IV

Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis

l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans

l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce

temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou

tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour

donner un nom étrange en même temps que stupide! Quand je mettais les

pieds dans mon jardin,--un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa

cuisinière,--je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie,

avec Mme Lenoir, notre voisine de droite; avec Mme Grivot, notre voisine

de gauche. Ma servante, que la «besogne» attachait au logis plus qu’elle

ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de

commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de

charité: quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le

maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en

pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée

du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait

précipitamment du «linge à sécher» qu’elle étendait, d’un geste brusque,

sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence,

mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne

se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler:

--Ah! monsieur le curé! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle

porte, Mme Asseler! Des vertes! des bleues! des rouges! Hier, c’était

une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux

habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la

confirmation! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur!

Pauvre cher homme! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer

tout cela! Il a une figure qui me revient, le curé protestant! Je suis

sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais

donné un coup de pied à personne!

Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait

pas: Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord,

n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse

singularité de ses atours: elle persévérait. C’étaient des vêtements

d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux

empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la

rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se

posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit

s’appeler «face-à-main». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or

toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et

tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les

femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et

paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment

trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes

s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins

parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait

et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté

protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A

l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec

éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En

chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à

Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au

repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il

édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait

s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient

l’intelligence des petits.

Et par qui donc étiez-vous si bien informé? me demanderez-vous. Et par

qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait

à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay? Un jour, ne

m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans

mon troupeau; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne

manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office

du temple protestant!

--Mme Cobichet! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la

grand’messe, à mon église! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai

vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus

certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait

au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je

prêchais.

--Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence; mais alors c’est tout

simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du

curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de

dix heures.

--Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris!

Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M.

Cobichet «pharmacien de première classe», que l’abbé Rosette et moi

avions surnommé «l’apothicaire subtil»,--un paroissien que je me

reprocherais vraiment de ne point vous présenter,--vivait dans des

transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune

pharmacien en quête d’une «situation» débarquer à Romenay et y installer

une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à

gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente

assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui,

il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A

Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah! les médecins

de Romenay! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles

angoisses! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre,

leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les

louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr

Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement

contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû

franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son

officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes!

Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait

parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet

avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion: il restait sans

concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et

que de ruses subtiles et compliquées! Il voulait plaire à M. le maire et

au _Café de la Lumière_ et ne point se priver, pourtant, de l’estime du

presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de

bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses

convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes

filles: il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement

et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait

aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les

honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait

radical et «ennemi de la superstition». Les convictions le prenaient et

le quittaient à des époques déterminées: telles des fièvres paludéennes.

Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et

subversives: il demandait la suppression de l’ambassade auprès du

Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il

choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de

la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la

«bonne saison», le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les

névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que

c’est une bénédiction! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres,

nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir

alors--beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus

rares--d’appeler à Romenay un autre pharmacien de «notre bord».

N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M.

Cobichet «l’apothicaire subtil»? L’arrivée du pasteur troubla

profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants

allaient avoir un centre d’unité, un chef: c’était un nouveau parti qui

se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne

point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à

Romenay un jeune pharmacien huguenot? M. Cobichet ne pouvait s’arracher

à ses âpres pensées: il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point

fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre

apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles.

Lucie, l’aînée «des demoiselles Cobichet», après avoir rêvé d’un

officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre

pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de

son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il

n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait

par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait

pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire,

«qui aurait un physique troublant», dont les livres seraient dans les

bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées

reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait

que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les

belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus:

s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de

M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M.

Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses

victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce

genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine

s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de

lettres pour l’épouser: il s’écriait, non sans mélancolie: «Si par

malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien

ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie

dénichera-t-elle son homme de lettres? En fait d’homme de lettres, c’est

tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire!» L’arrivée à

Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la

pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine;

voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse.

Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il

rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme

Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.

--Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia

ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La

grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt

mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde

sera content.

--Eulalie, viens que je t’embrasse! dit M. Cobichet.

Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.

Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour

la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait

du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je

ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec

quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha

la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente:

--Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce!

La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et

son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot

d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré

revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui

allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et,

sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte,

vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme

Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.

La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme

vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à

l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur

protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes

brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne

recherchât qu’une occupation: être avec son épouse; qu’il n’eût qu’une

ambition: plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de

ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa

maison. Cet homme était toujours pressé. «Allons, pensais-je, il a peur

que sa femme ne s’impatiente.» Et la belle Mme Asseler «s’impatientait»,

je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la

ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle

ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez:

«Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare.» Sans

doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son

époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre

personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par

les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler

ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on

n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre

intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau

Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur

trouve, dit-on, de si grands enchantements!

M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son

domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes

espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter

d’avoir eu le diagnostic juste? Le Dr Martinet et le Dr Garot

triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance: «Ah!

je l’avais bien dit! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un

crétin!--Ah! je l’avais bien dit! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un

idiot!» M. Cobichet pharmacien de première classe concluait: «Nos deux

médecins font grand honneur à la faculté de Paris.» Romenay murmurait:

«Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre.» Chaque jour, M. Thury se

faisait conduire à la mairie et même au _Café de la Lumière_ où il se

montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait

pas éteint ses ambitions: ses convoitises politiques n’en étaient

devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait

pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le

Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de

l’État.

M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt

offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur,

dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois

que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt

même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du

mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame

faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé

Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils

partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures.

Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son

bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de

madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé

Rosette, entrant dans ma chambre, me dit:

--Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir: c’est

maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant!

--Oh! oh! fis-je.

--Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté

d’eux. Avait-il l’air assez penaud!

--Évidemment, l’un des deux était de trop.

--Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien,

vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu

et qui s’appelle Totor.

--Totor! doux nom!

L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça

que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des «bons» électeurs

M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur

s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que

le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.

--Comment! m’écriai-je, seule avec le Maximilien! Seule!

--Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.

--Ah! vous m’en direz tant!

Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout

Romenay jasait. «Ces dames»--cette expression englobait toutes les

femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et

n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse--en sortant

des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à

leur jour--car elles avaient leur jour!--ne s’entretenaient que du

sans-gêne de Mme Asseler. La «notairesse» affirmait qu’il était honteux

pour une femme mariée de «s’afficher» avec le fils Thury. «Monter en

voiture avec ce grand polisson! Comprenez-vous ça, mesdames? Elle

s’habille comme une créature: ma foi, on dirait vraiment...» La

«notairesse» s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient

signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y

associaient.

Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette

année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint

me trouver:

--Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la

religion!

--Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là?

--Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute

en est à vous.

--Expliquez-vous, monsieur Octave.

--Que je m’explique! Oh! c’est bien simple! Il y a deux mois, Maxim me

dit: «Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous

épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a

employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je

vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible! Rien ne m’arrête. A moi le

scandale! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles! Je suis

las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras

dire à Camille--puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est

idiot mais c’est comme ça--qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment

aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai

toujours. Si elle entend jaser sur mon compte--et ça ne peut tarder

beaucoup--persuade-la bien d’une chose: que je m’amuse par dépit, et

aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il

n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses

dévotes des tas d’occasions de se scandaliser! Et elles se

scandaliseront, je m’en charge!» Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim!

--J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce

singulier message?

--Et pourquoi pas? J’ai tout répété à Camille. Oh! la pauvre gamine!

Non, a-t-elle assez pleuré! Et des soupirs! des soupirs! Des soupirs à

faire tourner des ailes de moulins! Elle souffrait, savez-vous, cette

gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie

de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une

femme à barbe! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses

menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.

--Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous? En vérité,

vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis

bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie

française...

--Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à

une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non! Vous connaissez ce qu’on

raconte. Mme Asseler...

--Oui, oui, je sais.

--Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce

garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui

font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle

comprend les choses: elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il

recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle

qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme,

pour les idées! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable! Ça ne peut

pourtant pas faire de la dentelle au crochet! Il faut que ça se

trimbale, que ça voie, que ça se distraie! Un homme n’est pas déprécié

parce qu’il a eu des aventures.

--Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos

développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère?

--Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de

plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa

fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler:

oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y

suis! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai...

vous ne voulez rien savoir?

--Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.

--Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous

serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites

beaucoup de mal à la religion!

--Oh! oh! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis

par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez

singulièrement le bourrichon!

Un vieux célibataire · 第 11 / 27 题