--Oh! je sais que ma démarche peut heurter certaines convenances, mais
je suis malheureux, monsieur le curé, je suis très malheureux, et un
homme qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui d’aller
sans crainte et sans respect humain où le porte,--laissez-moi dire le
mot, monsieur le curé,--où le porte sa sympathie. Je suis seul dans ce
pays. Si grand que soit pour un homme malheureux le besoin de se confier
à un autre homme, il est certaines souffrances qu’on ne peut étaler aux
yeux des indifférents. Lors de notre première rencontre, monsieur le
curé, vos qualités d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois
pouvoir compter sur votre charité, sur votre pitié!
--Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous placez en moi
m’honore et me touche plus que je ne saurais le dire. Vous me permettrez
de vous considérer comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger
de moi non pas une vague charité, une vague pitié, mais un dévouement
sans restrictions. Vous êtes un honnête homme. Je ne crois pas être un
coquin. Nous pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, je vous
appartiens.
--Monsieur le curé, dit le pasteur après un court silence, je suis la
fable du pays.
Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit:
--Oh! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de me détromper! Je sais
ce que l’on dit. Je devine ce que l’on pense. Eh bien, ce sont des
calomnies! Ce qu’on raconte n’est pas vrai! ce qu’on pense n’est pas
vrai!... Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, ce qu’on
raconte est faux! est faux! est faux!
--Ce qu’on raconte! Quels sont donc les faits précis?...
--On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui tremblait, que je suis
un mari... un mari berné.
--Oh! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas dit à vous!
--Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on m’a si bien laissé
voir qu’on le pensait! L’attitude qu’ont prise mes coreligionnaires à
l’égard de ma femme ne me permet de garder aucune illusion sur la
conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse indigne; elle
signifie trop clairement, leur attitude, que Mme Asseler est suspectée,
qu’elle est méprisée, honnie. L’adultère ne devient tragique que quand
il nous atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va pas
sans un certain comique. Les femmes mettent plus de discrétion dans
leurs railleries. Elles s’apitoient même parfois sur l’infortune de la
victime, de l’époux trahi! Les hommes, eux, sont féroces et leurs
ironies sont cruelles qui tombent sur un mari trompé... ou qu’on accuse
de l’être. Quand je passe auprès d’un groupe d’hommes, je vois sur les
figures des sourires dont le sens ne m’échappe pas: on chuchote en me
regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, leur
signification ne m’échappe pas: «Le pauvre homme!» pense-t-on, «il ne se
doute de rien!» Eh bien, si! monsieur le curé, le pauvre homme,--oh!
j’accepte l’épithète!--le pauvre homme se doute de quelque chose! Il
sait qu’on déclare sa femme infidèle! Mais ce qu’il sait aussi, c’est
qu’on la calomnie; il sait que sa femme est honnête et respectable! Mais
croyez-vous donc, monsieur le curé, que si j’eusse sous mon toit une
épouse adultère, je ne l’eusse pas chassée? Oui, oui, je l’aurais
chassée... sans pitié!
En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler avait dans la voix une
énergie singulière. Il reprit, après quelques secondes de silence:
--Oui, je l’aurais chassée! Oh! je ne l’ignore pas! Mme Asseler, par son
mépris du «qu’en dira-t-on», par ses libres allures, par l’indépendance
extérieure qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. Elle
n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime que les gens de
petite ville ne pardonnent pas. Elle a commis des légèretés, des
imprudences; elle s’est obstinée à recevoir certaines visites fort
innocentes en soi, mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux
interprétations malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est querellée
publiquement avec la femme de ce baladin venu à Romenay pour vilipender
ceux qu’il a reniés,--ce qui est un acte toujours indécent.--J’étais
absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté Romenay tout
exprès pour n’être point obligé de banqueter chez M. Thury, avec ce
triste sire. Mme Asseler pouvait-elle subir sans riposter les insultes
de cette matrone? En répondant du tac au tac, aux injures par des
injures, aux menaces de coups par des gifles, elle a usé d’un droit
naturel, du droit de légitime défense. Croyez bien, monsieur le curé,
que j’ai fait entendre à Mme Asseler les observations que me suggérait
ma conscience! Je lui ai demandé de recevoir moins souvent chez elle M.
Maximilien Thury et de ne plus sortir seule avec lui en voiture. Mes
remarques et mes prières, je dois le dire, ont été vaines. «Je t’ai
suivi à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te faire sentir
ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne à vivre dans un trou de
province! Je ne me repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir.
Veux-tu donc me priver des seules distractions qu’il me soit possible de
me donner? En est-il, du reste, de plus honnêtes? M. Maximilien Thury
est un homme de bonne éducation; il a respiré l’air de Paris, il a de
l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que nous ayons dans le
pays? Ne crois-tu pas que j’aie plus de plaisir à causer avec lui
qu’avec toutes les pécores de Romenay? Toutes ont cherché à attirer chez
elles le fils du maire: elles sont furieuses qu’il ait dédaigné leurs
avances, elles sont jalouses, elles jettent leur venin. Elles me
dénigrent. Je me soucie bien de ce qu’elles disent! Comme elles jugent
des autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer qu’une femme
reçoive chez elle un jeune homme sans en faire aussitôt son complice.
Est-ce que, si je te trompais, si j’étais la maîtresse de Maximilien
Thury, je ne chercherais pas à me cacher? Est-ce que la simple prudence
ne me conseillerait pas de prendre contre toi certaines précautions?
Mais voilà: j’agis franchement avec mon mari, comme avec tout le monde.
Voudrais-tu me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler? Mais, tu
me connais! Tu sais que je t’aime, tu sais que je ne mens jamais, et
puisque je t’affirme que mes relations avec M. Maximilien Thury sont et
resteront honnêtes!» Je suis bien obligé, monsieur le curé, de
reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, détruisait, d’avance,
toutes les raisons que j’aurais pu lui opposer. Je n’ai pas le droit de
douter de sa sincérité, ni de la condamner à une solitude complète, à
une existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris ne peut se
faire aux exigences souvent très étroites des «convenances» telles que
les comprennent les petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir
user de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui me répugnent,
pour la contraindre à un genre de vie qui l’eût rendue malheureuse. M.
Maximilien Thury vient chaque jour: ma femme l’accompagne quelquefois
dans ses promenades et les calomniateurs ne se lassent pas. Il va sans
dire que mon plus grand désir serait de voir cesser ces rumeurs. Mais
comment? Je ne puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins
assidu!
--Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à M. Maximilien Thury,
qui connaît assurément l’esprit malveillant de nos petites villes, que
ses visites pouvaient se mal interpréter?
--M. Maximilien est un honnête homme, reprit le pasteur. Je suis bien
convaincu qu’il ignore à quelles calomnies la réputation de ma femme est
en butte. Ce jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, du
dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse en lui adressant des
observations qu’il eût pu prendre pour un congé ou tout au moins pour le
conseil d’un mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites sont
aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement les autorise, mais
encore lui demande comme une grâce de revenir. Laissé à lui seul, M.
Maximilien y mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois
ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse auprès de M.
Maximilien, j’ai cru devoir faire part de mes... ennuis à Mme Thury, sa
mère, qui--je n’ai pas à vous l’apprendre--est une femme d’esprit droit,
d’honnêteté insoupçonnée!
--Et Mme Thury vous a compris?
--Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée de m’avouer que son
fils n’acceptait aucune tutelle morale, qu’il échappait complètement à
l’influence maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister
inutilement. «Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait Mlle
Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de Romenay, pour des
raisons que je n’arrive pas à connaître, a usé de son influence auprès
de la mère de la jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu.»
--C’est très exact, dis-je.
--Mme Thury ajouta: «Nous aussi, mon mari et moi, nous souffrons. M.
Thury s’aigrit, et je ne serais pas étonnée que ce fussent ses tourments
qui aient occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je vis, moi,
dans des transes perpétuelles. Je connais Maximilien. Il veut s’étourdir
et il ne garde plus aucune retenue. Tous les matins, je me lève avec
cette pensée qui me torture: «Pourvu qu’aujourd’hui on ne vienne pas
m’apprendre que mon fils s’est tué ou qu’il a fait quelque coup de tête
qui l’oblige à quitter pour toujours le pays! Je m’attends à tout, à
tout, sauf au bonheur!» Ces confidences de Mme Thury, ajouta le pasteur,
m’ont ému, troublé et découragé. Il était pour moi bien évident que je
ne pouvais faire appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât à
son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter ma maison. Le concours
que je n’ai pas obtenu de Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le
curé, de l’attendre de vous?
--J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir...
--Oh! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons qui vous ont
porté à donner à Mme Ferrandière le conseil de s’opposer à l’union de sa
fille avec M. Maximilien Thury! Ces raisons, vous n’en devez compte à
personne, mais... ce mariage, je vous l’avoue en toute franchise, serait
pour moi une délivrance. M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès
de l’épouse qu’il aimerait: ses visites assidues cesseraient et les
calomnies aussi.
M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je me demandais si
le pasteur ne venait pas à moi en ambassadeur, s’il n’était pas délégué
par les Thury pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une
dernière fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait me
convaincre que je m’abusais.
--Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je comprends, mais,
hélas! il m’est tout à fait impossible de revenir sur ma détermination
et de donner à Mme Ferrandière un autre conseil... C’est impossible, ma
conscience est engagée.
--Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un simple désir que
j’exprimais et que vous trouverez tout légitime, j’en suis bien sûr,
monsieur le curé. La femme est un être de faiblesse: notre devoir est
d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de l’entourer d’une
tendresse vigilante, presque inquiète. Je le reconnais: je serais
coupable d’oublier cette obligation. La nature indépendante de Mme
Asseler l’expose à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée à
ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma femme, monsieur le curé,
est née à Paris, elle a vécu à Paris jusqu’à notre mariage,--qui remonte
à trois ans à peine,--elle aime Paris. Pas un jour ne se passe sans
qu’elle ne dise: «Quelle existence je mène pour une Parisienne! Ah! que
je regrette Paris! Ah! si nous habitions Paris!» Elle a l’obsession de
Paris, dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de
récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient été prédites avant
mon mariage. Mon père m’avait répété cent fois: «Il est difficile, il
est périlleux pour un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le
mari de certaines femmes!» Je suis obligé de reconnaître que mon père
avait raison! Ah! mes beaux rêves d’apostolat! Le temps me semble déjà
éloigné où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où mon cœur
n’avait qu’un seul désir: étendre l’empire du Crucifié! Le jour est
peut-être proche où je pourrai me considérer comme un ouvrier inutile...
Je suis fils de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore ministre
du saint Évangile dans une ville de la frontière alsacienne. C’est un
homme de bonne volonté et qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à
cette forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la foi parmi
les fureurs matérialistes de notre époque. Quand parut la _Vie de
Jésus-Christ_, par Renan, mon père--il me l’a maintes fois affirmé--ne
fut point troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, et il
n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme de douceur et de paix
dont la sage mansuétude rappelle Mélanchton. Il y a de la tendresse dans
sa foi, et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. S’il eût
été admis par le Christ à la vocation des Douze, il eût pris pour modèle
son frère, le disciple Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont
la vie fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, morte
alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon seul ami. Il me fit
connaître Dieu, le Christ et sa loi. Il m’ouvrit les Évangiles, et la
plus grande joie de son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant
dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de Magdala était
venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi aussi, je voulus servir le Maître
qui ne régnait que par l’amour: je résolus de me vouer au ministère
pastoral. Quand mes études classiques furent achevées, j’allai à Paris
pour y suivre les cours de la faculté de théologie protestante. Le jour
de ma consécration arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains,
je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très ému, je parlai
de ma vocation. Je la comprenais comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter
le rude apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables
élus. Je glorifiai la mission de ceux qui vont annoncer aux infidèles la
rédemption. Mon père était parmi les pasteurs présents «au culte». Il
crut qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais lui
annoncer mon départ pour les missions, mais mon rêve de grand apostolat
ne devait pas avoir de lendemain. Deux jours après ma consécration, je
rencontrai, pour la première fois, la jeune fille qui devait être ma
femme.
M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses souvenirs, puis, après
un instant de silence, il reprit:
--C’était la première apparition de la femme dans ma vie. Sans doute,
les jeunes gens qui se destinent au ministère pastoral ne sont point
soumis à la règle d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des
séminaires catholiques: ils peuvent prendre contact avec le monde. Soit
timidité, soit défiance de moi-même, pendant les années que je passai à
Paris, je me tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules
relations étaient les livres et quelques amis qui, comme moi, se
préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, qui venait lui aussi d’être
consacré, me présenta à Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter que
je me trouvais à un tournant de ma destinée... Avez-vous aperçu Mme
Asseler, monsieur le curé?
--Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame sur la place.
--Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez mieux! Tous ces dons
extérieurs qu’elle réunit, cette grâce, cette séduction, ce charme qui
émane d’elle, de ses gestes, de sa voix, de son regard...
Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. Je ne crus pas devoir
la lui refuser.
--Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur le pasteur.
--Ah! oui! il s’explique! continua M. Asseler. Quel homme serait resté
indifférent? Quel homme n’eût pas aimé? Lors de ma première visite à Mme
Dabrey, je demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa de
m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie Dabrey. Mon cœur était
en fête, mais un grave désaccord avec mon père m’empêchait de
m’abandonner au bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey: il s’était
rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage mais ses conseils ne
pouvaient prévaloir contre l’obstination d’un homme qui aimait... et
j’aimais Mlle Lucie Dabrey! Mon père ne vint pas au mariage, et il me
prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des amertumes. Je
suis en voie de me convaincre que l’affection de mon père était
clairvoyante.
--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez être malheureux
puisque vous aimez?
--J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé! Je suis malheureux
parce que (le pasteur appuya sur le mot «parce que») j’aime. Je voudrais
qu’il n’y eût pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et entre
les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. C’est une nature honnête
et droite, je le sais, mais qui n’éprouve aucun élan vers Dieu: son cœur
ne le connaît pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme du temps
de Tibère, qui n’a point de la vie une conception chrétienne. La vie,
pour elle, doit être une joie, une fête, ou alors elle est un non-sens,
une monstruosité. Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle
son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa nature. Oh! je
le sais et nul n’en est plus convaincu que moi: la religion est un
soutien, une force, une sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une
sécurité pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des familles,
mais mon père n’est-il pas trop absolu quand il affirme qu’une femme ne
peut rester fidèle à son mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu?
Voyons, monsieur le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute tutelle
religieuse,--je le sais et je le déplore--mais ai-je donc tort, pour
cela, d’avoir confiance en elle? Est-ce une raison pour laisser le doute
entrer dans mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du soupçon?...
N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?
En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me regarda fixement: il
y avait de l’inquiétude dans ses yeux et de l’angoisse dans sa voix.
--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours tort de
s’alarmer sans preuves!
--Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans la conduite de ma
femme, rien dans sa vie, ne pourrait légitimer mes soupçons... si
toutefois j’en concevais? s’empressa d’ajouter le pasteur.
Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court silence, reprit:
--Ah! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par le doute! J’ai bien
souvent songé aux souffrances sans nom qu’ils doivent endurer! Douter de
la fidélité, de l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au
monde! Se dire que peut-être ses pensées vont à un autre; que, par ses
désirs, elle appartient à un autre; qu’elle vous trompe et qu’elle vous
méprise parce qu’elle vous trompe; enfin, qu’elle aime un homme et que
cet homme n’est pas vous! Oh! c’est affreux... ce doit être affreux!
Heureusement, poursuivit le pasteur, dont la voix tremblait, bien qu’il
prît un ton très «rassuré», je n’en suis pas là! Vous seriez à ma place,
monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce pas?
--Ma foi! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, je vous l’assure:
jamais il ne m’est venu à l’esprit de me demander ce que je ferais, ce
que je penserais, dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié
au lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire!
Le pasteur comprit que je me dérobais devant l’anxieuse question qu’il
persistait à me poser. Il tira sa montre:
--Neuf heures vingt-cinq! dit-il. Je vais me retirer, monsieur le curé.
Ma femme est seule; elle pourrait s’impatienter.
Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, et comme je
protestais:
--Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.
Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler jusqu’à la grille du
presbytère et, avant qu’il ne me quittât, je lui dis, en lui tendant la
main:
--Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier jamais que vous avez un
ami au presbytère de Romenay.
--Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler; je m’en
souviendrai.
Sur ces mots, il me quitta.
Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le sens de la visite
qu’il venait de me faire m’apparaissait clairement. Je m’étais demandé,
un instant, où tendaient ses confidences, ce que signifiait son
obstination à ne me parler que de Mme Asseler: je comprenais maintenant.
Le pauvre pasteur était l’éternel jaloux qui s’en va quémander partout
des raisons de ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance
qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il se portait garant
de la vertu de sa femme, était toute de surface. Il voulait, en
affirmant si énergiquement qu’il ne doutait pas de son épouse, se
leurrer lui-même, se contraindre à croire, se «suggestionner», comme
disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. La certitude de
la fidélité de sa femme, il venait humblement la mendier chez moi. Il
pensait: «Cet homme, habitué par son ministère à traiter les âmes
tourmentées, dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes terreurs. Il me
prouvera que j’ai tort de vivre dans l’angoisse. C’est pourquoi il me
disait d’une voix qui démentait ses paroles cette étrange phrase:
«N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?» dans
l’espoir que ma réponse serait celle qu’il désirait: tels ces gens qui
s’en vont, de médecins en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont
pas malades. Hélas! je dus le laisser partir sans lui donner la paix
qu’il était venu chercher. Il ne me convenait pas de me moquer de lui!
«Allons, pensai-je, encore un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux
de la petite Camille! Les voilà une bonne demi-douzaine à désirer ce
mariage et à maudire mon entêtement, pour des raisons diverses! M. le
maire me maudit parce qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi
les prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. Mme Thury me maudit
parce qu’elle aime son fils, son mari et la paix de sa maison. Le beau
Maximilien me maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie
petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. M. Octave me
maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il est l’ami de Maxim, qu’il
voudrait les voir heureux et gais pour avoir le droit d’être, plus
constamment, heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce qu’il
aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa femme l’aimât.» Que d’amours
coalisées contre moi et que de malédictions sur ma tête! Il n’y avait
que cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle savait que
l’échec du mariage de Maximilien me fût imputable. Peut-être, celle-là
aussi aimait quelqu’un, mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son
mari!
Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous fisse connaître en
quels termes la femme du pasteur parlait de moi? (Je tiens le propos de
Prudence qui le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la
servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait «le gros d’en face». Le
gros d’en face! Était-ce assez coquet? Je n’étais pas vexé, mais plutôt
surpris. Mes étonnements devaient se prolonger! De la bouche de Mme
Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers vocables. Je puis en
rendre témoignage: j’ai entendu. Un jour que nous revenions, mon vicaire
et moi, de Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler
escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna la tête en nous
voyant; je me demande un peu pourquoi! Mme Asseler, elle, nous regarda
bien en face; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes qui
disait à Maxim, sans se soucier de baisser le ton de sa voix:
--Ils ont une bonne tête, ces ratichons.
--Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon vicaire.
--Il se pourrait, dis-je. Des ratichons! Abbé Rosette, vous qui savez
tout, qu’est-ce qu’un ratichon?
--Je l’ignore, répondit-il; c’est quelque chose comme un nom de légume.
--Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. Pourquoi appeler des
prêtres des ratichons? Pourquoi?
Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous avons saccagé nos
bibliothèques, nous avons recruté tous les dictionnaires de la maison.
Littré lui-même fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le
sens de cette étrange appellation: «un ratichon.» Nous étions désolés.
L’abbé Rosette eut une inspiration:
--Si nous interrogions Prudence? dit-il. Son vocabulaire est si riche!
--Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y attend le moins!
J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, comme si une
catastrophe venait de se produire. Bientôt, nous entendîmes ma
gouvernante qui haletait en montant l’escalier de toute la vitesse de
ses vieilles jambes et qui grommelait: «Des hommes! des hommes! c’est
bon à rien dans un ménage!» Elle apparut rouge, suffoquée, brandissant
une de mes antiques culottes, toute en loques, qu’elle avait élevée à la
dignité de «serviette pour les meubles».
--Eh bien... s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher? Vous avez
encore, au moins, renversé l’encrier sur le tapis?
--Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. Nous vous avons mandée
pour savoir de vous ce que c’est qu’un ratichon.
--Un ratichon! fit-elle en hochant la tête, je ne connais pas cet
animal-là! En tout cas, ça doit être rudement laid!
--Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler qui, ce soir, nous a
appelés, l’abbé Rosette et moi, des ratichons.
--La femme du curé protestant! dit ma gouvernante que l’indignation
rendit écarlate. Ça ne m’étonne pas! Une particulière qui se tortille en
marchant comme une serpent! Est-ce que le monde honnête ça se tortille
comme ça! Ah! elle appelle les curés des ratichons! Et qu’est-ce qu’elle
est donc, elle? C’est une...
Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence: le mot était
lâché et il nous donna comme un choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume
tremble à la seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé
de l’avouer pourtant: il n’y a pas dans la langue des académies et des
salons une seule expression qui puisse, mieux que celle proférée par
Prudence, s’adapter à Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule
expression qui soit plus «adéquate», comme nous disions au séminaire.
Ah! oui, Mme Asseler... tenez, je m’arrête, je finirais par me laisser
tenter. Lecteur, je vous salue et suis votre serviteur très humble.