III

Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa

retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite;

il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de

jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les

causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification

et de l’originalité.

Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par

l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui.

Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait

peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce

qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres!

Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y

montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles

traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début,

elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs.

Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout

en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des _Noces de

Cana_. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des

répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais

insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit

Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration

plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent

au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes.

Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part

si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie?

Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme

toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne

prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à

aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé?

M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères,

demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe.

Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir

que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles

du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté,

l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de

tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière

de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas

sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et

telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans

s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets

qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre,

conquiert un plus large public,--qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou

Chavannes,--est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit

maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce

qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux

des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée.

Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la

tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les

approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les

assimiler!

Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des

maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement

pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière,

quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition.

Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que

comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins

révolutionnaires,--confrères ou littérateurs,--sa timidité naturelle

se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était

emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement

d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de

Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus

froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur

clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne

heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages

tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire.

Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir

leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent

très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse;

pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût

été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui

l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres

vivants, la phobie du prochain.

Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les

seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect

austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très

particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui

se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau.

Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent

les favoris du jour.

Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore

sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus

à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une

manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du

portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent

dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections»

adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un

public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées

à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de

mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur

taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade,

séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de

leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de

modes.

Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»--si particulière

à notre race--ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci.

La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la

rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect

de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons

matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que,

sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le

voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne,

le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre

délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par

les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches

cosmopolites des loges ou de l’orchestre.

Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école

de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle

distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni

simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne,

mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même

en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés,

de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à

l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque

général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême

rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers

est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les

berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus

des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la

Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être

pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il

assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste,

qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui,

là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait

pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins

il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste.

Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes

inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations,

maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait

d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait

l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu

et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser

que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue

protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois

guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il

entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides

et compassées.

Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un

fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux

épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un

paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon.

Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je

me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au

décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses

parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M.

Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse

et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.

L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un

photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa

paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le

restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de

l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait

glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de

ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait

également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_,

autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé

mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves

gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés

dans leurs vêtements dominicaux.

On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons

rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue,

de la vie et,--en somme,--des autres.

Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire,

quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de

personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste

difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses»

apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.

Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto

Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin

Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres,

chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait

moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà

des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs

artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot,

Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait

les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses

planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je

ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut

dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot

que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce

rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple.

Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur

même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout,

vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos

élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse

et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe,

Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs,

avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un

ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient

déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir

à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour

notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente

tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui

l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à

voisiner.

Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait

d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit

à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres

allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une

longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton

sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris,

regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête

à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite,

quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle

précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments

en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les

types chers à sa jeunesse.

Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense:

mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la

tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux

sombres feuilles.

Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté

pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus»

dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque

regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette

Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et

naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et

peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait

rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués,

des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans

des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si

marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la

Seine.

Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les

choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de

vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une

famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où

deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures

continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants

de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les

«brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant

1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève

à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire,

jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois

artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir

comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture,

de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus

méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son

cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus

conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future

des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.

Essais et portraits · 第 6 / 63 题