--Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au
bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la
vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la
chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès
scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir.
--M. le curé se gargarise, fit M. Octave.
--Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens
saugrenu!... Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes
le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à
ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction
supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux
d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux,
qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui
ont le droit de chercher le bonheur!
--Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave:
Maximilien n’est pas un enragé comme son père!
--Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que
me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je
vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux
d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours
seulement.
--Oh! c’est impossible! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis
paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me
répugne et à qui j’ai résisté... Non, c’est impossible! Je m’en vais aux
colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que
je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il
m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour
rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que
j’abhorre! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille.
Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si
elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir!
--Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de
Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à
favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à
l’empêcher, consentiriez-vous à revenir?
M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie,
une si ardente gratitude que j’en fus tout remué.
--Oh! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils
du médecin!
--Eh bien, fis-je, vous avez ma parole!
Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur
le lit.
--Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer
l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait
rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin
l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave.
--Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste,
je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener
cette affaire-là.
--Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin
de vous!
Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les
remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me
prodiguer, je lui serrai la main, lui dis «à bientôt», et entraînant
avec moi M. Octave, je quittai la chambre.
L’_Hôtel du Danube_ se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans
les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je
voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser
passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait
prestement. M. Octave ne cessait de répéter: «Vous êtes convaincu
maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez!»
Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma
conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son
dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes
étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de
gloires et d’horreurs.
Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des
plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan: le
nommé Ragut.
La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et
moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit:
--Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon? Il paraît qu’il y a
là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière.
--Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir
cette «curiosité». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que
j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon?
Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le
Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son
architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre
droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques
minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen
Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous
passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles
l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais
deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon
délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de
l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front
se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui,
d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la
bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où
la haine elle-même--car il me haïssait--n’allumait pas une flamme, puis
il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant
nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa
main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse
qui n’était plus d’une femme:
--Eh! curé! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens
copains!
Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas
pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs
passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles.
J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de
rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les
deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois,
se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle
déshonorait nos yeux. Eh quoi! c’était un prêtre, ce débris, cette chose
sinistre qu’escortaient deux filles blêmes! Cela avait porté la robe
blanche des ordinands, l’aube de la chasteté; cela s’était couché sur le
pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels
serments; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des
consciences: cela avait eu une mère; cela avait été un homme! Un immense
dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut,
bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des
filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme
une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était
abattue sur nous: M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune
homme était devenu grave: sa verve s’était figée. Après quelques
minutes, il dit, regardant le ciel:
--Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas? Un jour de
printemps.
--Oui, fis-je, belle journée pour la saison.
Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses
nombreuses, jusqu’au Panthéon.
* * * * *
Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu
au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon
retour. Au milieu de la provision de «on-dit» que ma servante avait
récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit
aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci: «On disait» que Mme
Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout
simplement «congédiée». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute
pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans
Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa
tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que
sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la
légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de
Romenay sentaient leur conviction fléchir: les uns doutaient, les autres
ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces
«dames» n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à
répudier une femme qu’il «adorait». Il eût fallu admirer son courage:
elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir: aussi, se refusaient-elles
opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je
résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais
prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le «scandale». Pour
que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas
besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le
tambour de ville: Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui
imposant le secret: le jour même, tout Romenay savait tout.
Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au
château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table
son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments
de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château
qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au
château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas
à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne
demandait qu’à se laisser convaincre.
--Oh! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis
toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien
Thury! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille
ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que
vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le
sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne
fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude:
elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury.
--Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son
pardon.
--La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière.
Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence.
Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai
dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la
tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son
_Benedicite_, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au
milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille,
qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant
daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup
silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin
du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au
dessert quand j’y arrivai.
--Comment! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite
à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé!
--Oui, mon enfant, répondis-je.
--Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une
jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui
enlève une femme mariée!
--Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.
Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales,
de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté.
--Oh! c’est trop fort! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait
tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman
s’opposât à mon mariage avec lui?
--C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je
confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M.
Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera
certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme.
--Oh! c’est trop fort! dit la jeune fille tandis que le sang lui
affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées!
L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé!
Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui
adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea
vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme
Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à
sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit:
--Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser
auprès de vous si elle ne nous rejoint pas.
Je n’avais pas à me le dissimuler: c’était un échec.
Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me
laissai envahir par le dépit: «Pour la première fois, me disais-je, que
je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas
favorisé!» Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie
délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un
engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit
de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer
la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait
se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans
d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai
un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y
arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt: j’eus comme l’avant-goût d’un
prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et
pouvais-je donc rester abattu? Autour de moi, la joie ressuscitait.
Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la
vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes
traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps.
Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la
route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de
prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal
pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin,
des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque
bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule
tête blanche qui me regardait: on eût dit qu’il enfermait un petit être
inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait
toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du
monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait
autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte?
Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la
route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait
le bras à sa fille Ernestine.
--Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du
printemps?
--Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons
récolter des violettes pour faire du sirop!
--Nous allons! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa! Moi, je vais cueillir
des primevères et des marguerites pour faire des bouquets.
--Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant! s’écria M. Cobichet. La
nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les
maux de nos semblables.
Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt.
--Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis
notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que
je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances.
Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M.
Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé
qu’entre ecclésiastiques... mais j’avais oublié que M. le pasteur et
vous n’apparteniez pas à la même religion.
--J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi,
monsieur le curé! Enfin, ce moment de folie est passé! Je croyais que M.
Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si
sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme! Maintenant,
M. Asseler me fait peur! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui
jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher
pour lui demander pardon!
--Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces
dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant
que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser
un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage...
sérieux.
--Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.
--Oui! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à
Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle
refuse.
--C’est que... dit la jeune fille, baissant les yeux.
--Quoi? demanda le pharmacien.
--C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles!
Nous n’avons pas les mêmes goûts.
--Je suis ton père, dit M. Cobichet; j’ai bien quelque droit de choisir
mon gendre.
--Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon
mari. Un gendre et un mari, c’est deux!
--Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point
assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un
autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon
parti, l’accepterais-tu?
--Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier.
L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober.
--Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les
plis de ma soutane, vous l’accepteriez?
--Les yeux fermés! s’écria M. Cobichet.
Mlle Ernestine se taisait.
--Et vous, mademoiselle? dis-je.
La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix
basse:
--Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais: il me
semble que je l’aimerais...
--Que ne parliez-vous plus tôt! fis-je. Précisément, le curé d’une
paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui «découvrir» une
jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis
quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non
loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre! Dès ce soir,
je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet,
et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez
moi, où vous serez venus par hasard.
--Serait-ce possible! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit.
--Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose; je n’ai que
le temps de m’y mettre!
--Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le
beau-père d’un médecin!
--Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un
médecin, à la bonne heure! Ce n’est pas comme ces petits «meurt-la-faim»
d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est
bon à quelque chose, au moins! Il fait des ordonnances, il...
--Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations,
s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments.
On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les
journaux parlent de lui! Tous les députés du département sont des
médecins!
--Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte! La
gloire! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires!
Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs
rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance,
me saluait du nom de «bienfaiteur», je fis une grande révérence et je
m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les
avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu
forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je
me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de
charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles
angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande
sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins
de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de
braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse
rencontré des couples de «promis[2]» sur la route de Romenay, je crois,
Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église
afin de les y unir pour l’éternité! Vous me voyez, n’est-ce pas,
poussant devant moi ce troupeau de fiancés! Ce jour-là, j’eusse marié,
sans remords, l’univers entier!
[2] _Promis_: fiancés.
Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la
veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami
Maxim, «tout à fait rétabli» et confiant dans ma parole, avait consenti
à rentrer chez son père, au château du Randon: là il attendait la bonne
nouvelle.
--Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a
fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer
maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous
l’apprendre! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis
à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que,
faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait
des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau
marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède,
par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle
naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par
exemple, comment vous allez vous tirer de là! Si vous pouviez inventer
un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout! Cette Camille est
d’un tenace! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai
même insultée. Ah! bien oui! Elle prend des petits airs dégoûtés et me
dit: «Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le
pays, jamais!»
--Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre
assistance.
--Les voici: prenez!
--Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous
m’amènerez au presbytère Mlle Camille.
--Jolie commission! Si vous croyez que ce sera facile!
--Il le faut.
--Mais quel prétexte trouver pour la décider?
--C’est votre affaire.
--Enfin, vous pouvez y compter! Camille viendra. Je vous l’apporterais
plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche.
--Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au
presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ
avant votre arrivée.
--Compris! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans
votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay.
--Gardez-vous bien de l’en prévenir! Il importe qu’elle l’ignore.
--Compris!
--Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère!
--Compris! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim!
Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je
le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger.
J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir.
Il me parut surpris et troublé.
--Je suis inquiet, avoua-t-il.
--Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.
Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les
banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand
j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave.
--Personne dans la boîte? criait-il, frappant le carreau avec le bout de
sa canne.
--Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à
quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre.
Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle
Camille.
--On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en
m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner?
--Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste!
Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un
petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles
si elles n’avaient été si jolies.
--Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère
prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me
suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine
fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une
grande fille et que j’ai bon caractère.
--J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous
fournir l’occasion de me le prouver!
Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y
pénétrai avec eux.
Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses
gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un
«réticule», m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier,
tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois.
Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la
jeune fille:
--Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le
permettez-vous?
Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque
défiance.
--Un de vos amis? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça? Pourquoi
veut-il m’être présenté?
--Vous permettez, n’est-ce pas? dis-je.
Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui
communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de
s’approcher. Il entra.
Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son
siège et s’écria d’une voix indignée:
--Mais c’est un guet-apens! C’est un guet-apens! Jamais je ne vous
aurais cru capable de cela, monsieur le curé! C’est un guet-apens!
Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac
qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la
porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes,
l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa
poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma
chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre.
Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef,
éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés:
--Ah! c’est trop fort! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de
pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme!
Et, se tournant vers son frère, elle commanda:
--Toi, tu vas m’ouvrir la porte!
--Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme.
--Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir
avec vous un petit bout d’entretien.
--Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille: Octave, ouvre-moi!