M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.

--Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau

faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami!

Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point

charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M.

Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand

dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme

j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille

qui, elle, s’apprêtait à en sortir.

--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu?

La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une

petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus:

--Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre

conversion.

--Ah! ah! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal! Une

paroissienne qui prie pour la conversion de son curé!

--Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de

saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous

vous convertissiez... ou que vous soyez nommé curé de canton.

--Oh! oh! vous êtes ambitieuse pour moi! Vous ne sauriez croire combien

je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières!

--Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas? Je le dis au bon Dieu, pourquoi

ne vous le dirais-je pas? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez

plus curé de Romenay.

--Et si je n’étais plus curé de Romenay...

--Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman...

Oh! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton! Moi, je me

charge du reste.

--Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince

charmant? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela

passera.

--Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous

me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé? J’ai vingt ans!

--Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande

personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que

cela passerait.

Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria:

--C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé!

--Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air... innocent!

--Oh! oh! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent!

--Oui, ce sont des choses qui se pensent!

--Ah! çà! si je vous disais tout ce que je pense! fit Mlle Camille.

Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des: «Bonjour, monsieur le

curé; au revoir, monsieur le curé; à bientôt, monsieur le curé.»

Je suis un peu de votre avis: Mlle Camille ne me parlait point avec une

révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle

me disait: «C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure!» Ah! elle

était bien la sœur de son frère! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous

accablaient point de formules de gros respect: ils se familiarisaient

très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence

bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit.

L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle

Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste,

trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de

son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le

jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut

agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement

tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de «meilleurs sentiments».

C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion! Il

voulait m’attendrir avec la «tristesse» de sa sœur. J’étais tout heureux

et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que

j’aime, la tristesse gaie.

Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à

Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette

m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à

moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir

derrière nous nous dépassa: «Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de

M. le maire!» Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la

capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans

commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le

doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à

deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la

droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques

tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de

haute taille debout sur le talus de droite.

A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son

visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux

prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître.

--C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.

--Le pasteur! Vous en êtes sûr?

--Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.

--Le malheureux! m’écriai-je. Il est jaloux! jaloux! Je plains beaucoup

cet honnête homme que j’estime.

Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à

égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me

demandais--sans aucune arrière-pensée, je vous assure--si le ministère

du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas

frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore

parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une

critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient

justifiées.

La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette

religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté

entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son

épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En

s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les

difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne

poursuivait qu’un but, on le sait: me molester, m’amoindrir en

établissant une «concurrence», puisque, dans sa pensée, tout, en fin de

compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui

paraissait pas que la «concurrence» fût redoutable ni qu’elle allât le

devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets: «J’attendais mieux

de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre: au contraire,

ce serait à croire que tous ces «bondieusards» s’entendent!» Il reconnut

son erreur: il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre,

comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé

d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient

prévaloir contre l’influence de «l’ensoutané» et le déposséder de son

autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de

réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me

renseigna sur les desseins de M. Thury.

--Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était

timbré, cet homme-là! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le

maire?

--Parlez, Prudence.

--Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut... Rogut...

Ragnut--je ne sais pas au juste--un curé qui a mal tourné et qui s’est

marié!

--Ragut! C’est Ragut! le fameux Ragut! Ah! nous allons voir ce

phénomène! L’idée est géniale.

--Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va

faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire

de la _mairerie_ qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute

pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la

bouchère! Ah! c’est du joli! Du reste, tenez, monsieur le curé, la

première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit: «Toi, ma

p’tite!...» Ah! on en raconte des choses! Des choses! des choses!

En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur.

Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le

signe n’était point douteux: le torrent qui roulait des mots allait se

précipiter.

--Mon Dieu! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est

donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici?

--Jésus Seigneur! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai

laissée sur le feu!

Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la

chambre.

O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes

fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les

casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes

les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille

presbytères qui sont au doux pays de France!

V

En ce temps-là, M. Claude Ragut, «ci-devant prêtre», s’en allait à

travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des

harangues, dans les villes et les bourgades «les saintes ivresses de

l’amour». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient

son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents: le ci-devant était

entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce

Ragut: trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand

séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme

vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il

m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour

l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires.

Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de

_Requiem_, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe

du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y

chercher aventure et polissonnait déjà: sous le tricorne et dans les six

aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses

confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que

par celle de ses idées. Les idées! Ragut n’en avait cure, ne se sentant

aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau

matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec «les

aspirations de la société moderne»; aussitôt, il avait pris femme. Il

était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui

couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans

ses courses apostoliques.

Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous

ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du

département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les

jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire

des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut «Mme Rosalie», ou,

plus intimement, «la grosse Rosalie». Si j’en crois M. Octave

Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de «choses vues», qui m’a, encore

une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au

comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche

et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le

prix des consommations n’en était pas augmenté: les sourires restaient

gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois

cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en

descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les

«aspirations de la société moderne» commençaient à lui apparaître et à

le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de

soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les

aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son

esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante.

Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà

qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des

yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase,

une grande vérité l’illumina, tel un éclair: «L’Église, qu’il servait

depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne

comprenait rien de rien aux «besoins» de la société moderne.» L’abbé

Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur

adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire: bientôt,

il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie.

L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit

laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer

d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle,

inclusivement! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son

épouse. Cohue de clients: les gens affluaient qui voulaient «voir». On

augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur

les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba

et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à

boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait

un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte

de la maison: la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait

les bons cigares et son épouse aimait les repas fins! Ragut se tourna

vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis

cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait

l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie

étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il

vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des

«conférences» dans les villes et les villages, quand un groupe de

citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et

pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il

accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses

accessoires: là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien

sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un «crime social». La

Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse

de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec

d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance

de M. Thury appelait à Romenay.

Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux

furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les

murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je

lus:

Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir,

DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière,

LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre,

Fera une conférence sur le sujet suivant:

«Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel,

antisocial; le prêtre est un monstre.»

La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.

Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.

L’entrée est gratuite.

Vive la liberté de conscience!

«Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais

vers le presbytère: il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la

gratuité conduiront à la conférence: «L’entrée est gratuite»; cette

phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son

aise, abuser de leur grande naïveté! Les malheureux auront toutes les

peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette

giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et

je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué! Comment! je resterais

chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper

un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen

Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être

«antinaturel, antisocial, un monstre»! Et personne ne se lèvera pour lui

mettre le nez dans son discours! Eh bien, c’est à moi de parler et je

parlerai!»

Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon

dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à

l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le _Café de la Lumière_. Un peu

ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans

le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette

pièce: autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres

réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient

trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se

trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout

d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi,

chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse: «Le

curé! le curé!» coururent à travers les rangs. Ah! on ne songeait guère

à moi pour «rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie», comme dit

le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement.

Tout à coup, une grosse voix commanda: «Asseyez-vous, citoyens!» Les

Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui

sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à

rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le

moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour

commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il

s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche

des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut.

Ah! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet! Il désirait

me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait

tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne

désobliger personne: M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il

n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les

désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de

contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les

Romenaisiens me tournaient le dos: je ne me fatiguai point les méninges

à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées

devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade--une estrade faite de

planches posées sur des tonneaux vides--et mon attention se concentrait

sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était

suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague

et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait; il avait

pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard,

cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la

hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour

prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes

importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les

juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur

d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître

pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau,

sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut.

Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus

reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu

«l’air prêtre». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le

froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours

le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les

artifices, à ressembler aux autres hommes--c’est son rêve le plus

obsédant--il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se

retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut

la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le

prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en

bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les

yeux qui regardaient en dedans: il penchait la tête sur l’épaule, à tout

instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche

à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques

qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de

leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois.

Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe! Pour se venger

d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite,

soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à

nettoyer le carreau de sa cuisine. «Pourquoi donc, me disais-je,

l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce

champ de baliveaux? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce

conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs,

qui a pu par comparaison se faire une esthétique?» Ah! Mme Rosalie! je

voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son

époux! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite:

c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique

_Mons pinguis_, «montagne grasse», et je ne pus pas ne pas sourire. Je

le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la

guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je

suis un papillon.

--Il peut se vanter d’avoir une femme «conséquente»! dit un de mes

voisins.

--Mais regarde donc sa colombe! fit un autre.

On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et,

pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse

imposante du _Mons pinguis_ qui se dressait à l’horizon de la salle,

dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt

touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de

Romenay filent sur leurs quenouilles: c’était la chevelure de Mme Ragut.

Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des

signes d’impatience; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs

sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle.

Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne: il alla prendre

place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le

cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à

Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde:

--La parole est au citoyen Ragut.

Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la

bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser

sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un

_oremus_ lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses

intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et

d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc

et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures

de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de

la prose. C’est encore là un des stigmates de «l’évadé». Que dans ses

discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce

qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour

pour se donner l’aspect d’un «penseur», toujours, sous l’homme nouveau,

le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les

tirades imprécatoires des _meetings_ de banlieue ni qu’il n’agitât le

tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence

poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus

outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses

propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter

ici son discours! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte.

Il nous conta que le célibat était une «insulte aux saintes lois de la

nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène,

aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux

aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là

commettaient délibérément «un crime social qui avaient l’effronterie de

s’y vouer». Les habitués du _Café de la Lumière_, entendant ces choses,

hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel--le fiel épais

du défroqué--la très pure figure de Léon XIII: l’écœurement me prit de

voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière

accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte,

sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui

écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne

trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la «monstrueuse»

coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des

prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le

mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant

de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms

prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de _la

Lumière_ s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient

pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec

frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait

l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début: le célibat est

un «crime social», et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où

vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses

«arguments». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le

sieur Chapougnot le soir du 14 juillet! Enfin, à des signes qu’il m’est

aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la

péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il

travaillait dans la «superstition», devait se préparer à souhaiter à ses

auditeurs «la vie éternelle». Il fallait l’entendre s’écrier dans la

grande salle du _Café de la Lumière_:

«Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour

les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à

l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des

enfants, le droit d’aimer et d’être aimés! Et pourquoi les prêtres ne

boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres? Pourquoi ne

pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête

sur le sein d’une épouse chérie? Ne sont-ils donc pas des hommes comme

vous? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre

gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô

Ragut!), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe

et l’insolence de Rome: il faut rappeler à la pudeur le successeur de

Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui

voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie! Le

voilà, l’éternel ennemi de la liberté! Je le dénonce. Si vous

n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave

contre l’humanité, contre la liberté. Ah! c’est que vous êtes, citoyens,

les prêtres de l’humanité. (_Bourrasque d’applaudissements dans le clan

de M. le maire._) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les

fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez

la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle

vous dit: «Sauvez-moi, je vais périr.» Et elle périra si vous ne

vainquez ses ennemis. Elle périra... non, citoyens, je blasphème! La

liberté ne peut périr! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola

assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle

a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas

contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner! Dans les

temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée: elle n’a

plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés! (_Nouveau tonnerre._)

Ah! où sont les jours de l’immortelle Révolution? Où sont les jours de

la révolution de 1848? En ce temps-là, sur toutes les places publiques

de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté

étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter

un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien

de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à

l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères

bénir leurs enfants? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu

pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la

démocratie, (_Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se

braquèrent sur M. Thury._) combien êtes-vous qui vénériez la sainte

liberté? Ah! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans

l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le

tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté

le culte qui lui est dû! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle?

Sommes-nous prêts? Hélas! hélas! Ah! humilions-nous, humilions-nous!

(_Applaudissements._) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent

plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un

autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté!

--Et les femmes! les femmes! s’écria précipitamment le garde champêtre

Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis,

cette fois, «communièrent» dans le rire. La salle entière s’esclaffa.

Les «mauvais électeurs» trépignaient de joie. Au milieu de cette

bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec

notre arbre planté dans le cœur.

--Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres

seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les

délivrions du célibat. Ah! s’ils pouvaient parler! S’ils pouvaient venir

étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir

des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce

qu’il ne pouvait chasser l’obsession! N’est-ce pas monstrueux d’imposer

aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution? Il

faut que ce scandale cesse: tous ici, jurons de travailler à

l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles! Oui,

arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La

chasteté, qu’est-ce que c’est que ça? Dans la société de demain, la

chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes.

Reprenant la tradition, hélas! interrompue de la grande Révolution, la

société de demain glorifiera les filles-mères; elle réhabilitera le

libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les

filles--et n’ont-elles pas été créées pour cela!--donneront des citoyens

à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de

l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur

beauté,--car la vertu ce sera la beauté,--(_Grognements

d’enthousiasme._) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les

déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour

Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées; oui, citoyens, des

autels!

--Oui, des hôtels meublés! lança une voix que je reconnus aussitôt pour

être celle de M. Octave Ferrandière.

Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de

l’auditoire: il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes

Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.

Ragut reprit sans désemparer:

«Dans la société de demain, plus de femmes vierges: plus de ces hommes

qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes

lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la

faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que

cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah! je la salue, la

cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les

ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la

liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je

vous souhaite à tous!

--Ainsi soit-il! fit un citoyen loustic que je crois être le garde

particulier de M. de la Villegéneray.

Les deux partis, les «bons» et les «mauvais» électeurs, manifestèrent

bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements

exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des

trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever

de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour

recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues

hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait:

--Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux!

Si seulement ils t’avaient entendu! Oh! les misérables! les misérables!

Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la

crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants,

les ennemis de Claude!

Pour la seconde fois, tous les partis «communièrent» dans la joie. Les

rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques

minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti; je criai

du fond de la salle, d’une voix décidée:

--Je demande la parole!

Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du

bureau avaient des mines effarées: ils chuchotaient entre eux.

Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande.

Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci

refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une

résolution:

--La parole, dit-il, est au citoyen-curé.

Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage

Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la

bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse:

--Au nom du Père et du Fils et du...

Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase:

--Halte-là! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point

déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui

ne sont jamais venus chez vous.

Oh! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais

aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez

nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie: leur

rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire.

L’interrupteur paraissait confus: les «mauvais» électeurs le

conspuèrent.

Les «bons» électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue

que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité: J’avais quelque

idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1]:

[1] Je donne mon «discours» tel à peu près que je l’ai prononcé et que

je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut

salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je

reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache

qui, au début, me servit d’accompagnement?

«Citoyens,

«Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité

et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre

ne peut m’empêcher d’appeler un «blagueur», les gens de mon village vont

regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles

sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les

plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands «blagueurs»: vous

les tueriez plutôt que de les en faire démordre! Je ne connais pas le

potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont

belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens,

regardez-moi bien!

--A bas la calotte! cria un auditeur.

Ce fut le signal peut-être attendu. Les «bons» électeurs que jusqu’à ce

moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que

j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me

lapider d’apostrophes.

--A bas la calotte! A bas le goupillon! Gros farceur! Assez d’_oremus_!

Rendez l’argent! On te fera rendre ta graisse!

Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des

plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides

encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent

bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus.

La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur

sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients,

mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les

mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien

voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur

l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du

même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, _more

clericorum_. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa

noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait,

comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale

d’injures reprenait:

--Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos... bouches.

Faudrait pourtant laisser parler le monde!

J’essayai d’élever la voix:

--Citoyens!... Citoyens, je proteste!...

Mes «citoyens», mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les

huées furieuses. Les «mauvais» électeurs, les ennemis de M. le maire,

tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas! c’étaient,

pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires

dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré

d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines

pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure,

par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la

face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés

qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche? Je pris le

parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs

adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à

ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent.

Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut

achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier:

--Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos,

je continue.

Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des «bons»

électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire

et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti

du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour

leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres

électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient: ma présence

faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les

chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient.

L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger

aux bêtes! J’éclatai de rire: aussitôt l’homme furieux reparut sous la

bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent

projetées sur moi.

--Marchand d’eau bénite! Pou d’église! Cafard!

Que de titres pour un seul homme! Brusquement, le silence se fit, comme

si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement

murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid,

fixait sur les électeurs son œil bleu.

--Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez! Les

cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que

nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre

pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous; ceux qui

continueront à interrompre seront mis dehors!

Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous,

lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de

furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades

dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au

_Café de la Lumière_. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net

l’exaltation des «bons» électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De

l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux

fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur

resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux! Ils

étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et

voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait

d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas! Plus d’un a dû douter de la

justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne

point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur

administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant,

des propos de convalescence.

--Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je

reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé! Allons,

regardez-moi bien! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les

visions obsédantes que M. l’abbé Ragut--pardon, que le citoyen

Ragut!--vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont

séché sur pied?

--Dame! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux

échalas!

--Pour ça, cria un autre, un «esquelette» et vous ça fait deux!

--Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire

l’a dit!

Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner; les «bons» électeurs

s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.

--La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement,

sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat; la vérité,

c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long

des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis: vous

n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de

pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés,

parce qu’ils n’ont pas d’épouse! Il faut que le citoyen Ragut se

résigne: ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican

d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge: «Une femme ou la

vie!» Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie:

«Tant mieux pour vous!» Sans doute, si vous aperceviez votre curé

cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus,

bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai

tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais

les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour

vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement.

Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se

mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs

qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre! Je ne vous

apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus

graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.

--Ah! Ah! ricanèrent plusieurs auditeurs.

--D’la confession, i n’en faut pus! C’est pour les bigotes qu’ont rien à

faire! clama une voix.

--Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui

s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience,

pour leur bonheur; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour

oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où

bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en

servent: or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile,

plus pénible à ceux qui en usent.

--On comprend pas! fit d’une voix lourde l’un des assistants.

--Eh bien, je vais éclairer ma lanterne! Ignorez-vous donc que vos

femmes ont mille et une manières--je ne veux pas les énumérer, vous les

connaissez mieux que moi--de vous faire parler, lorsque vous voudriez

vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de

tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez!

--Eh tiens! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque

les hommes font les cachotiers, on fait la tête: ils calent toujours!

--Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes

dires l’appoint de son expérience... Je ne prétends pas que le prêtre

marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il

commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des

confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le

faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives

tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et

elles aiment à connaître les secrets du prochain: elles n’auraient

aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre

tempérament que le leur! Elles n’auraient pas grande foi dans la

discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts,

certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas

les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès!

Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours

agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous

paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un

héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion

catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses

prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la

confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé

marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son

beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de

sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas

l’homme qui doit se faire tout à tous.

--Tu parles! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé,

comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.

Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le

maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle.

Aussitôt, deux «bons» électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les

bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O

miracle! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce

que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil

bleu! Je repris:

--Un prêtre marié serait encore «monsieur le curé», il ne serait plus

«votre curé», un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre,

parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu

parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non

pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse,--il n’en a

pas,--ou la miche de pain de ses enfants,--il n’en a pas,--mais pour

consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour

baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous

respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux

et que vous ne pourrez plus travailler! Vous auriez mauvaise grâce, je

vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre: c’est là une

institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en

souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah! vos

ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris! Il fut un

temps--il y a de cela huit siècles--où les prêtres ne se distinguaient

pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux

abritaient une amie, une compagne--je ne veux point vous chicaner sur le

mot--sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre,

Grégoire VII,--qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît!--prit

en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il

enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les

autres se dirent: «Le pape est si loin!» Et... ils ne se séparèrent

point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha? Ce fut le peuple! Ce

furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire

exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et

envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez,

à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les

expulsèrent.

--Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes?

demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.

Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit

frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du

comique.

--Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si

compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer: ces

dames durent trouver un abri quelque part! C’est une page d’histoire que

je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères

du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on

pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne

serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de

Dieu, mais l’homme des créatures: ils savaient qu’un prêtre marié, quand

le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres,

subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et

s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.

Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens: le rire fut unanime. Je ne

m’émus pas.

--On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous

restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups! C’est là un

accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas

ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs!... Je reviens

à mes curés! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne

pourraient remplir leur mission.

--Et la papesse Jeanne! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député

qui interrompt un ministre.

La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens: ils ne s’associèrent

pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis:

--Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme

au vaste génie, Napoléon Ier!

--Ah! ah! ah! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.

--Napoléon! un calotin! dit un citoyen.

Chapougnot se leva du banc où il était assis.

--Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le

citoyen-curé insulte la République!

Le cordonnier-président crut devoir intervenir:

--Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de

dire.

--Quelles paroles? demandai-je. Retirer quoi?

--On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il,

tandis que les clients de _la Lumière_ applaudissaient.

--Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions: je

concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années,

la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des

prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un

ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune

fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer

contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle

satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient

comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la

nature! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen

Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes

d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop

connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux

catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois

de la nature, je ne dis pas non! Et après? Hommes mariés, écoutez-moi!

Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces

fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie

et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme,

vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et

permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits

garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la

nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme? Eh bien, non, et si

vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour

votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même.

Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout

simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou

la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature! mais c’est

de tout autres conseils qu’elle vous donne! Elle a horreur des entraves,

horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de

vous tous, gens mariés! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous

garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour

en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à

la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et

vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle

que la vôtre! Essayez un peu! Et vous verrez se dresser devant vous,

brandissant le glaive de la loi--d’une autre loi!--le citoyen Chapougnot

qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la

société, la morale, la puissance coercitive de la France!

Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui

se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.

--Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer

qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne

sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au

monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature: c’est

le pays des bêtes!

--Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le

citoyen-curé insulte la République!

Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait

entendre. Les clients de _la Lumière_ s’agitaient, remuaient leurs

sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel

accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui

leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il

s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le

citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises,

clamait à plein gosier: «Le curé insulte la République!»

Je repris, sans me troubler:

--Oh! parlez-moi des bêtes! Elles, du moins, sont affranchies de la

fidélité conjugale! O trop heureuses si elles connaissaient leur

bonheur! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays

des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut

évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de

printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait

explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée.

Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez,

citoyens, c’est la cité d’amour! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux

saintes lois de la nature!!!

--Et la papesse Jeanne! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.

Les «bons» électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre

moi: Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau...

Visiblement, ils jalousaient l’Éminence _grise_ à qui le Richelieu

romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide

pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent

Chapougnot de leurs protestations.

Des voix indignées s’élevèrent:

--Tu nous assommes avec la papesse Jeanne! dit l’une.

--Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse! fit une autre.

--Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là? ajouta un

troisième.

Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main

sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance

coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les

figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président

veillait.

--Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le

monde!

Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers

son mari, s’exprimait ainsi: «Claude, tu crois que je ne ferais pas

mieux de sortir pour protester? Ce curé n’est pas un homme comme il

faut: il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du

tout, cet homme-là, mais du tout, du tout.»--Le citoyen Ragut ne

répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je

repris:

--Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le

vois, M. et Mme Ragut: vous m’en voyez inconsolable! Et j’ai la douleur

d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points! Me le

pardonneront-ils? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les

prêtres seraient des «monstres sociaux», parce qu’ils renoncent au droit

d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour

perpétuer l’espèce! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles!

Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles!

Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient

leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles

il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage

de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de

citoyens! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant

comme le but du mariage! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop

de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est

le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli--car enfin on peut perdre

le premier--le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner: si

d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme

un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos

maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une

famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se

mouillent! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la

fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La

mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de

la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une

larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se

serre, et je demande anxieux: «Mais, vous avez donc perdu quelqu’un?» Le

père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle

larme, et, entre deux soupirs, la mère,--les femmes aiment à répandre

leur souffrance en paroles,--la mère me dit, avec un grand geste de

découragement: «Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au

contraire... dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un!»

--Et la Saint-Barthélemy! Et Mme de Montespan! Et le Deux-Décembre! Et

le petit Mortara! égrena le citoyen Chapougnot.

Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser,

puis je repris:

--Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but

du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera

pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés! Que

messieurs les hommes mariés commencent! Allons, croissez et multipliez,

c’est «la grâce que je vous souhaite», comme dit le citoyen Ragut!

--Votre ironie ne m’atteint pas! fit d’une voix sombre mon ancien

confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la

chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la

vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de

moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine!

--Un attentat contre la liberté humaine! Ah! mais parlons-en! Si des

hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins,

la liberté d’être esclaves! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut,

quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au

célibat! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent

librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut

pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination; je ne sache pas

qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant

l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est

volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais

là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah! où sont les

robes d’antan? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait

séduit, qu’on lui ait «doré la pilule», pour employer une expression

plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer

que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre

inexpérience pour nous vouer au «martyre», qu’il nous ait pris par ruse,

en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par

de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et

longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de

recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de

nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où

nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous

prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos

forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève,

dans toute la ferveur du sang? N’avions-nous pas le droit de jurer

d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à

l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de

violence, un assouvissement? Et le jour de notre engagement, l’évêque

a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme

autrefois les «rabatteurs» enivraient les jeunes gens pour les amener à

s’enrôler? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque

est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire

vœu de chasteté? Quand chaque ordinand a répondu: «Présent», à l’appel

de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen

Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute,

de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites

pour vous les lire ce soir):

«Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très

attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous

impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à

votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez

reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis:

il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être

comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en

est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans

votre dessein, au nom du Seigneur, avancez!»

Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il

est resté! Il a avancé au nom du Seigneur; il est allé, sans qu’on l’en

prie, se placer sous le joug! Ah! qu’il est mal venu à prétendre qu’on

l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait

exprès! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi! Voudrait-il donc nous

forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût

en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la

raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième

année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme

Rosalie! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat

à la liberté humaine! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop

pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre

femme? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le

droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience--un

gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas--pour lui

reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant

effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier,--oh!

rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise!--je défie le

citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la

puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et

d’expulser la malheureuse qui serait ma femme! La loi n’interdit pas au

prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des

enfants à la douzaine! La liberté du prêtre! mais il me semble que, par

son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me

tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le

droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus

évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions

désirer!

Sur ces mots, tandis que les «mauvais» électeurs m’applaudissaient,

m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés,

vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le

front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que

m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de: «Vive le curé

Blondot!» qui me payèrent de mes sueurs oratoires.

--Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.

Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.

--La parole, fit-il, est à... à la cit... à Mme la citoyenne Ragut.

Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants

poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour

demander le silence.

--Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes

comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus! Un homme

sans femme! A-t-on jamais vu ça, par exemple! Qu’ils nourrissent une

femme et des mioches; c’est bien leur tour! Et surtout, n’écoutez pas

celui de chez vous: un curé marié, rien de plus beau! Tenez, mon p’tit

homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage! Avant dix ans, tous

les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles

en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis! Les curés, voyez-vous,

je les connais, c’est du monde comme il faut! Ces gens-là ont de

l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point

malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour

savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes

petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses!

Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut

retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula: plock! on eût dit une nappe

de graisse qui s’étale.

Revenus de leur ahurissement, les clients du _Café de la Lumière_

murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la

citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait

suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie.

Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous

les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le

cordonnier-président se leva:

--Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en!

--Vive la République!!! cria le citoyen Chapougnot.

Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais

moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers

l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire,

puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai

qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle

et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes

auditeurs devisaient. Je fus salué.--«Bonsoir, monsieur le

curé.--Bonsoir, mes amis.»--Des phrases parvinrent à mes oreilles. On

parlait de moi avec quelque éloge: «Pour sûr, disait un vieux paysan

tout chenu, notre curé n’est point une bête! Il prêche mieux que le

Ragut!--Et mieux que la grosse femme! fit une voix.--Ah! dame! il a du

bagout!» conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens

avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était «l’étranger».

Moi, je représentais Romenay, «le pays». Et j’avais mieux «prêché» que

l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils

étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur

mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces

choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le

presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et

une voix oppressée qui m’interpellait: «Monsieur le curé! monsieur le

curé!» Je m’arrêtai et me retournai: M. Cobichet, pharmacien de première

classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme

si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit:

--Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils

sont anéantis, ils ne sont plus.

--Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet! répondis-je. Je suis bien aise

de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit,

monsieur Cobichet.

Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au

presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai

les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me

revinrent à l’esprit. Oh! je ne cherchai pas à me faire illusion! Sans

doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais

aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que

leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes! Sans doute, mon

discours, mon «sermon» ne serait jamais enchâssé dans le _Trésor de la

prédication_, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur

Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais

jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon

sens. Eh! mais je ne me prends pas pour un imbécile! Et vous, citoyen

lecteur, que pensez-vous de vous-même?

Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave

Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure

joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.

--Mais qu’y a-t-il? demandai-je.

M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain

encore et de conviction.

--Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc?

--Il y a, fit M. Octave, il y a... non, c’est à se tordre!

--Mais quoi

--Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du

défroqué--vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait

l’estrade--viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les

deux dames se battaient pour Maxim! C’est à se tordre! C’est à se

tordre!

--Que me contez-vous là?

--Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme

Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du

couple Ragut.--Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont

reçu l’hospitalité chez les Thury.--Le pasteur n’est pas venu pour des

raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez

bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec

Maxim. Extraordinaire, ce Maxim; il les ensorcelle! A table, on l’avait

placé entre les deux dames, et... non, non, c’est à se tordre! monsieur

le curé, je me tords.

--Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais

redressez-vous et continuez!

--A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez

pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute

de rien: il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours

qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit

hier: «Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec

des yeux, mais des yeux! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins,

me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle «Maxim» tout

court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi.» Or,

pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec

Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer

sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de

Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la

ville; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait

blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour

amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota

aigrement: «Ah! j’en ai gros sur le cœur!» A la fin du repas, les deux

femmes échangèrent même des paroles vipérines; mais ce fut le bouquet

quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit:

«Vous allez me reconduire, hein? Nous n’allons pas, je l’espère, passer

l’après-midi avec ce vieux tableau!» Le vieux tableau, qui épiait leurs

propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse,

vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel

et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère

Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de

mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait

ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les

deux femmes se sont-elles abouchées? Que s’est-il passé? Je l’ignore. Au

moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un

rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des

cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en

face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent

prêtes à s’écharper.

--Oh! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du

propre, votre conduite! Une femme mariée, c’est du joli!

--Ah çà! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale?

répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon!

La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe

ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles

s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au

violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du

pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait: sans doute,

elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle

récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse

injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan! elle la

jetait à la face de l’autre! La petite dame Asseler restait plus calme:

elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque

épithète envenimée: les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et

allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue

des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle

de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère

Ragut allait pêcher ses adjectifs! C’est à se tordre! C’est à se tordre!

--Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous!

--Oh! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. «Vieille sottisière,

criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de

schismatique.»--«Vieille proxénète!» répliquait la femme du pasteur de

sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus

de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui

appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf! On entendit un

bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma

jument Manda.

--Et vous n’êtes pas intervenu! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas,

comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer?

--Moi! fit Octave, oh! non, par exemple! Je m’amusais bien trop! Je ne

demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais

plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut

s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le

maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes

et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté! J’ai déclaré

que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait,

sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de

manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre.

Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la

porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur

s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée

chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes: «Espèce

d’hérétique, de schismatique!»

--Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé?

--J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire: je ne me

suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place.

J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos

gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles: c’est là un

phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc

devenue?

--Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait

furieusement contre la «schismatique» devant les commères accourues, et

qui déclarait avoir «une de ces soifs à boire la rivière avec les

poissons!» Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur

le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop

prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près

une dispute. Pensez donc! S’il allait être obligé de prendre parti!

A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la

pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire:

«Entrez», que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la

figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter «du nouveau»

la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la

possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive:

--Oh! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie,

Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.

--C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu! C’est quand

même abominable d’assister à de pareils _escandales_ dans notre pays!

Ces créatures-là, c’est comme les champignons _venimeux_; elles ont beau

se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter

les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison...

Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais

aller étendre mon linge au jardin!

Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui

proposai de l’accompagner:

--Mais comment donc, enchanté! fit naturellement mon jeune ami.

Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir.

Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement.

On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités

échangées: on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes

devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle

avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les

langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers

champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et

bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui

revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa

démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.

--Ah! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous

arriverez trop tard!

--Quoi donc? demanda Chapougnot... Quoi donc?

--Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas

verbaliser! Trop tard! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé: la

loi ne défend que les combats de taureaux!

Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.

--Ah! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je

n’y suis pas! Si j’avais été là! Hier, tenez, à la conférence, tout

s’est passé selon la loi, mais j’étais là!... Ça ne fait rien, continua

Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas

voulu faire des misères à la grosse femme!... Il me plaît à moi, son

mari, l’ancien curé! Ah! en voilà, un curé comme je les aimerais! Il

vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté; il dit des sottises au

pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me

fait autant plaisir que de boire une chopine!

--Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape?

--Pourquoi? pourquoi répondit Chapougnot... pourquoi? mais parce que

c’est un homme comme un autre!

--Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur

Chapougnot?

--Mon chef! mon chef! fit le garde champêtre redressant la tête et se

frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain!

--Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes

catholique, apostolique et romain.

--Je suis républicain, répéta Chapougnot.

--Soit! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes

pas moins son sujet.

--Le pape un roi! clama le garde champêtre. Moi son sujet! Sujet de

personne, monsieur! Sujet du pape! Ah! par exemple, elle est forte,

celle-là! Sujet du pape! Mais je démissionne! Mais il faut que je lui

envoie ma démission, à ce pape! Je vais lui écrire, et une lettre qui

sera tapée!

--Oh! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un

timbre de cinq sous! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le

marché, le pape ne vous répondrait pas.

--Le pape ne me répondrait pas! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas!

Mais alors, c’est un tyran!

--Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les

jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de

démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape: vous mourrez sujet du

pape.

--Mais je ne veux point de ça! je ne veux point de ça! s’écria

Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un

autre, nom d’un chien! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera

tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse

Jeanne!

Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec

véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous,

pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite

manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre.

On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance

coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M.

Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se

dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave

et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras:

--Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever,

ne racontez pas au _Café de la Lumière_ qu’un curé vient de vous

relever! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.

A ce mot, le garde champêtre redressa la tête:

--Un Samaritain! fit-il, ça ne m’étonne pas!... Moi, je suis

républicain! ajouta-t-il en forme de protestation.

Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un

salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un

soliloque:

«Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme! Une lettre tapée! Une

lettre tapée!... Un homme comme un autre... Raspail... La papesse

Jeanne!»

Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde

champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux

méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier

d’une horloge.

--Ah! ils sont frais, les amants de la République! s’écria M. Octave.

Ils sont dignes de cette vieille...

--Oh! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser

ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement

données!

--Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire

que vous l’aimez, la République!

--Je suis républicain, monsieur Octave.

--Comme Chapougnot!

--Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les

curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber

tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis

par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des

gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux

l’étouffer: ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux

partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la

gênons, la République, avec notre amour! Plus nous la gênons, plus nous

l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M.

Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle

pourrait, chaque jour, dire au Seigneur: «Mon Dieu, j’ai trop d’amis et

qui m’aiment trop! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup

d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les

curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce

que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore... mais quand on

aime! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de

mes curés: hélas! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu

de services en se laissant si gentiment battre par moi! Des curés

délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me

verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles

des siècles. Ainsi soit-il!»

--Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce,

monsieur le curé! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette

gueuse qui n’est pas parfumée du tout...

--Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du

gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je

vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A

bientôt, monsieur Octave!

--Bonsoir, monsieur le curé!

Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et,

après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval

s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de

«réparateur». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie

Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux

deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien,

ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une

carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en

emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la

calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il

m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie.

Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver,

M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le

flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et

désolée:

--Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi,

quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église?

Ah! voilà les mauvais jours revenus! L’ère des guerres religieuses est

ouverte de nouveau dans notre pays.

--Comment! m’écriai-je, vous appelez une «guerre religieuse» cette

bataille de femmes! Vous considérez ce petit incident plutôt comique

avec des lunettes trop grossissantes.

Un vieux célibataire · 第 12 / 27 题