D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme
l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du
Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit
drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec
l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un
peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en
est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère,
chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de
qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de
construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever»
des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns
aux autres, plusieurs personnages.
Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et
littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que
soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est
le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure
significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont
il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent
très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le
dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement
de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure
considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré
de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque
Ministre.
Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute
l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère
délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne
voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur
de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte
de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il
ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont
fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste
et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une
exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes
de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du
dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la
matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or
c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.
Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de
la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il
eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de
cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et
des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été
conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns
de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin,
les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme,
dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques
pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample
des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts
sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin
de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y
montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu,
irrévocablement traditionnel et d’intimité.
Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie
familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de
pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais
il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes
de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient
nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès
d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute
de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son
propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude
Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux
Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile,
dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas
ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer
comme un Franz Hals?
Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir
d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue
par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures
dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier
exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout
autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre
la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative,
qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la
ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni
effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si
décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de
Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la
personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de
bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à
mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir,
personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la
science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la
forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand
portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à
Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer
dans une chambre close.
V
Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une
position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il
se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les
critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes
et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut
et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les
journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était
attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune
influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas
à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul,
si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui
n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours
cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent
demandé.
Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la
modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant,
on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour
beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une
élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une
sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts
du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques
d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie
de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction
dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait
la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était
inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école
française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses
succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.
Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de
ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier
grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses
personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien,
de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa
manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à
l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des
faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs,
n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques
plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché,
comme une «bonne affaire».
Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes
souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que
ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord.
S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de
modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les
binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames
point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi
décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond
de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste,
mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces
visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin
du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de
Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent
été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est
caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue,
dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait
chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis
d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur?
commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est;
mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir
venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes
de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est
un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les
jolies inutilités, le faste de la vie.
Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de
famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même
dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur
mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste.
Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes,
de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils
voudront que Fantin soit leur peintre.
Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal
se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues.
Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle
d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés
par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin
était un bourgeois, mais point de ceux-là!
Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en
équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre,
dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes,
les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau,
aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou,
assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une
lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions,
d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent
qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le
pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient
pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son
imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra
ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux
formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre
réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie,
il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses
paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout
cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque
jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type
féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un
ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche,
nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine
dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait
de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que
Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les
fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les
vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il
préférait: les fonds des tableaux de maîtres...
Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste
qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte
aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il
naquit.
Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa
cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.