Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et
intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur
du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains
traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit
bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de
Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples,
point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des
gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de
même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins
les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur
situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il
n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup
un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des
phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre
très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il
fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique
église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.
On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant
les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de
Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il
fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en
France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait
enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et
l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne
se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision
et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi
n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre
murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas
frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons
remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait
«pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),--que peut souhaiter
de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas
à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la
quarantaine?
Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice
et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est
l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se
fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer
un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez
lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne
hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion
pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous
la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses
sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des
jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec
leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi
les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible:
s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en
suivait les progrès ou les défaillances avec partialité.
Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y
préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que
possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en
principe les récompenses et les décorations.
Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens,
et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre;
toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de
contradictions--sa critique avait une belle violence de sectaire.
Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était
sa contribution annuelle,--«son Salon», comme on disait alors.--Et,
le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte
rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les
Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de
l’Industrie, à «la sculpture»,--évitant «Ledoyen» à cause des courants
d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait
qu’on lui rapportât dans l’après-midi.
Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration
voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait
aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient
leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre
et les rhododendrons.
Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait
au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine,
dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de
chat domestique.