

désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots ont sans doute un sens

nouveau. Dans la salle voisine, on a réuni quelques toiles de Bazille,

mort à 26 ans, pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet.

Le public passe indifférent et se demande ce que font ici ces choses

démodées et sans intérêt. Bazille n’était pas plus un génie que M.

Laprade. Il était, comme lui, un peintre; il avait moins de prétentions

et respirait un air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus

familiers, qu’il prenait une peine touchante de «rendre» simplement,

honnêtement, patiemment. De ses toiles s’exhale un parfum délicieux de

pureté, de propreté morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent;

mais il était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure était

plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait comparé aux autres,

ses contemporains et ses successeurs. Il en eut, certes, beaucoup,

quand il peignit l’Olympia.

Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté: divines

qualités que pouvait se permettre, il y a quarante ans encore, un

révolutionnaire, un révolté. Ces braves gens faisaient partie d’une

société organisée. Envions leur sort; enviez leur sort, débutants

d’aujourd’hui: ils croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et

leurs ambitions n’excédaient pas leurs dons.

* * * * *

Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face de Cézanne et il

me semble que Cézanne était admiré pour ses réelles qualités, mais, un

peu, comme un «douanier Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel

plaisir me donnèrent les paysages et la nature-morte--pommes rouges

et pot au lait en fer-blanc--que j’avais achetés chez le père Tanguy,

vers 1888! nous étions quelques-uns qui jouissions physiquement de la

rareté de leur pâte et de leur ton--comme d’un émail ou d’un fragment

de poterie persane. La forme nous amusait comme un dessin d’enfant.

Nous n’étions pas prévenus à leur endroit. M. Berenson n’a rien ajouté

à notre culte pour avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs

italiens. Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression du

nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée.

* * * * *

Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne crois pas qu’il

fût très conscient de ce qu’il peignait; jouissant de sa réputation

d’artiste original et révolutionnaire, chef d’école dont se réclamaient

Gervex, Duez, Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait

envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux les yeux plus

souvent tournés que vers Renoir, Monet, Pissarro, Degas. Manet était un

bon garçon, léger: le succès devait lui être plus précieux au Boulevard

qu’auprès de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait. Oui,

l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était plus grand que nous

ne le croyions! ce Manet», dit M. Degas, quand, à cinquante ans, il

disparut. Opinion trop tardive!

* * * * *

L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère celui où l’on se

figure un maître dont l’influence domine la fin du dix-neuvième siècle

et le commencement du vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées

alors, roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre, il

ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant de travailler.

Quelques rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya

ses mains la fille au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»;

quelques pots de fleurs et une table où s’asseyent les amoureux de

«chez le père Lathuile»; quelques bouteilles de vin de champagne; le

miroir à pied de «Nana». Sur des chevalets, quelques pastels, dont

George Moore et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray,

visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient bavarder

et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un chapeau, qu’après

le départ du modèle, Manet copie, ou croit copier, avec effort et

application. Je me rappelle la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui

traînèrent là longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient

servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente du modèle

était l’interprétation de Manet. Le maître me disait: «N’est-ce pas,

c’est bien ça? c’est soyeux, riche, élégant, c’est bien une élégante?»

et son gentil geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite

faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une voix faible

et comme lointaine, de malade. Nulle gêne, mais peu de respect,

semble-t-il, trop peu, autour de l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne

pouvait prendre au sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse.

«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre sous le bras...!

allez donc dire aux marchands que ce n’est tout de même pas plus mal

que Duez», et Manet rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry

Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une jaquette grise

garnie de skungs que j’ai obtenu que mon père m’achetât...

On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent homme, de ne pas

lui avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu’il méritait.

Mais peut-être préférait-il la camaraderie libre et gouailleuse, qui

tant me choquait alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme

bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon peintre,

la veille encore, mais d’intelligence si limitée, c’est lui qui

paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un pontife au chapeau

penché sur l’oreille, type de préfet du Second Empire, ou de colonel

de cavalerie en goguette. Fantin avait une affection fraternelle pour

Manet, mais farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77

rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, chez M.

et Mme Manet, du temps où des séances de musique de chambre étaient

données par le vieux magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait

jamais à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du Café de

Bade;--là, Edouard n’était plus le fils de M. et Mme Manet: c’était

l’antre du terrible peintre, de l’excentrique dont la mère disait:

«pourtant, il a copié la Vierge au Lapin, de Tintoret, vous viendrez

voir cela chez moi, c’est bien copié; il pourrait peindre autrement;

seulement, il a un entourage...!»

* * * * *

Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent à sa famille. Le

caractère, le dessin appuyé et dur de ses têtes, il les leur donnait

malgré lui, à son insu, car il aimait «le joli».

M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à cause d’un portrait

double qu’il avait fait de M. et Mme Edouard Manet. Madame Manet jouait

du piano. Elle était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile

comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à Manet, assis

en boule sur un canapé, si j’en juge par une photographie de ce beau

fragment--c’était la vie même, c’était l’homme.

* * * * *

«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme Corot, comme

Tourguéneff», a écrit George Moore, l’Anglais des Batignolles, ainsi

qu’il était désigné quand Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux

mauves, au teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la mort

du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il venait de disparaître;

pour lui Paris est vide sans Manet et l’on n’y fait plus de peinture.

* * * * *

Manet pasticheur.

Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre, qui n’aient été

inspirés par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait,

résolument, la composition d’une toile de maître, la traduisait à sa

façon, recommençait l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si

impressionné, dans sa plus belle manière, il les pastichait avec une

volonté de faire des tableaux de musée. Personne plus que lui n’a

démarqué et personne n’est plus original. Plus tard, influencé par

Claude Monet, il fera du plein air, aussi polychrome que ses premières

œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais toujours et

partout, la _touche_ est de Manet, sa pâte est unique; la maladresse

et la précision à la fois du pinceau, sa décision n’appartiennent

qu’à lui. C’est «bien fait» jusque dans le lâché apparent. Il y a

une plénitude dans son dessin simplifié et souvent incorrect, il

y a une déformation dans le sens de la grandeur, dans son modelé.

C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature morte.

Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent! sommaire, mais robuste

comme du Chardin, pourtant si moderne; on n’a jamais peint comme cela

avant Manet, dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait

conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon que les

dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de sa qualité limpide.

Du «Guitariste» au «Linge», une révolution s’est opérée chez l’artiste;

on croit à peine que les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années

de distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable.

Toutes mes préférences sont pour la période espagnole et surtout pour

«l’Olympia» qui m’apparaît comme une œuvre sans seconde dans notre âge.

Comment l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette entreprise

périlleuse: une femme nue sur un lit blanc, d’un si beau dessin, si

noble, que la toile peut soutenir la comparaison avec un Titien, un

Ingres?

On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La duchesse d’Albe nue ou

en costume de Maya. Manet a fait, aussi, une Espagnole en costume

masculin, sur un sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de

ces deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les originaux),

combien il les a dépassés! Les Manet sont plus beaux que les Goya; ils

leur ressemblent tout en étant si différents d’eux.

Un peintre de grand métier peut s’inspirer, _doit_ s’inspirer de ce

qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y a des artistes sans aucun

intérêt ni originalité, dont la manière n’évoque aucunement le souvenir

d’une autre manière. L’originalité n’est pas tant dans la _conception_

que dans l’_exécution_. Les moyens sont _tout_ en peinture, n’en

déplaise à certains. Ingres a _pillé_--puisque l’on dit ainsi--tout ce

qui lui sembla en valoir la peine. Son admirable «Thétis» est identique

à une pierre gravée bien connue. Les statues grecques, les miniatures

persanes étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le Sphynx» est fait

d’après un patron, courant sur les vases étrusques. L’«Œdipe» n’est-il

pas cependant le tableau le plus caractéristique du maître français?

* * * * *

C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre de Manet s’impose

et vivra. C’est par son fort métier que Manet aurait dû influer sur

ses contemporains. Or, de sa maîtrise de technicien, il n’était pas

question, jusqu’à ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard.

Nous voyons donc le même fait se reproduire pour tous les peintres:

ce qui les désigne à l’attention des connaisseurs--pendant leur

vie--c’est toujours la moins intéressante de leurs qualités. Certains

hommes bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une

circonstance fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de Manet

est-il devenu une sorte de référence pour les impressionnistes et les

néo-impressionnistes? Il n’a pas de parents dans l’art moderne. Claude

Monet combina une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul

maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans l’inspiration.

Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières sur son art étaient

des enfantillages aimables; il en parlait comme un «communard» amateur,

de la révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme, un objet

de curiosité. Il mit du piquant dans tout ce à quoi il touchait, de la

saveur, un charme inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard--œuvre

aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave Moreau, nous

pourrions dire d’un Degas. Ces artistes auraient pu être d’ailleurs et

d’un autre âge. Des météores dans la nuit où se confondent les milliers

de manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de son don!

Essais et portraits · 第 25 / 63 题