M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert.

Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut.

--En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes

dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa

mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un

abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui

adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit

de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit

la main en murmurant: «adieu...» et je ne l’ai pas revue depuis. Et

voilà l’histoire du fameux enlèvement!

--Espèce de cachottier! fit de nouveau M. Octave.

--Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la

vérité; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour

vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer: j’ai cru sinon à un

enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus

de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il

était de notoriété...

--Oh! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que

j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler! Eh bien, c’est encore une

fable!

--Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins! Tu ne

me feras pas croire!...

--Non, reprit avec force M. Maximilien: je n’étais pas pour Mme Asseler

ce que l’on a dit, je le jure! Ce que j’affirme là n’est pas

vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne

connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma

pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses

goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve

toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les

convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi

un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en

dehors de moi, des occasions de gaieté; car, vous le comprenez, je ne

trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister

et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait

fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur

tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait

mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait: je ne l’aimais

pas; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter

sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais

qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit: «Vous savez, j’aime

«ailleurs». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui? Je n’en sais rien et

je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle

aimait, la pauvre détraquée? Elle aimait parfois son mari avec frénésie,

elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux

jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était,

chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé

d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi,

j’aimais «ailleurs» et je n’ai point à vous dire qui! Je n’avais pas

besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles

séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre

la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle

m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice! Oh!

je le sais, les apparences sont contre moi! J’allais voir Mme Asseler

tous les jours; elle m’appelait «Maximilien» tout court, avec une

parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait,

seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande,

sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay? On ne prête qu’aux

riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits

qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un

phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour

détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire

tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez

Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que

m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi? Tenez, vous

allez connaître le fond de mon âme: tant pis pour moi si c’est à mon

détriment! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon

malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous

m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le

conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande,

le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite.

J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma

vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais

maintenant: «Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle

Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle! Je veux montrer que je ne suis

pas repoussé partout; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint

pas de se compromettre à cause de moi! Et je laissais dire et j’étais

heureux qu’on se trompât! Raisonnement stupide et puéril, je n’en

disconviens pas! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à

mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à

comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce... de ce mépris que vous

ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de

manifester.

--Espèce de gros nigaud! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait.

--Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète,

de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous

suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur.

--J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez

faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un

sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas

homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne

comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au

désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi? Peut-être

vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à

bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée? Je n’ai pu trouver

que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher

Camille d’entrer dans une famille de mécréants...

M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que

je me refusais à parler, il poursuivit:

--Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût

troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de

les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que

c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre

penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que

j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée

religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération

lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science

avait fait de grandes promesses: elle ne les a pas toutes tenues. On l’a

tant répété qu’on n’ose plus le dire.

--Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est

comme s’ils buvaient un lait de poule.

--Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de

nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les

empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont

si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser

aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant

plus à croire que la science--dont j’admire, plus que personne, les

audaces si souvent heureuses--chassera de la vie la douleur morale,

qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous.

A ce moment, M. Octave pensa tout haut:

--M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim,

sucre encore.

Un vieux célibataire · 第 21 / 27 题