Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me
découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à
Champvieux pour y assister à la «conférence» qui, le premier lundi de
chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans
ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les
curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le
chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton: ils apparaissent
au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et
rentrée dans la ceinture: tels les Hébreux quand ils allaient célébrer
la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du
curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute
question métaphysique et pour décortiquer quelque «cas» épineux de
théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je
sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent
point contre les mets toujours copieux, sinon succulents? L’air des
cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là
un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.
Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la
servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions
maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait
sur un lit de persil.
--Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il
ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie.
Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui! Ah! oui, pourvu! Il nous
expliquerait les figures du syllogisme!
L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux
qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette
infaillible pour éviter les accidents:
_Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,
Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison._
Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé,
l’abbé Saquet ajouta:
--Brrr! rien que d’y penser!
Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de
Saint-Sulpice, dans son livre sur les «politesses et convenances à
l’usage du clergé», ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques
doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous
taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits
de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de
vous celer la vérité: silencieusement, nous honorions la tête de veau,
avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la
théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le
radeau de _la Méduse_, préludait par de timides jeux de mots aux
exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le
branle à la conversation:
--Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons
par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux
pasteur! Il paraît que...
Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les
mésaventures de M. Asseler. Je restai grave:
--Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à
votre joie! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales,
mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et
je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des
souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.
--Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il
enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses
remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle «une
gaffe».
M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue
avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs
de M. Asseler:
--Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son
ministère doit être singulièrement compromis par ce... qu’on raconte.
Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé
à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés
à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.
La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je
résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été
donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les
papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la
défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des
larves d’arguments: je résolus d’en faire hommage à mes confrères.
--Ah! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques! De tout
temps, il y eut des prêtres--oh! en bien petit nombre!--qui prirent le
mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur: il chassa de
l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de
braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à
Rome des lettres urgentes; elles disaient: «Saint-Père, j’avais promis
de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage!» Le
pape lut la supplique et dicta: «_Castus maneat!_ Qu’il reste chaste!»
Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le
régiment des chastes: il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes
des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude! Je crois,
messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs
auteurs, ces épithètes «de gothiques, de barbares, d’insensés» que l’on
nous jette à la face! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la
chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je
prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le
reste de l’humanité, moins peut-être!
--Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait
point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions
graves et qui voulait la ramener aux choses badines.
Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à
prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a
pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon
confrère, je repris:
--Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou
sont mariés.
--M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit,
remarqua l’abbé Saquet.
--Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune
occasion d’avoir de l’esprit: il a toujours peur que ce ne soit la
dernière! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont
eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire
au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient
le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste,
hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la
virginité est l’état de vie le plus parfait! Faisons, si vous le voulez
bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et
laissons parler les gens mariés! Ceux-là, je les admire! Il faut voir
leurs airs choqués...
--Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière
qui est devant vous!
--Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les
entendre s’écrier: «La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime!
Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui
doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son
âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas
contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus
sincères? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de
la folie!» Ah! qu’ils sont drôles, les gens mariés! Ils n’ont pas l’air
de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de
fidélité tout simplement; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et
leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment! La
fidélité à une seule femme! Messieurs les jeunes époux, au jour des
fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement? Leur cœur
appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une
seule femme leurs pensées, et pour toujours! Et ils promettent, et ils
jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des
témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur
vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur
que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces,
ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les
«Bottin», et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le
monde: tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce
grand événement: «M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses
jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre.» Ces bons
petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières?
Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le
joug qu’ils leur ont imposé? Ah! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous
les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont,
fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité! Vous
n’ignorez point comment, la plupart du temps,--je n’ose dire
toujours,--se perpètrent les mariages.
--Nous savons ça! Nous savons ça! dit l’abbé Saquet. Des histoires de
mariage, ça nous connaît! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est
celle qu’on m’a racontée et...
--Silence! silence! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous
raconterez cela plus tard!
--C’est de l’obstruction! gémit l’abbé Saquet, résigné.
Je repris:
--Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage! Quand les
temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens
le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la
famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des
mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent: «Vous
n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse
«convenir»?--Quel chiffre?--On irait jusqu’à tant.--On pourrait
voir!...» Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette
jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention,
un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si
les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le
jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il
voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil
langage: «Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement.
Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, «de
prendre mes renseignements», comme disent les gens du vulgaire.
Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins
dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop
notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques; car enfin les
notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer
que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père
me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse
personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le
mariage est pour l’homme une assurance contre la misère: comme prime, il
verse sa liberté; il est en droit de savoir si l’assureur--si monsieur
votre père, dans la circonstance--a, pour parler encore comme le
vulgaire, «les reins solides». Si les renseignements me satisfont, aussi
vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle!» Et si la jeune
fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle
répondrait...
--Ah mais! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que
Romenay nous fait là! Un discours en mangeant! Rien de tel pour vous
troubler la digestion! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que
pour lui! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges
l’écoutent!
--Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet.
Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot
aura parlé: il nous intéresse.
Ces messieurs approuvèrent, et je repris:
--Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle
répondrait: «Monsieur et cher probable époux, je mentirais si
j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais
mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison! Le temps
simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice,
que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos
péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre
conscience!... Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne
demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après
tout!» Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le
mariage est au bout de ces enquêtes, de ces «renseignements». Nos jeunes
gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se
lient l’une à l’autre par les serments éternels! Et voilà les gens qui
reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont
ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans
en bien connaître l’humeur!
Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné
du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M.
le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal: il
laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre
odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en
pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais
remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que
le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur
lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous
associâmes à ses préférences.
--Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis,
messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait
placer un poêle ici? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer! Ou le bois
geint et ne donne pas de flamme! Ou le charbon lui-même s’entête à ne
point brûler! Je connais tous les inconvénients--et ils sont
nombreux--du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne.
Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver!
L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière
à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne: il la
happa.
--Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un
feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait
pas, il n’a qu’à s’écrier: «Qu’alors y faire?» (Calorifère.)
On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se
contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte
opuscule: _le Phylloxera existe-t-il?_ fut d’avis que la trêve du gigot
avait assez duré: il voulut ramener l’entretien aux graves questions.
--C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne
sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons! Je n’avais jamais songé
à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous
traitent de fous! Première nouvelle!
--De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché!
--De monstres! ah! c’est trop fort! fit l’abbé Pavillon. Et quels
arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse?
--Des arguments! m’écriai-je: ils se soucient bien d’en chercher! Ils
éborgnent la vérité: voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez
remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps
savent se contredire! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils
analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance
singulière qu’ils appellent «la volonté».
--Oh! oh! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles!
--Quelle erreur! m’écriai-je: on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y
eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la
volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La
volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une
emphase de prospectus. «La volonté régit le monde; par la volonté, on
est Napoléon Ier: sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une
sous-préfecture.» Or, messieurs, que nous reproche-t-on? De tenter de
nous élever--par la volonté--au-dessus des instincts de la bête humaine.
Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence,--au moins en
paroles,--l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante
dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde
qu’affolent les joies de la chair!
--Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus
obscur, ce serait presque de la philosophie!
--Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.
--Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois,
un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.
--Des professeurs d’énergie, parfaitement! repris-je. Et remarquez que
l’état de continence, que le célibat--quand il est chaste,
j’entends--accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à
l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs
femmes.
--Oh! oh! oh! firent en chœur ces messieurs.
--Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.
--Ah! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse...
--Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement... J’affirme qu’un homme qui
se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de
sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa
femme; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et
qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme
un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du
chemin!
--Fitchtrrre! lança l’abbé Saquet.
--Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores
assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.
--Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité,
celle-ci: si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en
friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite
Capoue pour courir à la moisson des âmes! N’y comptons pas, je vous en
prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer
aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la
gloire d’une idée, d’une doctrine: il ne comprendrait pas: il aime sa
femme! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de
souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.
A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air
absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de
rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite: le
nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen,
l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.
--Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si
réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. _Explica fusius._
L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de
vaines tentatives, il parvint à articuler:
--Ah! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son
meilleur!... Ce n’est pas vous, abbé Blondot!... Non... pas vous!... Je
n’écoutais pas!... C’est l’abbé Saquet, avec son histoire...
Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re!... Ah! celui-là, c’est son
meilleur!... Ceux de l’_Almanach du Pèlerin_ n’approchent pas!...
Ca-lo-ri-fè-re! Hi, hi, hi... Je n’avais pas compris tout de suite...
Hi, hi, hi...
--Ah! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le
calembour de l’abbé Saquet!... Enfin, maintenant qu’il est passé, je
continue. Je disais donc: ne demandez pas à un homme marié s’il rêve,
pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas: il
aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans,
ses ambitions, il comprendra et vous répondra: «Ma femme est belle et je
l’aime.» Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui,
est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite
de l’intéresser.
--C’est son meilleur!... pas à dire, c’est son meilleur! Diable de
Saquet, va! murmurait en _a parte_ l’abbé Bichaud dont, à chaque
instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque
dans leurs profondeurs!
--Oh! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux!
--Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime
plus sa femme comme aux premiers jours! Des époux qui ont laissé
s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent; quand ils se
sont querellés, ils se boudent; quand ils se sont boudés, ils se
réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit
jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en
dirait long sur ce chapitre!
--Tertullien! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là?
--Tertullien, repris-je, écrivit un traité des _Incommodités du
mariage_, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de
_la Patience_. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé
en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur: sans doute,
voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait
aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas! que trop
d’occasions de pratiquer: la patience!
--Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les
ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas
parfaites.
--Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience
est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien:
elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages: tout comme au
troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de
défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres
d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous
faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en
quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en
nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait
des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses,
désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises,
discrètes.
--Ah! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas
article courant!
Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante:
--Mais, s’écria-t-il, j’y pense! On pourrait fonder des maisons de
confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des
épouses! On ferait un choix parmi les sujets: la fleur serait pour nous,
le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison «Spécialité d’épouses
pour ecclésiastiques, sobriété garantie.»