VI

Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il

lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres

apprennent. Fantin voulut tout connaître.

Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à

peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse

entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on

lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués

fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux.

Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité

et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des

Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond

Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau _Autour du

piano_ et dans _l’Atelier aux Batignolles_: à Edmond Maître je devrai

une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse

d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes

dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à

citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop

orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter

les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens,

poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil,

un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif,

grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé

dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un

amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa

pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque

aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais

que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce

cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans,

je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les

dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par

la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si

comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un

grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand

peintre et un grand musicien.

De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin,

dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci

avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides,

comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son

bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans

une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre

l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en

plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix

dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au

théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus

sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des _Troyens_,

place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait

entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre.

Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective

de cette sortie inusitée.

Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, ou par des

reproductions, si c’étaient des œuvres plastiques. L’Italie était trop

loin, le chemin de fer trop inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part

Londres et Bayreuth,--où il était allé jeune encore, en 1875, pour

l’Inauguration,--Fantin s’était résigné à ne rien voir de ce à quoi il

songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne. Les

petites toiles qu’il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson,

étagées par deux et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet,

sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs préférés. Il

finit par prendre un tel goût pour cette douce occupation de dilettante

solitaire, qu’à la longue il se persuada qu’il y mettait le plus de

lui-même, et renonça à tout autre travail. Obstiné comme il était,

ayant la sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes

quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et ne consentit

plus à rien exposer qui fût peint d’après nature. Il donna un double

tour de clef à sa porte, et se claquemura dans une sorte d’_in pace_

qu’animait seule la venue du marchand de tableaux Templaere et des

habitués du lundi soir.

Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de fidèles, pour

qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat ou un de ces gâteaux

dont il était friand, quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions

hebdomadaires devaient avoir une belle tenue et un ton charmant de

noble confiance réciproque. Edmond Maître me racontait les rites

invariablement pratiqués dans la petite chapelle, et je me souviens

du rôle muet de deux dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une

fois par semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus vers

neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne demanda jamais ni

le nom ni la condition. Fantin remettait à l’une d’elles le journal

_le Temps_, au moyen duquel il prenait un joli soin de distraire la

respectable femme, tandis que s’établissaient autour de la table

de graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel ne

se permettait pas alors de mettre à la portée des professeurs et

des notaires de province les découvertes de Cézanne et des jeunes

génies qui essaiment au Salon d’automne; car Fantin eût déchiré le

journal, lui dont les préférences esthétiques étaient de plus en

plus retardataires, à mesure que sa politique devenait plus avancée.

Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que chacun admet

maintenant, dans une marée montante d’anarchie, d’ignorance et de

grossièreté à la Homais, peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa

main (en pensée, car en fait il la gardait jalousement par devers lui),

de l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.

Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus immédiat lui eût

réservé des sujets d’amère réflexion. Son succès auprès des plus

«avancés» reposait sur une sorte de malentendu: c’était une de ces

positions fausses que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même,

mais dont une nature sensible finit par être incommodée. Très

dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout d’une pièce».

Fantin était, par essence, comme nous l’avons montré, bourgeois,

fonctionnaire, ami des médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait

le ruban rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, comme

une preuve agréable à recevoir de ses propres mérites reconnus en

haut lieu. S’il était possible d’entrer à l’Institut tout en raillant

certains de ses membres, Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie:

l’épée qui bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours

une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, s’y

embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué pour braver tels

amis politiques, en avouant que le Palais Mazarin n’est pas un lieu à

dédaigner. Par une disposition essentiellement française de son esprit,

la raillerie du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le

plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui était

français, nous rabaissait plutôt, au profit de nos voisins, lui qui

eût tant souffert de voir son quartier envahi par les étrangers et nos

coutumes abolies. La souplesse et les contradictions de son tempérament

si singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, mais le

rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on croyait l’avoir

avec soi, il se dérobait soudain, par une subite contradiction. Il

réunissait en lui-même les traits de deux personnes destinées à ne

jamais s’accorder entre elles.

Essais et portraits · 第 8 / 63 题