VII

Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me

découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à

Champvieux pour y assister à la «conférence» qui, le premier lundi de

chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans

ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les

curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le

chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton: ils apparaissent

au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et

rentrée dans la ceinture: tels les Hébreux quand ils allaient célébrer

la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du

curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute

question métaphysique et pour décortiquer quelque «cas» épineux de

théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je

sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent

point contre les mets toujours copieux, sinon succulents? L’air des

cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là

un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.

Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la

servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions

maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait

sur un lit de persil.

--Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il

ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie.

Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui! Ah! oui, pourvu! Il nous

expliquerait les figures du syllogisme!

L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux

qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette

infaillible pour éviter les accidents:

_Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,

Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison._

Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé,

l’abbé Saquet ajouta:

--Brrr! rien que d’y penser!

Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de

Saint-Sulpice, dans son livre sur les «politesses et convenances à

l’usage du clergé», ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques

doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous

taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits

de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de

vous celer la vérité: silencieusement, nous honorions la tête de veau,

avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la

théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le

radeau de _la Méduse_, préludait par de timides jeux de mots aux

exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le

branle à la conversation:

--Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons

par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux

pasteur! Il paraît que...

Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les

mésaventures de M. Asseler. Je restai grave:

--Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à

votre joie! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales,

mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et

je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des

souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.

--Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il

enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses

remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle «une

gaffe».

M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue

avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs

de M. Asseler:

--Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son

ministère doit être singulièrement compromis par ce... qu’on raconte.

Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé

à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés

à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.

La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je

résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été

donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les

papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la

défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des

larves d’arguments: je résolus d’en faire hommage à mes confrères.

--Ah! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques! De tout

temps, il y eut des prêtres--oh! en bien petit nombre!--qui prirent le

mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur: il chassa de

l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de

braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à

Rome des lettres urgentes; elles disaient: «Saint-Père, j’avais promis

de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage!» Le

pape lut la supplique et dicta: «_Castus maneat!_ Qu’il reste chaste!»

Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le

régiment des chastes: il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes

des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude! Je crois,

messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs

auteurs, ces épithètes «de gothiques, de barbares, d’insensés» que l’on

nous jette à la face! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la

chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je

prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le

reste de l’humanité, moins peut-être!

--Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait

point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions

graves et qui voulait la ramener aux choses badines.

Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à

prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a

pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon

confrère, je repris:

--Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou

sont mariés.

--M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit,

remarqua l’abbé Saquet.

--Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune

occasion d’avoir de l’esprit: il a toujours peur que ce ne soit la

dernière! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont

eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire

au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient

le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste,

hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la

virginité est l’état de vie le plus parfait! Faisons, si vous le voulez

bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et

laissons parler les gens mariés! Ceux-là, je les admire! Il faut voir

leurs airs choqués...

--Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière

qui est devant vous!

--Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les

entendre s’écrier: «La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime!

Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui

doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son

âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas

contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus

sincères? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de

la folie!» Ah! qu’ils sont drôles, les gens mariés! Ils n’ont pas l’air

de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de

fidélité tout simplement; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et

leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment! La

fidélité à une seule femme! Messieurs les jeunes époux, au jour des

fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement? Leur cœur

appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une

seule femme leurs pensées, et pour toujours! Et ils promettent, et ils

jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des

témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur

vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur

que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces,

ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les

«Bottin», et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le

monde: tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce

grand événement: «M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses

jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre.» Ces bons

petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières?

Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le

joug qu’ils leur ont imposé? Ah! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous

les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont,

fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité! Vous

n’ignorez point comment, la plupart du temps,--je n’ose dire

toujours,--se perpètrent les mariages.

--Nous savons ça! Nous savons ça! dit l’abbé Saquet. Des histoires de

mariage, ça nous connaît! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est

celle qu’on m’a racontée et...

--Silence! silence! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous

raconterez cela plus tard!

--C’est de l’obstruction! gémit l’abbé Saquet, résigné.

Je repris:

--Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage! Quand les

temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens

le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la

famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des

mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent: «Vous

n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse

«convenir»?--Quel chiffre?--On irait jusqu’à tant.--On pourrait

voir!...» Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette

jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention,

un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si

les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le

jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il

voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil

langage: «Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement.

Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, «de

prendre mes renseignements», comme disent les gens du vulgaire.

Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins

dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop

notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques; car enfin les

notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer

que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père

me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse

personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le

mariage est pour l’homme une assurance contre la misère: comme prime, il

verse sa liberté; il est en droit de savoir si l’assureur--si monsieur

votre père, dans la circonstance--a, pour parler encore comme le

vulgaire, «les reins solides». Si les renseignements me satisfont, aussi

vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle!» Et si la jeune

fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle

répondrait...

--Ah mais! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que

Romenay nous fait là! Un discours en mangeant! Rien de tel pour vous

troubler la digestion! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que

pour lui! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges

l’écoutent!

--Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet.

Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot

aura parlé: il nous intéresse.

Ces messieurs approuvèrent, et je repris:

--Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle

répondrait: «Monsieur et cher probable époux, je mentirais si

j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais

mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison! Le temps

simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice,

que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos

péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre

conscience!... Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne

demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après

tout!» Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le

mariage est au bout de ces enquêtes, de ces «renseignements». Nos jeunes

gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se

lient l’une à l’autre par les serments éternels! Et voilà les gens qui

reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont

ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans

en bien connaître l’humeur!

Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné

du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M.

le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal: il

laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre

odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en

pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais

remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que

le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur

lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous

associâmes à ses préférences.

--Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis,

messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait

placer un poêle ici? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer! Ou le bois

geint et ne donne pas de flamme! Ou le charbon lui-même s’entête à ne

point brûler! Je connais tous les inconvénients--et ils sont

nombreux--du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne.

Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver!

L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière

à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne: il la

happa.

--Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un

feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait

pas, il n’a qu’à s’écrier: «Qu’alors y faire?» (Calorifère.)

On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se

contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte

opuscule: _le Phylloxera existe-t-il?_ fut d’avis que la trêve du gigot

avait assez duré: il voulut ramener l’entretien aux graves questions.

--C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne

sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons! Je n’avais jamais songé

à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous

traitent de fous! Première nouvelle!

--De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché!

--De monstres! ah! c’est trop fort! fit l’abbé Pavillon. Et quels

arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse?

--Des arguments! m’écriai-je: ils se soucient bien d’en chercher! Ils

éborgnent la vérité: voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez

remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps

savent se contredire! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils

analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance

singulière qu’ils appellent «la volonté».

--Oh! oh! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles!

--Quelle erreur! m’écriai-je: on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y

eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la

volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La

volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une

emphase de prospectus. «La volonté régit le monde; par la volonté, on

est Napoléon Ier: sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une

sous-préfecture.» Or, messieurs, que nous reproche-t-on? De tenter de

nous élever--par la volonté--au-dessus des instincts de la bête humaine.

Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence,--au moins en

paroles,--l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante

dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde

qu’affolent les joies de la chair!

--Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus

obscur, ce serait presque de la philosophie!

--Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.

--Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois,

un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.

--Des professeurs d’énergie, parfaitement! repris-je. Et remarquez que

l’état de continence, que le célibat--quand il est chaste,

j’entends--accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à

l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs

femmes.

--Oh! oh! oh! firent en chœur ces messieurs.

--Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.

--Ah! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse...

--Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement... J’affirme qu’un homme qui

se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de

sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa

femme; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et

qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme

un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du

chemin!

--Fitchtrrre! lança l’abbé Saquet.

--Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores

assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.

--Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité,

celle-ci: si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en

friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite

Capoue pour courir à la moisson des âmes! N’y comptons pas, je vous en

prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer

aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la

gloire d’une idée, d’une doctrine: il ne comprendrait pas: il aime sa

femme! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de

souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.

A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air

absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de

rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite: le

nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen,

l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.

--Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si

réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. _Explica fusius._

L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de

vaines tentatives, il parvint à articuler:

--Ah! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son

meilleur!... Ce n’est pas vous, abbé Blondot!... Non... pas vous!... Je

n’écoutais pas!... C’est l’abbé Saquet, avec son histoire...

Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re!... Ah! celui-là, c’est son

meilleur!... Ceux de l’_Almanach du Pèlerin_ n’approchent pas!...

Ca-lo-ri-fè-re! Hi, hi, hi... Je n’avais pas compris tout de suite...

Hi, hi, hi...

--Ah! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le

calembour de l’abbé Saquet!... Enfin, maintenant qu’il est passé, je

continue. Je disais donc: ne demandez pas à un homme marié s’il rêve,

pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas: il

aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans,

ses ambitions, il comprendra et vous répondra: «Ma femme est belle et je

l’aime.» Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui,

est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite

de l’intéresser.

--C’est son meilleur!... pas à dire, c’est son meilleur! Diable de

Saquet, va! murmurait en _a parte_ l’abbé Bichaud dont, à chaque

instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque

dans leurs profondeurs!

--Oh! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux!

--Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime

plus sa femme comme aux premiers jours! Des époux qui ont laissé

s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent; quand ils se

sont querellés, ils se boudent; quand ils se sont boudés, ils se

réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit

jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en

dirait long sur ce chapitre!

--Tertullien! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là?

--Tertullien, repris-je, écrivit un traité des _Incommodités du

mariage_, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de

_la Patience_. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé

en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur: sans doute,

voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait

aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas! que trop

d’occasions de pratiquer: la patience!

--Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les

ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas

parfaites.

--Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience

est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien:

elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages: tout comme au

troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de

défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres

d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous

faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en

quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en

nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait

des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses,

désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises,

discrètes.

--Ah! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas

article courant!

Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante:

--Mais, s’écria-t-il, j’y pense! On pourrait fonder des maisons de

confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des

épouses! On ferait un choix parmi les sujets: la fleur serait pour nous,

le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison «Spécialité d’épouses

pour ecclésiastiques, sobriété garantie.»

Un vieux célibataire · 第 17 / 27 题