M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.

--Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas! Je

ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans

tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui

prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes

et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le

reconnaître: les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un

remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il

s’agirait d’un remède contre l’obésité! C’est une infirmité qui afflige

de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique! Elles

domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles

vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve

et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se

métamorphose en un mal, en une infirmité.

--En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du

clergé catholique?

--Ah! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de

vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor!

--Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous

jure que je n’en absorberai jamais! Je ne puis pas me porter garant de

leur vertu!

M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui

disais: silencieux, il me regardait.

--Oh! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas

d’aussi près! Si vous croyez que mes confrères...

--Oui, mais ma photographie, pourquoi?

--Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première

page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette

inscription: «Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de

Cobichet.» A la seconde page, je reproduirais--si je suis autorisé à le

faire, et je l’espère--la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a

votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.

--Le malheureux!

--Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais:

«Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet,

pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay.»

Comprenez-vous, monsieur le curé?

Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que

son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint

égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit: «Comprenez-vous,

monsieur le curé?» une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux

gris clair.

Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait

mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il

avait longue et presque blanche.

--Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations

d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au

clergé protestant? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une

épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre: plusieurs

personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui

leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne

demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay?

--M. Asseler! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M.

Asseler! jamais! jamais! Je ne voudrais point mettre mon invention sous

le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule! Après le

scandale de cet après-midi surtout! oh! non! jamais! jamais! Quel

prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses? Les

protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on

la chasse! M. Asseler est vraiment trop faible: il finira par perdre

toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de

charité, vous associer au succès de mes pilules?

--Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret,

de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien

capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas

augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.

Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de

mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant

vers le presbytère, je me disais: «Il faut vraiment que le prestige de

M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée! M.

Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble

peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas

maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le

pasteur en puissance négligeable. Ah! les femmes! les femmes! Et cet

imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets! Merci

bien!»

Un vieux célibataire · 第 14 / 27 题