FANTIN-LATOUR

I

Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, c’était à droite,

au fond de la cour, nº 8, rue des Beaux-Arts;--non pas à la porte de

son atelier principal, qui était en face, mais d’un autre, construit

en retour, petite pièce encombrée de peintures, où madame Fantin

travaillait parfois--, on était préalablement examiné au travers d’un

judas, afin que le maître de céans jugeât s’il devait, oui ou non,

ouvrir. Entre l’instant où il avait aperçu le visiteur et celui où il

l’accueillait, plusieurs minutes s’écoulaient: Fantin se demandait

sur quoi il pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait

à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure du thé, ou

s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, vous le voyiez

entre-bâiller la porte; le bras, rapproché de son torse massif, tenait

haut dressés l’appui-main et la palette; une sorte de visière, comme

celle de Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large

face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se renversaient sur

son vaste front de _Capellmeister_. Si l’on était reçu, c’était chez

lui, dans une étroite galerie, au plafond vitré, sorte d’atelier

de photographe, que M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans

doute à cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était

extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que Fantin, pendant

plus de trente ans, chaque jour, prépara ses couleurs, lava ses

pinceaux, balaya le plancher et fit son œuvre.

La lumière était dure, tombant directement du toit peu élevé au-dessus

du sol; point de recul, point d’espace vide, où l’on pût se tenir pour

contempler les murailles qui disparaissaient sous les plus belles et

les plus charmantes études. Un chevalet portait, en général, une vaste

planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen de «punaises»,

cinq ou six carrés de toile, vieilles esquisses qu’il reprenait, ou

dont il voulait s’inspirer pour de nouvelles compositions. Le poêle,

surmonté d’un antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur

congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un foulard,

engoncé dans une grosse vareuse, les pieds traînant lourdement des

chaussons de lisière. Et il était superbe avec son air terrible de

vouloir vous souffleter de tout son mépris pour des opinions qu’il

vous attribuait _a priori_. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit

sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que les artistes

de sa génération affectaient volontiers comme inséparables d’une

noble indépendance. Il est probable que Fantin avait de la bonté

et de la sensibilité, mais il ne tenait pas à en témoigner dans la

conversation. D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il ne

fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait toujours prêt à

partir en guerre contre des hommes ou des œuvres dont il vous croyait

l’admirateur, s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que

souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, surtout

pour ceux qu’il connaissait, comme moi, de longue date.

Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et fut le premier

peintre que j’entendis parler de son art; c’est lui dont j’ambitionnai

des leçons, au sortir du collège. Il m’avait fait présent d’une toute

petite toile, que je possède encore et qui renferme ses meilleures

qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant de deux

pommes vertes, sur un coin de cet éternel meuble en chêne, où tant

de fleurs et de fruits achevèrent leur brève destinée. Il peignit

devant moi; je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea nuls

ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je

remercie tous ceux qui m’ont malmené:--légion!

Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues et amies que

nous avons vues, enfants, au milieu de notre famille et qui ont avec

elle une sorte de parenté: ce caractère jadis commun à tous dans un

même milieu, à une époque où le cinématographe international n’était

pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux albums à

fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de visite» d’Alophe et de

Bertall, offrant des gibus et des favoris de médecins, de magistrats et

de notaires, à côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses

traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent sur toutes

les bouches dont ils attendent un baiser.

Essais et portraits · 第 4 / 63 题