SERVICE DE PRESSE

_AVANT-PROPOS_

_Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable

insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment

que l’on jugea propice pour les faire paraître--le plus souvent à

la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure--on me

les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me

suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler

aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits

«peints»--dont beaucoup, sans doute, de médiocres,--que le danger

ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages.

Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à

rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes

d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées

auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi

ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré

de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le

critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus

souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou

la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur

a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin

impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne

m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être

juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses

parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement

des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés

naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en

suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux--car il

en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas._

_Il faut dire ce que l’on pense:_

_Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de

troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se

bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici

que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par

plaisir._

_De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit

pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est

que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même

exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or,

vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si

votre idéal de Beauté est élevé._

_Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves

sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge

de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la

honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je

me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute

conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus

volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme

est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de

patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui

nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la

voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets,

nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre

patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain._

_Les critiques de profession--s’il en est encore qui méritent ce

nom--n’aiment pas assez la peinture pour pouvoir résister au travail

surhumain que leur imposent les incessantes manifestations, les

provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les comme des

condamnés au «Hard Labour», mais qu’ils nous excusent, s’ils ne

sont pas toujours pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur

infaillibilité? Échappés de toutes les professions, quand ils ne

sont pas de simples reporters, ils n’ont plus l’autorité de leurs

prédécesseurs. Rarement lus, leurs plus sûrs clients sont les artistes

qui leur fournissent de la copie._

_En somme, je n’aperçois aucune raison valable--si ce n’est l’habitude

et la convention--pour qu’un peintre n’écrive pas sur la peinture,

comme les musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. Les

peintres ont des arguments à donner, en dehors de leur sympathie ou

de leur aversion, sentiments d’un médiocre intérêt et critérium assez

discutable._

_D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au propre, de la critique,

et je me suis interdit de passer en revue des œuvres récemment

produites et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont morts; mais

je les ai tous connus vivants et je me suis permis de dire comment ils

se sont présentés à moi._

_La dimension de chacune de ces études n’est pas toujours en proportion

avec l’importance du sujet. Par exemple, le grand Watts, à qui quelques

lignes sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le raconter.

Mais voici des articles de revues, dont la longueur fut imposée par la

place qu’on leur accorda dans chaque numéro--et le temps me manque pour

refondre tout cela et l’écrire à nouveau._

_La rapidité de la vie est si effrayante et tant de merveilles en

remplissent les jours, qu’on voudrait en doubler la durée pour y mettre

tout ce qui sollicite notre regard émerveillé._

_J.-E. B._

Essais et portraits · 第 3 / 63 题