Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis
l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans
l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce
temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou
tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour
donner un nom étrange en même temps que stupide! Quand je mettais les
pieds dans mon jardin,--un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa
cuisinière,--je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie,
avec Mme Lenoir, notre voisine de droite; avec Mme Grivot, notre voisine
de gauche. Ma servante, que la «besogne» attachait au logis plus qu’elle
ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de
commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de
charité: quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le
maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en
pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée
du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait
précipitamment du «linge à sécher» qu’elle étendait, d’un geste brusque,
sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence,
mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne
se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler:
--Ah! monsieur le curé! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle
porte, Mme Asseler! Des vertes! des bleues! des rouges! Hier, c’était
une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux
habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la
confirmation! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur!
Pauvre cher homme! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer
tout cela! Il a une figure qui me revient, le curé protestant! Je suis
sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais
donné un coup de pied à personne!
Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait
pas: Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord,
n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse
singularité de ses atours: elle persévérait. C’étaient des vêtements
d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux
empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la
rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se
posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit
s’appeler «face-à-main». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or
toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et
tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les
femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et
paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment
trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes
s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins
parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait
et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté
protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A
l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec
éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En
chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à
Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au
repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il
édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait
s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient
l’intelligence des petits.
Et par qui donc étiez-vous si bien informé? me demanderez-vous. Et par
qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait
à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay? Un jour, ne
m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans
mon troupeau; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne
manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office
du temple protestant!
--Mme Cobichet! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la
grand’messe, à mon église! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai
vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus
certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait
au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je
prêchais.
--Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence; mais alors c’est tout
simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du
curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de
dix heures.
--Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris!
Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M.
Cobichet «pharmacien de première classe», que l’abbé Rosette et moi
avions surnommé «l’apothicaire subtil»,--un paroissien que je me
reprocherais vraiment de ne point vous présenter,--vivait dans des
transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune
pharmacien en quête d’une «situation» débarquer à Romenay et y installer
une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à
gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente
assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui,
il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A
Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah! les médecins
de Romenay! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles
angoisses! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre,
leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les
louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr
Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement
contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû
franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son
officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes!
Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait
parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet
avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion: il restait sans
concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et
que de ruses subtiles et compliquées! Il voulait plaire à M. le maire et
au _Café de la Lumière_ et ne point se priver, pourtant, de l’estime du
presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de
bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses
convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes
filles: il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement
et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait
aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les
honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait
radical et «ennemi de la superstition». Les convictions le prenaient et
le quittaient à des époques déterminées: telles des fièvres paludéennes.
Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et
subversives: il demandait la suppression de l’ambassade auprès du
Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il
choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de
la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la
«bonne saison», le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les
névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que
c’est une bénédiction! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres,
nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir
alors--beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus
rares--d’appeler à Romenay un autre pharmacien de «notre bord».
N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M.
Cobichet «l’apothicaire subtil»? L’arrivée du pasteur troubla
profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants
allaient avoir un centre d’unité, un chef: c’était un nouveau parti qui
se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne
point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à
Romenay un jeune pharmacien huguenot? M. Cobichet ne pouvait s’arracher
à ses âpres pensées: il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point
fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre
apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles.
Lucie, l’aînée «des demoiselles Cobichet», après avoir rêvé d’un
officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre
pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de
son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il
n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait
par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait
pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire,
«qui aurait un physique troublant», dont les livres seraient dans les
bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées
reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait
que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les
belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus:
s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de
M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M.
Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses
victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce
genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine
s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de
lettres pour l’épouser: il s’écriait, non sans mélancolie: «Si par
malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien
ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie
dénichera-t-elle son homme de lettres? En fait d’homme de lettres, c’est
tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire!» L’arrivée à
Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la
pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine;
voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse.
Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il
rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme
Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.
--Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia
ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La
grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt
mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde
sera content.
--Eulalie, viens que je t’embrasse! dit M. Cobichet.
Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.
Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour
la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait
du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je
ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec
quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha
la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente:
--Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce!
La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et
son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot
d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré
revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui
allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et,
sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte,
vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme
Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.
La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme
vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à
l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur
protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes
brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne
recherchât qu’une occupation: être avec son épouse; qu’il n’eût qu’une
ambition: plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de
ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa
maison. Cet homme était toujours pressé. «Allons, pensais-je, il a peur
que sa femme ne s’impatiente.» Et la belle Mme Asseler «s’impatientait»,
je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la
ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle
ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez:
«Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare.» Sans
doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son
époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre
personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par
les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler
ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on
n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre
intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau
Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur
trouve, dit-on, de si grands enchantements!
M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son
domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes
espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter
d’avoir eu le diagnostic juste? Le Dr Martinet et le Dr Garot
triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance: «Ah!
je l’avais bien dit! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un
crétin!--Ah! je l’avais bien dit! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un
idiot!» M. Cobichet pharmacien de première classe concluait: «Nos deux
médecins font grand honneur à la faculté de Paris.» Romenay murmurait:
«Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre.» Chaque jour, M. Thury se
faisait conduire à la mairie et même au _Café de la Lumière_ où il se
montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait
pas éteint ses ambitions: ses convoitises politiques n’en étaient
devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait
pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le
Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de
l’État.
M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt
offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur,
dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois
que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt
même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du
mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame
faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé
Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils
partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures.
Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son
bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de
madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé
Rosette, entrant dans ma chambre, me dit:
--Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir: c’est
maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant!
--Oh! oh! fis-je.
--Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté
d’eux. Avait-il l’air assez penaud!
--Évidemment, l’un des deux était de trop.
--Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien,
vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu
et qui s’appelle Totor.
--Totor! doux nom!
L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça
que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des «bons» électeurs
M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur
s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que
le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.
--Comment! m’écriai-je, seule avec le Maximilien! Seule!
--Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.
--Ah! vous m’en direz tant!
Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout
Romenay jasait. «Ces dames»--cette expression englobait toutes les
femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et
n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse--en sortant
des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à
leur jour--car elles avaient leur jour!--ne s’entretenaient que du
sans-gêne de Mme Asseler. La «notairesse» affirmait qu’il était honteux
pour une femme mariée de «s’afficher» avec le fils Thury. «Monter en
voiture avec ce grand polisson! Comprenez-vous ça, mesdames? Elle
s’habille comme une créature: ma foi, on dirait vraiment...» La
«notairesse» s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient
signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y
associaient.
Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette
année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint
me trouver:
--Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la
religion!
--Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là?
--Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute
en est à vous.
--Expliquez-vous, monsieur Octave.
--Que je m’explique! Oh! c’est bien simple! Il y a deux mois, Maxim me
dit: «Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous
épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a
employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je
vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible! Rien ne m’arrête. A moi le
scandale! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles! Je suis
las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras
dire à Camille--puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est
idiot mais c’est comme ça--qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment
aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai
toujours. Si elle entend jaser sur mon compte--et ça ne peut tarder
beaucoup--persuade-la bien d’une chose: que je m’amuse par dépit, et
aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il
n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses
dévotes des tas d’occasions de se scandaliser! Et elles se
scandaliseront, je m’en charge!» Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim!
--J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce
singulier message?
--Et pourquoi pas? J’ai tout répété à Camille. Oh! la pauvre gamine!
Non, a-t-elle assez pleuré! Et des soupirs! des soupirs! Des soupirs à
faire tourner des ailes de moulins! Elle souffrait, savez-vous, cette
gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie
de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une
femme à barbe! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses
menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.
--Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous? En vérité,
vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis
bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie
française...
--Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à
une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non! Vous connaissez ce qu’on
raconte. Mme Asseler...
--Oui, oui, je sais.
--Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce
garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui
font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle
comprend les choses: elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il
recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle
qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme,
pour les idées! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable! Ça ne peut
pourtant pas faire de la dentelle au crochet! Il faut que ça se
trimbale, que ça voie, que ça se distraie! Un homme n’est pas déprécié
parce qu’il a eu des aventures.
--Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos
développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère?
--Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de
plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa
fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler:
oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y
suis! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai...
vous ne voulez rien savoir?
--Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.
--Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous
serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites
beaucoup de mal à la religion!
--Oh! oh! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis
par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez
singulièrement le bourrichon!