--Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la
fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère.
--Oh! oh! oh! firent plusieurs confrères.
--Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que
vous êtes poète!
J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à
manger, et s’adressant à moi:
--Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui
veut vous parler.
Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai
face à face avec M. Octave Ferrandière.
--Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est!
--Mais quoi?
--Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur! A l’heure
qu’il est, ils sont à Paris!
--Patatras! Mais c’est un abominable scandale! Votre ami Maximilien est
un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une
passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je
connaisse, M. Asseler! Ah! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire!
--Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme:
comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive!...
--Vous êtes charmant! Je suis la cause de ce qui arrive! Enfin, nous
discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de
saluer ces messieurs? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger?
--Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés! ça me fait peur!
Je rougirais.
--Pauvre petite jeune fille! Je ne veux pas vous intimider... Vous avez
votre voiture?
--Oui, monsieur le curé.
--Vous me reconduisez à Romenay?
--Très volontiers, monsieur le curé.
--Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous.
--Entendu!
J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères.
--Comment, vous partez! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous
n’avez pas pris de dessert?
--Mais, je m’en passerai, dis-je.
--Ah! fit ce confrère de plus en plus étonné.
A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du
_le Phylloxéra existe-t-il?_ soit revenu de l’ahurissement qui
l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose
détachement: pas de dessert!
J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le
jeune homme dit:
--C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place!
--Et pourquoi donc?
--Les remords me tortureraient: je sécherais.
--Oh! oh!
--Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas
obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de
ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai,
quand j’y pense, j’ai du remords pour vous!
--Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la
conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils
envolés?
--Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris.
--Mais c’est fou! m’écriai-je.
--C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim.
--Comment, vous étiez prévenu?
--Parbleu! si j’étais prévenu! Depuis longtemps, je m’attendais à un
esclandre. Souvent, Maxim me disait: «Tu sais, elle est un peu toquée,
la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas
à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à
lire des romans imbéciles--du reste, il n’y en a que de cette sorte--où
l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne
doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître.
A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette
conviction: une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une
prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari! Pour
ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir.» Tels
sont les propos que me tenait Maxim!
--Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit
avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée! Quelle hauteur
d’âme que le vulgaire ne peut atteindre!... Et vous n’avez rien tenté,
monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie
petite infamie?
--Ah! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand
j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité «d’imbécile, de
crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta». Vous pouvez vous en rapporter à
moi! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire: «Je
me distrais, que veux-tu! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de
l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre
mariage: c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille
rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père: avec
lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me
tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin! Aussi, la maison
n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour,
voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela
finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en
étonner!» Eh bien, il est venu, le scandale!
--Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue?
--Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu
l’épître que ce matin: tenez, la voici.
M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je
m’en souviens, par cette phrase: «Il y aura demain un joli chambard dans
Romenay.» M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les
raisons de son brusque départ: «Ce qu’il avait prévu était arrivé: son
père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la
famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc.
Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à
l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère
violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour
ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange:
ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son
mari, «individu des plus jaloux», lui avait reproché, en termes amers,
sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses
plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer
conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait,
avec lui, Maxim.» Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces
phrases: «Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que
toquée, c’est que, je le savais,--elle me l’affirmait, du reste,--elle
serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis
longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu
moins banale qu’une autre: voilà tout! Tu me comprendras, mon cher
Octave, j’en ai la certitude: tant pis pour les autres, s’ils ne sont
pas contents!»
--Il est charmant, dis-je, votre ami; je ne puis m’empêcher de le
trouver sublime. C’est un beau gredin!
--Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est
idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous
arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne
sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage
d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je
n’ai qu’à télégraphier à Maxim: «Curé devenu bon type, prêche pour ton
mariage avec Camille.» Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille,
maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de
votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands
jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu.
Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une
bannière, des statues en veux-tu, en voilà! Et M. le curé ne sera pas
oublié! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend
l’histoire,--et c’est pour demain, au plus tard,--flambé, mon Maxim!
Camille ne pardonnera pas.
--Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et
vous, aviez répudié tout espoir!
--Moi pas! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que
contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce
Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans
la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés «Coa, coa»? Je
suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux
dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque
chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si
seulement cet imbécile-là m’avait écouté!... Allons, monsieur le curé,
faut-il télégraphier?
--Oh! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave!
--Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé! Un jeune homme
qui s’enfuit avec une femme mariée! Demain, les jeunes filles de la
congrégation sauront tout. Joli exemple! Vous pouvez enlever de leur
chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir.
--Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami
Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur? Un homme
qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont
la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire,
fortement ébréchée!
--Ses agissements! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait
flirté avec Mme Asseler.
--Oh! oh! flirté! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux,
monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne
soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal
pour jeunes filles!
--Ah! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues! Mais, enfin,
pourquoi haïssez-vous tant Maxim?
--Qui vous a dit que je le haïssais?
--Avec cela que je ne le sais pas! Évidemment, Maxim n’est pas un
béjaune! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent
moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des
familles! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites
polissonneries de Maxim; elles font, du reste, bonne mesure, et la
moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à
son honneur, elles oublient d’en parler! Mais ses bonnes actions...
--C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble: quand
il se cache, c’est pour faire le bien.
--Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire!
Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une
circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a
fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons
sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même
les plus «comme il faut!» Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé?
--Au contraire, monsieur Octave.
--Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous
paraissez croire. Il avait rencontré--il y a de cela plusieurs
années--une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à
Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec
des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui
qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois,
de son voyage: touché pour de vrai! Il l’était si bien qu’il emmena la
demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le
berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien
entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le
plus beau de ses rêves allait se réaliser: le mariage! Comme elle est
une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique:
«Maxim, tu vas être père!» Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est
arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre
ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa
détermination: «C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille,
qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage,--tu sais
qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui
elle était depuis longtemps «promise».--La voilà à la veille d’être
mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille
circonstance.» Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne.
Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui,
vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim
avait-il son plan tracé! Il connaissait des hommes politiques: il avait
sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise,
un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de
le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes
dits «respectueux», ainsi nommés parce que les parents les regardent
comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim
m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à... (dans notre
département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches.
Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où
il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser
Adrienne. Je dis à Maxim: «Veux-tu me faire plaisir? Eh bien,
promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies
revu! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain.--S’il ne faut
que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets: je
t’attendrai.» Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était
venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant: «Mais
tu n’es qu’une bête!--La preuve? fit-il.--Je vais te la donner en
voiture!» Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous
installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous
distraire...
--Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires!
--Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de
lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim: «Abreuve-toi», lui dis-je. Il
reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des
lettres--vous l’avez peut-être déjà deviné--que la demoiselle Adrienne
écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir
ces poulets: lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs
amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours
précédents à me procurer des autographes: on me les avait confiés sans
de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait
d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui «faire le
coup du mariage». «Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me
dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand
service!» Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé! Je
mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car,
enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser
une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en
trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec
beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de
vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment
adressée... Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents,
se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la
dernière lettre, il me dit d’une voix très brève: «Pourquoi ne m’as-tu
pas prévenu plus tôt?--Ah! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce
métier-là! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être
imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas
parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette
importance pour me faire passer sur mes répugnances!» Maxim resta
silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de
troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il
lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de
la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la
postérité! «Ah! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines
choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais
cherché à éclaircir! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me
donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec
moi! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin! Et dire que
j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître
comme mien l’enfant d’un autre! des autres!» Maxim, pendant plus de
trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce
qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le
croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne
lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses
couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que
sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne
allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien,
tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous
raconter vous culbuterait d’étonnement: c’est pourtant la vérité! Mon
gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords? Il se dit qu’il lui
restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un
mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui,
cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un
honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer
l’auteur, et patati et patata: des vieilles rengaines de procureur en
détresse, quoi!
--Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.
--Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir: Maxim n’hésita pas
longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin,
il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter): il emprunta 10,000
francs--10,000 francs, ni plus ni moins!--à un notaire de ses amis et
les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel
ravissement, vous le devinez, 10,000 francs! Comme elle a dû rire, la
gueuse! Quelle noce! quelle noce! «Mon cher, dis-je à Maxim, tu
encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous
ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle
pourrait bientôt monter une écurie de courses.--J’ai fait mon devoir»,
me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous
de ce garnement, de ce sacripant? J’en connais parmi vos paroissiennes
qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous
beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits
jeunes gens «bien convenables» capables d’agir avec une originalité
aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a
été Maxim?»
Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de
M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon
séjour à... (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée),
la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et
aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la
jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui
avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de
Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était
venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave,
je le savais, était un homme loyal et sincère: il ne mentait jamais!
Mais alors...
Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit: «Je
suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets! Je parierais que
Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a
été trompé! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens! Allons,
monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop
mal conduit! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère,
quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été!
Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de
rompre! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est
pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne! En voilà
une qui méritait d’être fouaillée! Oh! si je la tenais! Voyez un peu
comment je la traiterais!
M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de
sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une
allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme
l’automobile des temps nouveaux.
--Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre
cavale?
--Oh! l’ignoble créature! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était
là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la
caresserais! Il me semble que je tape sur elle!!
Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de
la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de
se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du
fossé. Je me récriai, je protestai:
--Mais, vous voulez m’assassiner! Mais, c’est un guet-apens!
--Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis
l’attelage au milieu de la route; je voulais tout simplement vous
montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées! Vous avez
eu peur, monsieur le curé? Mais vous êtes en état de grâce; si vous
mouriez...
--Oh! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie!
Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de
me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances!
--Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois! Nous voici arrivés aux
premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda.
--Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.
Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du
presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter,
il me dit:
--Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim?
--Je vous le défends bien! répondis-je.
--Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il
faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher! Et encore! Enfin, à
bientôt, monsieur le curé!
--A bientôt, monsieur Octave!