IV

D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme

l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du

Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit

drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec

l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un

peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en

est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère,

chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de

qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de

construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever»

des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns

aux autres, plusieurs personnages.

Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et

littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que

soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est

le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure

significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont

il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent

très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le

dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement

de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure

considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré

de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque

Ministre.

Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute

l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère

délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne

voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur

de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte

de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il

ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont

fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste

et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une

exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes

de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du

dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la

matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or

c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.

Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de

la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il

eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de

cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et

des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été

conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns

de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin,

les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme,

dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques

pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample

des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts

sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin

de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y

montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu,

irrévocablement traditionnel et d’intimité.

Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie

familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de

pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais

il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes

de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient

nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès

d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute

de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son

propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude

Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux

Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile,

dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas

ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer

comme un Franz Hals?

Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir

d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue

par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures

dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier

exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout

autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre

la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative,

qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la

ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni

effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si

décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de

Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la

personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de

bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à

mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir,

personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la

science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la

forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand

portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à

Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer

dans une chambre close.

V

Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une

position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il

se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les

critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes

et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut

et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les

journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était

attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune

influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas

à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul,

si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui

n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours

cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent

demandé.

Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la

modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant,

on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour

beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une

élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une

sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts

du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques

d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie

de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction

dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait

la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était

inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école

française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses

succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.

Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de

ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier

grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses

personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien,

de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa

manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à

l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des

faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs,

n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques

plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché,

comme une «bonne affaire».

Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes

souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que

ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord.

S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de

modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les

binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames

point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi

décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond

de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste,

mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces

visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin

du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de

Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent

été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est

caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue,

dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait

chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis

d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur?

commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est;

mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir

venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes

de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est

un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les

jolies inutilités, le faste de la vie.

Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de

famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même

dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur

mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste.

Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes,

de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils

voudront que Fantin soit leur peintre.

Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal

se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues.

Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle

d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés

par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin

était un bourgeois, mais point de ceux-là!

Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en

équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre,

dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes,

les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau,

aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou,

assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une

lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions,

d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent

qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le

pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient

pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son

imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra

ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux

formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre

réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie,

il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses

paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout

cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque

jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type

féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un

ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche,

nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine

dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait

de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que

Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les

fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les

vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il

préférait: les fonds des tableaux de maîtres...

Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste

qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte

aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il

naquit.

Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa

cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.

Essais et portraits · 第 7 / 63 题