--Oui, reprit-il, trois heures, précisément: M. Thury, maire de Romenay,
est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah! dame! ce
sera dur! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée: elle va
tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous
trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser
entortiller. Camille sait si bien la prendre: elle est tellement
enjôleuse!
--Allons, allons, monsieur Octave.
--Oh! pour ça! elle est rusée, la petite, elle la connaît! C’est bien
certain: maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la
terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà! Le père Thury
est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien
capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme.
Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la
prétentaine! Ma mère aura des scrupules, des remords: elle se croira
damnée; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à
la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux,
qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et
patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le
savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les
difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil,
monsieur le curé.
--Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.
--Hum! hum! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience! Votre
conscience! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous
le dites!
--Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à
l’insu de madame votre mère? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des
tête-à-tête?
--Non, ils s’écrivent.
--Ils s’écrivent!
--Oui, presque tous les jours.
--Tous les jours, grand Dieu! Et que peuvent-ils donc se dire?
--Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les
amoureux! Cette petite Camille, si on s’en serait douté! Ce n’est pas
plus gros que ça et c’est amoureux!
--Et comment correspondent-ils? Qui porte les lettres?
--Tiens, c’est moi, parbleu!
--Comment! Vous vous prêtez?...
--Quel mal, puisqu’ils s’aiment?
--Jolie raison! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un
rôle...
--Mais puisqu’ils s’aiment!
--Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si...
--Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis!
Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres
révélations.
Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été
bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme
Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux
de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le
maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils,
Mlle Camille en mariage:
--Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que
Camille soit heureuse: je vous assure bien que je n’ai pas d’autre
préoccupation; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union?
Ah! que j’ai de raisons d’en douter! Je le sais, M. Maximilien Thury est
incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille
serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence
d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un
désaccord? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment! Si je me trompais dans
mes prévisions! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à
mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme!...
Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux.
Après un court silence, elle me dit:
--Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je
faire?
--Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je
vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer
opiniâtrément--j’appuyai sur le mot--à ce mariage que je regarderais
comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi,
madame.
--Serait-il indiscret de vous demander?...
--Oh! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me
reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons
(j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un
conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son
secret.
--Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas.
Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury.
Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se
présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai
précédemment conté, quel tour prit notre conversation; elle finit, vous
le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la «menace» d’un
pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit
pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses
arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury
connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait
une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée
de s’opposer au mariage: M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en
informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son
amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses «principes», M. le maire
était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui
débordait de paroles conciliantes: il voulait tenter le suprême effort,
m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou
tout au moins de neutralité. Ah! c’est que ce projet de mariage le
séduisait! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de
sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment
primait en lui toutes les haines politiques et religieuses: c’était la
passion de la propriété, l’ambition de «posséder». M. Thury était cet
âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à
arrondir son «avoir». Son «bien» à lui touchait aux fermes opulentes de
Mme Ferrandière: il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine
d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si
désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des
Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas? Il se souciait fort peu de
conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il
lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent
qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même: «Ah! monsieur le curé,
si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir.
J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour
moi: vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux!» (Un tel
langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le
maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme: il se
flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne
demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour
réaliser immédiatement la «forte somme». Le rêve de M. Thury était beau,
comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il
ressentait pour les «frocards» et tout spécialement pour l’abbé Blondot.
Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury,
qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le
patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé: c’est ainsi
que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de
France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M.
Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne
répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une
famille qui «habitait un château». On me pardonnera bien cette petite
révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume!
M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des
paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement.
--Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la
religion! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour
vous!... Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi
de moins, et par le temps qui court!...
--Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le
droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage!
--Vous n’avez pas le droit! Vous n’avez pas le droit! Tara-ta-ta! Dites
donc que!...
--Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister.
--Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir,
monsieur le curé?
--Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien!
Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes: ma
résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que
m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je
souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis
longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château
d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par
ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait
silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard
où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de
m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre
et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche
soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir
vers moi: je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un
petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit:
--Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman?
--Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit
de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le
sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré! J’en souffre
autant que vous.
--Oh! ça! ce n’est pas possible! s’écria avec une grande vivacité Mlle
Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme? Pourquoi lui
en voulez-vous tant?
--Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience
s’oppose...
--Elle a bon dos, la conscience! C’est comme autrefois, quand j’étais au
couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère
supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait
presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me
l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons,
monsieur le curé; elles sont donc bien sérieuses?
--Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.
Et je disais vrai! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du
reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître:
écoutez-moi.
Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du
diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille
même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa
paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus.
J’étais à... depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me
prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je
m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été
indiquée,--une maison d’humble aspect, étroite et basse,--une vieille
femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit: «Ah! la
pauvre enfant est bien malade! bien malade! C’est elle-même qui a parlé
de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé
de... Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature!
quelle tablature!»
--C’est votre fille? demandai-je.
--Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas
d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y
a longtemps.
--Et que dit le médecin?
--Le médecin! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est
grave, une _péritonisse_. Mon Dieu! quelle tablature!
--Voulez-vous m’introduire auprès de la malade? demandai-je.
--Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait
vers une porte vitrée.
Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant
ses yeux avec un coin de son tablier.
--J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite
habitait Paris, puis, dame! elle a oublié les conseils que je lui avais
donnés. Elle a chuté! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à
enjôler, une jeunesse! Faudra pas lui faire trop de sermons...
--Oh! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en
paix, je vous prie.
Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite
fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée
dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des
rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me
faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de
ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées,
les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme
contractés sur eux-mêmes: on eût cru voir une figure d’enfant.
--Vous avez demandé un prêtre? dis-je.
Une faible voix me répondit:
--Oui, monsieur, je suis malade, très malade... je vais peut-être
mourir... ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour
le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay.
--Je suis en effet M. le curé de Romenay.
A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur
moi:
--Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la
famille Thury?
--C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.
--Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix
précipitée. Vous connaissez... Excusez-moi, monsieur le curé... mais
pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M.
Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies?
--M. Maximilien Thury aux colonies! répondis-je très surpris, mais,
avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc
s’expatrier?
La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une
soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement
sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots:
--C’est affreux, c’est affreux! dit-elle, se couvrant les yeux avec la
main.
Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse.
--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? lui demandai-Je.
--Ah! fit-elle, c’est affreux! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je
pas la vérité, à vous monsieur le curé! M. Maximilien Thury est le père
de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le
donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas! C’est affreux!...
Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens
mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme
vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu
plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de
partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi!
Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus
oppressée:
--Ah! oui, reprit-elle, je l’aimais! Il y a cinq mois, je lui annonçai
que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son
père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y
opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que
son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune,
l’avait chassé et refusait de le voir. Puis... Maximilien m’avait fait
part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant,
abandonné des siens: il ne pouvait songer à se créer une situation à
Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de
l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans
un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait
établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant! J’ai conduit
Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit: «A bientôt, avec
lui!» Lui, c’était l’enfant! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune
nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis
venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il
mentait! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi! Ah! c’est
affreux!
Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le
long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain
quelle parole je devais prononcer.
--Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il
pu partir. Qui sait si au dernier moment... si son père... si sa
famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé?
Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle?
--Oh! jamais! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout,
je viens l’implorer, le supplier! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne
jamais parler à personne de notre entretien! A personne, à personne!
--Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement.
Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la
malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage.
Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait
fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur
l’oreiller: ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que
je quittais la chambre.
Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de
l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses,
la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.
--Ah! quelle nuit, monsieur le curé! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a
eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots: «Maximilien,
Maximilien.» C’est probablement le nom de la canaille qui l’a
abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en
ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller.
Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la
paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y
fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la
jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la
vérité.
Eh bien, qu’en pensez-vous? Qu’eussiez-vous fait, à ma place? Les
confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me
permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste: le
dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté!
Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un
mariage que je regardais comme un sacrilège? J’estimais, moi, que Mlle
Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour
illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le
droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait
«mon entêtement»! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le
droit de les divulguer: j’avais pris l’engagement de n’en parler à
personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante! J’avais un
sceau sur les lèvres.