Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa
retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite;
il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de
jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les
causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification
et de l’originalité.
Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par
l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui.
Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait
peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce
qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres!
Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y
montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles
traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début,
elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs.
Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout
en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des _Noces de
Cana_. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des
répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais
insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit
Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration
plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent
au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes.
Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part
si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie?
Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme
toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne
prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à
aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé?
M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères,
demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe.
Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir
que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles
du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté,
l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de
tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière
de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas
sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et
telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans
s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets
qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre,
conquiert un plus large public,--qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou
Chavannes,--est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit
maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce
qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux
des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée.
Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la
tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les
approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les
assimiler!
Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des
maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement
pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière,
quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition.
Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que
comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins
révolutionnaires,--confrères ou littérateurs,--sa timidité naturelle
se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était
emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement
d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de
Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus
froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur
clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne
heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages
tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire.
Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir
leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent
très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse;
pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût
été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui
l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres
vivants, la phobie du prochain.
Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les
seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect
austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très
particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui
se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau.
Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent
les favoris du jour.
Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore
sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus
à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une
manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du
portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent
dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections»
adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un
public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées
à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de
mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur
taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade,
séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de
leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de
modes.
Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»--si particulière
à notre race--ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci.
La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la
rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect
de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons
matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que,
sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le
voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne,
le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre
délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par
les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches
cosmopolites des loges ou de l’orchestre.
Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école
de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle
distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni
simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne,
mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même
en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés,
de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à
l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque
général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême
rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers
est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les
berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus
des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la
Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être
pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il
assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste,
qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui,
là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait
pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins
il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste.
Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes
inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations,
maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait
d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait
l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu
et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser
que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue
protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois
guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il
entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides
et compassées.
Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un
fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux
épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un
paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon.
Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je
me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au
décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses
parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M.
Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse
et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.
L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un
photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa
paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le
restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de
l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait
glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de
ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait
également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_,
autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé
mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves
gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés
dans leurs vêtements dominicaux.
On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons
rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue,
de la vie et,--en somme,--des autres.
Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire,
quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de
personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste
difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses»
apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.
Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto
Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin
Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres,
chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait
moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà
des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs
artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot,
Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait
les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses
planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je
ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut
dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot
que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce
rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple.
Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur
même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout,
vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos
élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse
et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe,
Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs,
avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un
ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient
déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir
à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour
notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente
tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui
l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à
voisiner.
Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait
d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit
à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres
allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une
longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton
sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris,
regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête
à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite,
quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle
précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments
en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les
types chers à sa jeunesse.
Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense:
mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la
tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux
sombres feuilles.
Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté
pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus»
dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque
regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette
Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et
naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et
peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait
rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués,
des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans
des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si
marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la
Seine.
Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les
choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de
vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une
famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où
deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures
continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants
de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les
«brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant
1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève
à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire,
jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois
artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir
comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture,
de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus
méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son
cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus
conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future
des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.