M. Octave fit signe qu’il refusait.

--C’est lâche! cria la jeune fille.

Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement:

--Eh bien, j’attendrai!

M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus,

atterré, s’approcha d’elle:

--Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre

pardon.

La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.

--Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne

vous aime plus!

Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en

répétant:

--C’est trop fort! C’est trop fort!

M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me

regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire.

Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre!

Il y allait de ma dignité, de mon honneur: je n’étais point inconscient

et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de

singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la

jeune fille.

--Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la

très grande faveur de m’écouter une minute?

--Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi,

les bras croisés et me dévisageant.

--M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite.

--Ah! elle est jolie, sa conduite! s’écria la jeune fille. Un monsieur

qui part avec une femme mariée!

--Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit

Maximilien avec énergie.

--C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher

dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine.

Je me tournai vers Maximilien.

--Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez

pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y

renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir

aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous

retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les

donc de hâter votre nomination.

--Oh! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui

tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris; avant

huit jours, j’aurai quitté la France!

En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus

en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose

méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les

trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées

s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient

sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la

joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien.

--Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette

personne-là?

--Puisque je vous le jure! s’écria le jeune homme.

--Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous

êtes pardonné!... Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la

dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne

demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop

vite. Pour qui m’aurait-on prise? Pour une enfant! J’ai bien ma part de

malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois

pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est

que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête

à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de

vous détester. Ah! bien oui! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si

vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée

d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du

feu! C’est si loin! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le

bateau avant de vous écrire de revenir! Et puis, quand je vous dis que

j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas; c’est un peu

pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai!... Tout

de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur

votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui

racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que

vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais,

moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient

devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une

expiation... Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez

beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé

promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que...

--Oh! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait,

pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille! Je ne voulais

quitter la France que pour ne point... Je ne sais pas... Je craignais...

Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi!

Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air

sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha

de moi et me dit à voix basse:

--C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé! Vous connaissez la

recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles!

M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient:

simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs

regards une supplication dont je devinai le sens:

--Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a

laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir

toutes difficultés: vous vous marierez dans un mois!... Tenez, j’entends

Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger! Je vais les

mettre d’accord. Je vous quitte un instant!

Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens

qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus

donner quelque solennité, je dis:

--Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet

qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y

adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer

ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux,

laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous

me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir

pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords.

Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé

votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de

meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les

premiers mois sont les plus doux: c’est le printemps de la vie

conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous

êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr,

vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie;

puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire: «Si

l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis

tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant

aimer.» Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi

l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été,

grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez

ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi,

quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien

ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par

trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur

des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement.

C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est

alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de

vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre

mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et,

quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous,

vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux

solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui

faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y

laisser personne pour aimer son souvenir.

--Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je

pleurerais!

--Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la

mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je

vous aime!

--Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre

estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y

ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.

--Accordé d’enthousiasme! répondis-je.

--Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les

histoires du bon vieux temps! Pas à dire, c’est un roman! Une petite

jeune fille férue d’amour comme pas une; un grand jeune homme au cœur de

feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là

pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et

distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les

doigts! Tout roman a son curé:

Aimez-vous les curés? on en a mis partout!

Vous étiez là, monsieur le curé; grâce à vous, le bonheur est sauf!

Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà

pas si mal pris! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre

les amoureux! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal!

L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh! pas dans le goût du jour,

le roman de votre mariage, mes petits enfants! On ne se marie plus dans

les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est

pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre

à la mode. Si le cœur vous en dit! En sortant d’ici, Maxim monte en

voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux

de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille:

«Je t’aime», puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite

méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant

reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la

tombe de Maxim.

--Tu es vraiment gentil! fit Mlle Camille.

--Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre

imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour

nous!

--Ah! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M.

Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a

pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac!

J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur

mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent,

laissant après eux un parfum de bonheur.

Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez

l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner.

--Le maire est mort! fit-elle d’une voix suffoquée.

--Que me dites-vous là, Prudence? En êtes-vous sûre?

--Tout à fait sûre, monsieur le curé! reprit la servante. C’est M.

Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes,

mais c’était peine perdue: le maire était mort... Tenez, ajouta

Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la

place de l’église! Ah! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère!

Il sonne à la grille. Je cours ouvrir!

J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir:

--Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin,

en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il

est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour

vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien

rendre service aux gens qui sont dans le malheur! Oh! la République a

perdu un de ses soutiens! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir

pour maire, à sa place? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui

sera nommé! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le

parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que

j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une

lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois

enfants, vous comprenez, monsieur le curé?

--Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je

vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir

immédiatement pour le château du Randon.

Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en

voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi,

sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la

première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il

fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son

cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de

la capote, le Dr Garot me cria: «Rupture d’anévrisme! Ah! je l’avais

bien dit! Maladie de cœur! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait,

il y a six mois, de congestion simple! Une congestion simple! Quel

crétin! Une congestion simple, oh! oh! oh! oh!»

Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au

galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée

à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire

était son ami: il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet; il

exultait.

Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de

M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et

sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort,

terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous.

Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent

dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les

bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à

ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut

le silence: silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence

précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme

d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la

chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se

poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je

priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont

infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le

seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs: le repos, la

paix.

L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai

à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère.

M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait:

--Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La

mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux

funérailles, je...

--Comment! demandai-je, vous partez? Vous abandonnez votre ministère à

Romenay?

--Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul

peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me

réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah! mon ministère!

Après... ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée? Et

comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses! Hélas!

elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi.

Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu,

c’est d’éloigner le vice de sa maison! Aussi, je m’en vais.

Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la

visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé

d’«elle». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons

le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été

son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le

déchirement qui avait suivi l’horrible révélation: «Sa femme avait une

liaison avant le mariage; elle entretenait une correspondance, poste

restante», et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins

de sa trahison! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre: soutenu

par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus

douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il

poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait

souffertes.

Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander:

--Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait?

--Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne

réponds pas. Ce matin encore... J’ai jeté la lettre au feu, sans

l’ouvrir.

--Vous pardonnerez, j’en suis sûr?

--Jamais! fit le pasteur.

Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa

résolution.

--Ah! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la

catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay,

quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon! Je

vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas... c’est

mon unique excuse! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères,

renoncent au droit d’aimer une femme! Je m’en souviens comme si notre

première rencontre était d’hier! Je vous disais: «Vous êtes, vous, un

vieux célibataire.» Il devait y avoir comme de la pitié dans ces

paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé!

Je suis seul dans la vie! Plus seul que vous! Pour me consoler du

présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami

pour moi. L’avenir! ah! l’avenir... J’ai aimé... l’amour a avivé en moi

le besoin de tendresse... et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec

mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers

la mort! L’avenir m’épouvante... La pitié! ah! elle est pour moi

maintenant! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part!

--Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas

tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.

--Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que

d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle! Et je

souffrirai toujours!

Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à

terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des

larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût

sorti d’un songe torturant.

--Adieu, dit-il brusquement.

Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.

Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre

notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.

--Adieu! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.

Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se

courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait,

tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à

quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa

pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur

approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans

doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par

le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa

porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se

demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent

d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la

devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte

de velours qu’il fit mine de soulever: à peine l’eut-il touchée qu’il

laissa retomber son bras. Ah! ce n’était pas le salut d’anéantissement

par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un

salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien

de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue

dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut

point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par

un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha

droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard,

jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à

ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir!

Jamais! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas!

Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était

venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le

pasteur me quitter et s’éloigner.

--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des

coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état! Un

bel homme ma foi! Ah! si j’avais été à la place du curé protestant, je

te l’aurais mise dans le chemin, la créature! Je lui aurais administré

de ces raclées! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée! Mais,

dame! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était

amoureux! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce

curé-là? Quand on est curé, on ne se marie pas! Un curé, ça ne doit pas

avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme

l’autre monde, ça devient amoureux,--ils ne sont pas exempts, quoi!--Un

curé amoureux! oh! oh! oh! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à

sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin? c’est le bon Dieu!

c’est la religion! Et ils voudraient que les curés de chez nous se

marient! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui

s’appelle je ne sais pas comment: Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à

mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour

ramasser mes araignées! Les curés de chez nous mariés! ah bien, par

exemple, ce serait du frais! Ils pourraient chercher des servantes

convenables! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et

secouer leur paillasse! Toute la journée, que j’entendrais: «Mon p’tit

chat» par-ci, «mon p’tit loup» par-là! Et hardi! je t’embrasse! chez un

curé! dans un _précipitère_![3] oh! oh! oh! Je voudrais bien voir ça,

une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux

à monsieur le curé et qui vous appellerait «mon chéri!» Mon chéri! à un

curé! si ce ne serait pas un _escandale_! Ah! mon balai! Et qu’elle

laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison!... Un chignon sur le

prie-Dieu! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas! des falbalas

dans la bibliothèque! des falbalas pendus au cou de la statue du

Saint-Père le Pape! En voilà une chambre pour un curé! Faudrait prendre

de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là

dedans! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe: comme ça, le

bon Dieu aurait les restes! Un curé marié! oh! oh! oh! oh! Aussi vrai

que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait

le monde, ça dégoûterait le bon Dieu!

[3] Presbytère. (_Traduction de l’abbé Blondot._)

[4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (_L’abbé

Blondot._)

Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en

proférant des paroles véhémentes.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée

entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et

déversait sur elles son indignation.

Un vieux célibataire · 第 23 / 27 题