III

Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury--visite qui se

termina par une déclaration de guerre, comme vous savez--et je ne

partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de

m’envoyer! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury

renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance? Était-il donc

désarmé? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une

menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée «avant un

mois» d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis

à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’_Histoire ecclésiastique_,

de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de

Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France

qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me

révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me

laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques

vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables:

--Oh! le... m’écriai-je. Oh! l’animal! l’animal!

J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute

voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée

entr’ouverte: elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette

pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout

en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante

qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les

bouteilles, persuadée qu’elle «abattait» d’autant plus de «besogne»

qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma

chambre: «Entrez, entrez, Prudence!» fis-je.

--Ah! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez

le dire, pour un animal, c’est un animal! C’est un...

--Qui ça, un animal? demandai-je.

--Tiens! mais M. le maire, pardi! Avec ça que je n’entends pas que vous

lui dites des sottises!

--Ah! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je

voulais parler, mais bien d’un roi de France! Vous voyez que ce n’est

pas précisément la même chose.

--Oh! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout! Mais je vous

garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce

qu’il a fait venir ici? Ah! c’est du joli! Il est arrivé.

--Qui ça, Prudence?

--Mais un curé protestant, pardi! Il est ici depuis deux jours. Même

qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les

réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en

face chez nous, sur la place de l’Église!

--Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant?

--Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais

aussi près d’elle que je suis de vous. Dame! c’est du fier! c’est de

l’élégant! je ne vous dis que ça!

--Ah!

--Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée!

J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de

monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait

son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie: «Tenez, justement,

voilà la femme du curé protestant qui traverse la place!» Moi, je n’en

ai fait ni une ni deux. «Au revoir, la compagnie!» Qu’est-ce qui était

contente? C’était moi! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la

dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de

rien. Miséricorde, quelle femme! Quel linge! Ma parole, elle est encore

mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du

Bon Marché! Des falbalas, en veux-tu, en voilà! Elle en trimballe

celle-là des belles marchandises: une robe rose avec de la dentelle

dessus! Ah! oui! on peut dire, de la dentelle! J’en ai compté un étage,

deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là! Et

tout ça, c’était embaumé! Il m’arrivait de ces bouffées! C’est comme si

elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait.

Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur

de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils? Et de

la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois

francs le mètre! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui

marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire: elle est jolie! Un teint

frais: des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à

gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure! Qu’elle doit en avoir sa

charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs! A moins qu’il n’y ait

de la tricherie...

--Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.

--C’est la femme du notaire qui va enrager! reprit ma gouvernante. Elle

ne sera pas la plus belle maintenant!

--Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée

dans ma chambre?

--Ah! je l’avais oublié! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez

les œufs sur le plat ou bien à la coque?

--Faites au goût de M. l’abbé Rosette!

C’était vrai: M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans

Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de

parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau: «Que voilà

donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient

évangéliser un pays! Saint Paul évidemment se fût allégé!» Je tenais les

détails précis que je viens de donner de dame Prudence: toute la journée

du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses

voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il

devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère.

Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de

la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence

inspectait la place: rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des

réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises.--«Oh! encore

une table à toilette! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire?... Oh! la

belle batterie de cuisine! Tout en cuivre! Ma parole, c’est comme chez

des bourgeois! Tout un mobilier en acajou! Et des fauteuils! Encore une

pendule! Ça ne se refuse rien, ce monde-là!... Ah! ça, c’est le bouquet!

Une baignoire! Une baignoire! Oh! oh! c’est trop fort!»

Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et

l’autre sur la place, dit tout à coup:

--Tenez, si vous voulez le voir!

L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre! Devant la

maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient

toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et

d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et

surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay.

Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un

ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par

d’austères favoris: je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote

solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous

avions sous les yeux.

L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de

cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay: par sa haute stature,

ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le

ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que

j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette:

--Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui

a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si

amusant!

--S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue! s’écria

Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette.

--Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je.

M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de

drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne

coupe; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant

ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux

bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches

blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte; jeune,

élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée.

--Ah! voilà sa dame! fit Prudence.

Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un

dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras

de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence

haussa les épaules:

--Pas un curé, ça! dit-elle: c’est du monde comme de l’autre!

Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait

abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.

Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à

commenter l’arrivée de M. Asseler,--tel était le nom du pasteur.--Tout

Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du «bel

air» de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs

dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme

du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se

singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui

montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne

pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La «notairesse»

prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes

«tapageuses» de la femme du pasteur étaient «inconvenantes». Elle

ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût,

qu’elle n’avait qu’une «élégance de catalogue» et qu’elle devait acheter

ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles

semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un

pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que

je vous ai laissé ignorer.

Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave

des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite

ville était «place forte», excusez du peu! En ce temps-là, elle traversa

des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les

chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une

relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois

fois, ils s’emparèrent de Romenay; trois fois, les catholiques reprirent

la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire.

Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion

nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la

Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre.

Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de

Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi?

Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent

faites pour que le Consistoire--qui a dans ses attributions l’élection

et la nomination des ministres--envoyât un pasteur: toutes échouèrent.

Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé

leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été

faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les

négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant

exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une

subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait

aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il

pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi

pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée: s’il

échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa

tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir

m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant.

C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au

nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue

avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à

remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de

Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était

agréée, qu’un ministre serait envoyé! M. le maire, j’en suis bien

convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but--celui de

donner un «concurrent» au «frocard» de Romenay--il promettait de faire

une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du

Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée

s’intéresser tant à la gloire de leur église.

Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les

desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût

associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les

protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous

ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart,

de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard.

Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il

nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les «choses

regrettables» de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me

molester, des dragonnades et de cette lourde «gaffe» que fut la

révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du

libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les

bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées.

Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait

entrée sur la place, non loin de mon église: on la meubla de bancs, on y

apporta une chaire: ce fut «le temple». Quelques jours après son

arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines,

il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes

réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé

d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les

plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait

l’hospitalité dans la famille Thury. Ah! c’est que M. le maire ne savait

point se venger à demi! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie

à songer qu’il donnait asile à mon «concurrent». Avec son esprit

positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire

ne voulait voir dans les différentes églises que des «commerces» ennemis

où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple: aussi,

vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M.

Thury! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il

cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait,

si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante

à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury

s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh! Mme

Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe!

C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à

ses devoirs domestiques, très «femme de ménage» et que son mari n’avait

point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la

messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand

je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce

large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire

à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé

d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas

de converser avec ma domestique: quand, d’aventure, elle la rencontrait

au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et

allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple

autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir

en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre

l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que

M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les

moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait

pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury:

curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait

les «gaffes» et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les

accueillais toujours, ces «excuses»; elles m’arrivaient, du reste, sous

une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque

incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury

m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était

une façon de dire: «Allons, monsieur le curé, soyez charitable: il n’est

pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles!» La pauvre

femme--après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait,

très injustement, l’honneur--me croyait vindicatif. Elle tremblait que

je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche,

devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle

n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un «docteur

_in utroque_»: elle se méprenait étrangement sur mes droits en même

temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue--je l’ai su

depuis--qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari.

C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de

mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée

symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je

recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à

une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de

ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui

s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en

chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi--il n’avait que

l’embarras du choix;--à se railler des allures, des «fraises», du

bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur

de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des

confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur

satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de

se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à

Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les

ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle

copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût

eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné

l’investiture par l’anneau et la crosse.

M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le

maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné: il

était vaste.

--Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres! s’écria ma servante.

--Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie?

--Ah bien! vous pouvez le demander, monsieur le curé! C’est dans huit

jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM.

les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les

confitures de la _mairesse_, les «excuses» comme vous les appelez!

(C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi:

nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs

viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent,

c’est: «Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui?»

Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait

son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture: «Monsieur le

curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon

plaisir; c’est par ordre de mon maître: que ces confitures en rendent

témoignage!» Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une

dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les «excuses» de M. le maire

furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez

tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec

laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son

mari, je vous préviens que vous auriez tort! Pour dire vrai, j’eusse

cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois

par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au

monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après

ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre

aise et tant pis pour vous!

Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que

le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les

réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient

lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut,

commençaient à deviser de l’«impatience» où était Mme Thury de voir le

ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle

leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret.

Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme

Thury, qu’un désagrément. Hélas! la pauvre femme devait connaître

d’autres tourments! Un jour du commencement de septembre, je fus informé

que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison,

qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé

depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept

heures,--c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens

très exactement--la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du

presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit

avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce

moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la

porte.

--Que désirez-vous, Jean? demandai-je.

--Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été

frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie.

Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement?

--Je vous accompagne.

Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture

de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe

d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du

_Café de la Lumière_. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui

s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En

m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis

l’un d’eux qui disait à haute voix:

--Le maire est un capon: il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse

ses signes de croix!

M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait,

vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait,

dans le pays, «le château du Grillon». (M. le maire ne protestait pas

contre cette qualification seigneuriale: il laissait dire.) C’était un

vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne

et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses

fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges.

Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au «Grillon» je

m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en

rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le

parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans

connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur

un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du

malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.

--Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent

pas se compromettre. Ah! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir:

c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu.

Quel dommage! un si brave homme!

--Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes

parti?

--Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast! c’est

une maladie qui ne pardonne pas! Mme Thury, qui est dévote comme vous

savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari

reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si

mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande

comment il vous recevra. Ah! dame! les curés et lui!... Mme Thury a fait

appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet: il doit nous suivre.

Pour ce qu’ils feront à eux deux!

Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles.

Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la

pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et

déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines.

L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet

aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour

desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas

outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne

nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je

pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce

meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle

appela le «salon». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne

fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit:

j’entendis une voix de femme qui disait: «Pardon, monsieur, je vais vous

éclairer», et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la

suivait que je reconnus aussitôt: c’était M. Asseler, ministre

protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis: le

pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La

servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M.

Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On

n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par

instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes

yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne,

l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la

parole; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit:

--Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des

transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons

encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie?

--Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous

rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez

déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce

salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour

de nous. Que faut-il penser? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma

présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me

faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout

disposé à passer ici la nuit.

--Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première

nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je

voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré

qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la

famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au

château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des

frayeurs: elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle

passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et

pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille

qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand

j’arrivai à Romenay.

--Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant

moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury.

Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux

fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais

obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une

demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et

s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au

pasteur et à moi:

--Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques

mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis

d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas

danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la

chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre

démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le

curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur

protestant sa gratitude.

--Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire

combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle

n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence

devient nécessaire.

M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y

chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous

faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le

loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous

éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre,

alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que

nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M.

Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta

après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la

tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr

Martinet qui sortait de la chambre du malade.

--Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce

pas?

Le Dr Martinet haussa les épaules.

--Une congestion simple! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis

cette fameuse idée! C’est de lui probablement que vous la tenez! Une

congestion simple! Je vous demande un peu! Une congestion simple!

Qu’est-ce que c’est que ça? Mais que voulez-vous que dise ce vieux

rebouteux? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau: si Garot

trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le

diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau!

Cet être-là, c’est un zoophyte!

Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en

élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant:

--Une congestion simple! Une congestion simple! Ah! quelle bourrique!

Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot,

l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau.

--Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave?

--Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de

maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif,

de ce vésanique, de ce bidon d’alcool! Avant un an, il portera la

camisole de force. Enfin! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à

Mme Thury.

Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en

courant.

L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas

nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité! Après avoir

franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route

de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. «Quel

propos tenir?» me demandais-je. «Comment rompre ce silence pénible?» se

disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un

ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent

point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas

échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent

ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir? J’eus

une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas

échéant, faire votre profit.

Il vous est certainement arrivé, lecteur,--beaucoup plus souvent qu’à

moi, je n’en doute pas,--d’assister à un repas ou d’être assis dans un

salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de

phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants.

Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées

présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins

et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et

inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de

dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait

aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient

d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri,

et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un

médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé

bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si,

d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel

vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de

revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son

sourire si fin: «Vous voyez, moi je suis un de leurs «condamnés», oh!

alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases

aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la

maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en

passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle? Eux qui, tous les

jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise,

de faire parler les bêtes?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur

protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse,

d’user de ce stratagème qui--vous goûterez, sans doute, la saveur de

cette humble rectification--ne réussit pas qu’entre imbéciles:

--Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes

nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et

que la science unit! Voyez un peu nos médecins de Romenay! La vérité,

pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère.

--Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait.

Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits

plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot,

étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les

maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui

n’avaient entre elles aucune affinité: les maladies conservatrices et

les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les

premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées

réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de

rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le

mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du

Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie

à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de «rebouteurs»,

de «dentistes». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation,

avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était

conservateur, radical ou opportuniste,--pardon, progressiste!

Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à

moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur,

vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir

être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des

ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit.

Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix

funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni: elle était

souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux

bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi,

plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis.

Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et

régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement

sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts

instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces

silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une

opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi: «Mon Dieu, ce

pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique! A en juger par les

apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près

certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de

Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans

la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. «Ce gros

papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si

meurtrier! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la

Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre,

pour de là canarder ces bons huguenots.» Tout à coup, le pasteur

demanda:

--Fumez-vous, monsieur le curé?

--Hélas! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent:

oui!

--Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette?

--Mais, j’y pense! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes

poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me

furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui

les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez

en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande: le

fisc ne les a pas flétris.

--Très volontiers, fit le pasteur.

Je lui passai l’étui qui contenait les cigares: il en prit un et me

remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche:

--Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.

--Oh! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé! J’ai des

allumettes, et je dois ajouter: des allumettes de contrebande. A notre

dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est

rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui

contenaient des allumettes.

Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos

rires.

--Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si

la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de

frauder.

Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous

reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de

notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous.

Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au «chêne des

bergers». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous

cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du

spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous,

l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du

silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde

que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui

vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous

étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque

planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le

blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait

dans l’infini: il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte

bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans

l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui

disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime

la lune: malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de

plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à

me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle

ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes

contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume:

--Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce

rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce

grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements

d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et

que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des

messagers de mort! Pauvres Romenaisiens! Dès l’aube, ils ont travaillé.

Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour.

Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même

labeur; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon

dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs

mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté

d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de

ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme

qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques

années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort!

Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle! Nous

venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les

aide à porter le poids des jours;--sans cette lumière, la vie, pour eux,

comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce

obscure.--Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance

et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les

intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les

arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître

a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade.

--Ah! oui, notre mission est belle! fit le pasteur qui semblait inquiet,

pressé de continuer la route.

Nous reprîmes notre marche:

--Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter,

si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter.

--Comment donc! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause

d’un grand retard? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur! En

tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à

compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.

--Ah! c’est vrai! fit en souriant M. Asseler: vous ne connaissez point

les exigences de la vie conjugale; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix

où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié,

vous en ignorez les joies, les consolations... qui sont grandes!

--Ah! j’en suis totalement privé! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous

quelques rapports,--côté du cœur, côté tendresse,--est un peu celle des

cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture: _Sicut

passer solitarius in tecto._

--Ah oui! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon

l’expression biblique, «le passereau solitaire sur un toit!» Point

d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point: vous

n’êtes point aimé! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à

sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé,

un exemple: quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la

vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous

abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous?

--Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu.

--Oh! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une

autre affaire! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt

les yeux pleins d’angoisse; je l’entends qui, d’une voix oppressée par

l’émotion, me demande: «T’es-tu fait mal, mon ami?» Voilà des joies que

vous ne connaissez pas!

--Des joies! comme vous y allez!

--Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans

doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue: parfois, je souhaiterais

qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien

que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection,

rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses

mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux.

--Ah! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent! La

semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier.

Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la

cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et

s’est écriée: «Rien de cassé au moins?» puis, voyant que je me tenais

droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de

cérémonie.

--La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la

tête.

Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point

d’épouse.

Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à

Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me

faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un

peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à

célébrer devant un inconnu, un «vieux garçon», le bonheur des gens

mariés; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus

pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner

en exemple: il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa

vie. Ah! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux! Il faut

qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les

inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique

de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la

circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux

enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son

admiration: j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la

religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon

attention. M. Asseler devenait lyrique: «Cette femme, pensais-je, doit

être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les

perfections morales.»

Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point

terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son

épouse et nous allions nous séparer! Comme je voulais lui donner le

loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un

seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à

mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la

maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était

éclairée; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas

s’en apercevoir.

--Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer

une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à

qui je puisse la comparer, je...

A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison

du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le

silence, une voix dit:

--C’est toi, Raphaël?

--Oui, chérie, répondit M. Asseler.

--Ah! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est

pourtant qu’un homme! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à

rien! Voilà qu’il est minuit! Est-ce que c’est une heure pour laisser

une femme! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle!

--J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce.

Puis, se tournant vers moi:

--Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point

ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire.

--Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, _passer solitarius_.

Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent

de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le

dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai

allégrement dans mon nid de passereau solitaire.

Un vieux célibataire · 第 10 / 27 题