IX

J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse

recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc

d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire

vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de

paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par

ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser: «Un prêtre qui fume! La

religion n’en a pas pour longtemps!» Aussi, en attendant le départ du

train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il

paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur: un homme

libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en

compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous

avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me

préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il

me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon

âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas! mon recueillement

fut bientôt troublé! A une station du département de la Nièvre, trois

jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils

n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus

remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train

se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria:

--Ah! mon cher, superbe! épatante!

--Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire!

Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien

commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant,

qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel

leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme

de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami.

J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je

me disais: «Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la

loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre

épousât une femme «épatante»! Pourquoi pas? Je ne vois pas bien, par

exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse

célébrerait les attraits!

Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.

Et Rodrigue ce serait M. le curé! ce serait moi! Ah! M. le curé ne

tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux! Le mari d’une trop

belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce

qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point

créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art,

qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on

exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son

caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui

enseigner le mépris de la beauté; on parquerait son choix dans

l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se

marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa

vie!» Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses: tout à coup, je

me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes

gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais

d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique,

haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions,

des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En

vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial,

avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me

fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou

de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt

qu’ils étaient étudiants--ils firent, du reste, des efforts obstinés

pour que je ne l’ignorasse pas--et qu’ils rentraient au quartier Latin.

Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces

oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime

que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les

bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais

le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne

savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des

regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse

méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le

chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être

périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études

finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où

ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les

enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre

stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe

d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis:

--La fumée n’incommode pas ces messieurs?

J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je

n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un

essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe.

--Au contraire! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur

joie.

--Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre

eux, et c’est ce qui nous navrait!

Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation

ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue

quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris.

Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes

rouges éparses des deux côtés de la voie: il pénétra sous un hall

immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était

Paris!

Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes

gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai

dans une voiture et donnait comme adresse au cocher «_l’Hôtel

Bourdaloue_, rue Bonaparte», qu’on m’avait signalé comme un repaire

d’ecclésiastiques.

Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde

ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à

gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces

boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands.

D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir

crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point

dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de

plusieurs crans et je me répétai: «Allons, abbé Blondot, tu es ici au

chef-lieu de l’Univers, admire!» Rien, je restais froid. L’admiration ne

venait point. Je regardais: encore des boutiques, encore des cafés,

encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus

tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé! Ils

donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent

jamais. «Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le

renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les

prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des

laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance! Ils ne sont pas

autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au

fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi; ils

ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi; ils marchent sur

leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi! Les

voilà donc, ces maîtres du progrès! Dans cette ville où tout s’invente,

ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler! Je ne leur

en fais pas mon compliment!» Le fiacre, après m’avoir promené dans le

dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le

chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la

glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le

spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent:

«Un curé! s’écria l’une d’elles: touchons du fer!» Et toutes les deux se

précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de

mon dédain! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus

spirituel de la terre.

Le fiacre me déposa devant l’_Hôtel Bourdaloue_. Après y avoir dîné avec

deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la

chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un

chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et

tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave

Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à

l’_Hôtel Bourdaloue_. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était

lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air

parisien se mit à cabrioler.

--Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un

homme étonnant, vous! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe,

aussitôt ça vous démange de réparer ça! Ni une ni deux. Vite vous

dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que

vous n’êtes pas banal!

--Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans

la rue et si je lui tenais ce langage: «Je suis curé de

Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa

brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur

protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui

ne veut pas me voir en peinture», je courrais risque d’être traité

d’imposteur.

--Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait: «Il y a là-bas,

du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y

seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des

douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des

prix doux aux ecclésiastiques.»

--J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous

n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil!

--Jamais de la vie! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un

respect... inoxydable!

--Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer? Où

puis-je voir M. Maximilien Thury?

--Mais chez lui, parbleu! à l’_Hôtel du Danube_! Du reste, il vous

attend.

--Comment! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée? de mes intentions?

--Tiens! pourquoi pas? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et

que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures

et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné

quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je

l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre,

que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage

avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. «Mais, espèce de gros

bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien

qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud?»

--Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur

Octave.

--Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la

porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. «Tu as raison,

me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton

curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui

éviter de venir dans cet hôtel.» Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim

sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour,

en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin

ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours,

Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé,

êtes-vous prêt? Voilà dix heures, Maxim nous attend.

--Halte-là! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en

vais aller à l’_Hôtel du Danube_ pour m’y rencontrer avec votre Maxim et

son amie Mme Asseler? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là!

--Mme Asseler! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et

elle ne reviendra pas, je vous le promets! Maxim vous contera ça, du

reste: allons, partons.

--Puisqu’il en est ainsi, je vous suis!

La distance n’est pas longue de l’_Hôtel Bourdaloue_ à l’_Hôtel du

Danube_. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de

me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses

meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature

coloniale.

--Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes

arrivés devant l’_Hôtel du Danube_, maison d’étudiants, je vous

préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront

casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de

famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe.

--Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me

paraissent suspects!

--Oh! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un

chien n’est levé! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage.

Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas

un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez

lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions

des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se

montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses

vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le

souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan.

--Quel recueillement! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil.

Comment! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure! Je

suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant

ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les

conseils de distribution de prix. Je dirais: «Travaillez, vieux parents;

reposez-vous, jeunes élèves!» Allons, comment des hommes de vingt ans et

plus, comment des fils de France...

--Oh! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail: c’est si

loin, les examens!

--Ah! alors je me tais! Je n’aime point les sermons intempestifs; mais,

en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de

demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant!

Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et

sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir

frappé. «Entrez!» me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez

le fils de mon plus ardent ennemi.

Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant

lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer.

--Oh! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose!

Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à

m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait

approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage

gardait une impassibilité vraiment inquiétante:

--Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un

peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir.

Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a

deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique... et

l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler «la méthode des pieds

dans le plat». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous

m’y autorisez, monsieur Thury.

--Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme.

--Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous

gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par

gaffes!

--C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai

pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à

Romenay.

--C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.

--Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de

l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer

qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire.

--A la bonne heure! lança M. Octave. Je me disais!...

--Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander--car je n’ai

point le droit de vous répondre--quelles raisons m’autorisaient à vous

refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes

étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage,

de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans

l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour

réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop

de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de

personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas

été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à

qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au

mariage... Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi

j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses,

de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est

pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle.

Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui

refuser cette grâce.

--Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix

singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay... non, je ne

puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier

esclandre... elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.

--C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux! fit M. Octave.

--Si elle savait, pourtant! reprit M. Maximilien qui hocha la tête.

--Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la

franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai

aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis... l’imprudence de partir

de Romenay dans les conditions que vous savez.

--Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas

être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé! Je vais vous

dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont

Octave ne se doute pas!

--Espèce de cachottier, dit M. Octave.

--J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme

Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas

une fuite... Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à

même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la

correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres

compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur

quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie

furieuse--vous savez que le pasteur était très ombrageux--il avait

chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même.

Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de

l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je

ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la

figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une

voix tragique: «Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi

partir avec vous!» Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des

soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée.

Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire.

Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais

que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité.

Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si

elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle

souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ

paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa

vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce

moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on

lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son

mari! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne

de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle! Toute l’admiration

qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement

qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son

enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette

comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en

quittant Romenay, ne disait pas la vérité! Ce fut encore une

capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié

avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait

penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la

réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie

d’Octave!

--Alors c’était faux! fit M. Octave. Espèce de cachottier!

--Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire.

Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à

Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler.

«J’aime mon mari», me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à

se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans

l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme,

le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant

que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une

exquise faiblesse de caractère: c’est là un crime qu’une femme ne

pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait

homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme

qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari

retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et

ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.

--Ah! que voilà bien les femmes! s’écria M. Octave.

--Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait

méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités

de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son

mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui

s’appelle pleurer! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous

devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai

conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en

conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses

romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée:

«Ah! fuir la vie banale! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du

monde imbécile et vulgaire!» Je puis même ajouter, sans fatuité,

croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup

moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots! des

mots! des mots! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à

l’enlever à son mari: que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de

séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et,

dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les

folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas! dans le train qui nous

emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui

apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par

la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de

désespoir.

--Elle est toquée, cette bonne femme-là! dit M. Octave.

--Oh! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est

toquée! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une

malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris,

je lui demandai où il fallait la conduire: «Chez ma mère», me

répondit-elle.

Un vieux célibataire · 第 20 / 27 题