II

Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation

déborde: «Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à

se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à

deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment? Qui s’aiment! Ces

gens-là se soucient bien d’une pareille considération! Ah! que voilà

bien les curés! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans

les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si,

du moins... et patati et patata.» Pour peu que vous ayez de la

littérature, vous proférez:

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots!

Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu! Attendez

que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous

fâchez pas, vous saurez tout.

Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai

rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le

nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon

avait vingt-sept ans. Il était «avocat à la cour d’appel de Paris».

C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la

bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs

leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il? On ne savait. En tout cas,

il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été

guillotiné. Les «mauvais» électeurs de Romenay s’en allaient répétant

que le «fils Thury» n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion

des «avocats sans causes». On dit--c’est le fils de Mme Ferrandière,

avocat lui-même, qui m’a documenté--que ce bataillon fameux se compose

d’adolescents et d’hommes mûrs: ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi

pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée.

Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de

l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les

enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle! On les voit

passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la

vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et

les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre: ce sont des

avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres

où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands

mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos,

lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent

la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore

récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe: il leur arrive

alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés

dans un geste de tragique éloquence. Oh! les braves gens que ces Don

Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent

toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive

d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des

fleurs de rhétorique! Oh! les braves gens qui, tous les matins, en se

levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers

pendus à leur sonnette!

A Romenay, les épouses des «mauvais» électeurs ne faisaient qu’un cœur

et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le «fils Thury»

appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles

ne se gênaient pas pour dire que «Monsieur Maximilien» n’était point

tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres,

plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez

bien ce type masculin qu’on appelle un «bel homme». Visage aux traits

réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe,

forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une

tête léonine: l’ensemble manquait peut-être d’originalité, «de

personnalité», mais je ne veux point chicaner: le jeune Maximilien était

beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman! Il

était de haute stature et de charpente solide, je vous assure! On

sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et,

j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les

digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques! Lui aussi, M.

Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y

pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il

avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues

barbes: c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs

convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système

pileux: Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings.

Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits

Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se

nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans

les «partis avancés». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa

barbe et aussi ses idées: en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien

était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui

chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la

chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un

homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes: dans la

première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout

jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société

telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à

tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner: il a même une

propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps

d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la

seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en

«isme» l’enchantait de moins en moins; de moins en moins, il se croyait

appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il

poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce

jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de

dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et

même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon

plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire

dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était

pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la

liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en

revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un

accent où il y avait du dépit et de la pitié: «Ce pauvre Maximilien! Il

se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de

débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi!»

Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M.

le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que

tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme: esprits

d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième

siècle. L’avez-vous remarqué? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous

trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y

a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus

sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent

fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi,

je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous

le capuce blanc, jaune ou gris, donnant «un coup de main» à Torquemada.

Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury,

la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon

gaillard avait lu Renan: peut-être même l’avait compris. Il consentait à

voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de

l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux

forcenés de la libre pensée: avec une onction tout ecclésiastique, il

leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si

furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne «comprenaient pas».

Ils furent nombreux les «intellectuels» qui se trouvèrent compromis dans

le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance: Maximilien s’était

délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne

«comprenait» pas. Ne pas comprendre, lui! Allons donc! C’était bon pour

papa!

Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître

l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au

commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche

annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte

de l’église, et là ils goguenardaient: ils raillaient la candeur

gothique des «bonnes femmes», des «rustres» qui allaient à la messe:

«Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire!» Les temps sont

changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois,

les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et

c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui

goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut

croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur

sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti

de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est

devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. «C’est

bien porté», dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se

rencontre avec des gens «comme il faut». La libre pensée fleure

l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri: se séparer

d’elle est un signe d’«éducation». Maximilien était enclin, depuis sa

conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre:

il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance

des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait

distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point

sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses

délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître

sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des «repus»;

aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il

toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu

avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur

publique. Ah! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à

travers la ville les épouses des «mauvais» électeurs! Selon elles, le

trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson

de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il

n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués; les

résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux

s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon

était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère? Vous pensez

bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira! Ce que je puis faire

pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand

amour qui hantait ces deux jeunes gens.

Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes

paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château

d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le

pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux

enfants: Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M.

Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le

fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui

aussi «avocat à la cour d’appel de Paris». Pendant le temps qu’ils

passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se

quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et,

dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois: ils

parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les

rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans

une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs.

Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire

au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille.

Et puis... que voulez-vous que je vous dise? Un jour un autre convive

s’assit à cette table. C’était... devinez qui?... C’était le nommé

Amour, un drôle de particulier! Il ne tarda pas à faire des siennes et

l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M.

Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours

entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans! Eh bien

voyez! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette

grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi! cette gentille enfant

s’était éprise de ce Maximilien! J’évitai toutefois de poser des

«pourquoi» à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés

de cour d’assises: on ne doit point leur demander leurs «raisons», à

cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah! je m’expliquais mieux

l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien!

Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas,

lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous: quand il s’agit

d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est

point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie?

Ne l’est-elle pas? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse?

D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode

sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me

faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes

lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode.

Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la

haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve

du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous

ceux qui la voient, _ex omnium consensu_, comme nous disions au

séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr

l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne

permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de

quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi,

demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma

maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son

trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes

confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti

d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un «indult» qui me

permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans.

Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu

sèchement:

--Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je

veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes

des ennemis de la religion.

--Oh! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette

femme les porte sur sa figure!

--Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide?

--Laide comme un péché! Monseigneur. Oh! mais une laideur vraiment

canonique!

Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à

contempler cette «fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge» et qui

souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et

quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le

recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence:

--Mes félicitations, mon cher curé; en vérité, vous ne m’avez point

trompé!

J’affirme donc--et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs--que

Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe

est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se

rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me

refuse à lui reconnaître quelque grâce; plus elle s’en éloigne, plus je

me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes

opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a

des degrés! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle

Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah! elle s’en

écartait, je vous assure, du type de Prudence! Je ne demanderais pas

mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y

prendre? C’est que moi, voyez-vous,--je vous l’ai peut-être déjà

dit,--je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux

hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les

phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des

escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au

moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais

appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et

comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui

embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous? Je ne sais pas.

Que votre imagination vienne en aide à mon indigence: parez cette enfant

de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité!

Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu

plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante,

plus pirouettante que Mlle Camille.

Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait

dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la

rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière,

j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses

lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se

désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des

cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il

devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les

couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les

teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille! C’était un

sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait,

Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait

aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait

avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne

s’assombrît point. Quand--ce qui arrivait quelquefois--elle vous avait

éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire

et on était tenté de lui dire «encore!» rien que pour le plaisir de voir

une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches--de vraies dents,

mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées

avant elle!--Je déclare que cette enfant était une façon de petit

chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le

regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que

Prudence! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte? Elle

savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille

pure: pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des

réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me

régalais, sans en avoir l’air! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de

choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime

point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur

flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence

de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre

nous,--ne le dites pas!--Mlle Camille avait peut-être oublié la date de

la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du

Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère,

mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses

jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur,

bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui,

chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux!

J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy

par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de

très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien

me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui

imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette

morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois,

fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter

que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans

le dialecte du boulevard. Quel dialecte! quel vocabulaire! Pour peu

qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons,

bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un

interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira!

--Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé

de ma sœur!

--Que dites-vous là, monsieur Octave?

Mon jeune ami éclata de rire.

--Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur!

--Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr! Et elle,

mademoiselle?

--Emballée aussi, Camille! Emballée!

--Comment, emballée?

--Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive,

elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au

déjeuner: pincée, quoi! Et si vous voyiez Maxim! Non, vrai! Je ne le

reconnais plus: on me l’a changé! Pas d’autre sujet de conversation

possible: Ma sœur! ma sœur! ma sœur! S’il était, comme moi, homme à ne

pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune

de ses phrases, chanter en guise de refrain: «Amour, amour, quand tu

nous tiens!»

--Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux! Le sujet est grave.

--Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet! Il s’agit d’un

mariage, parbleu! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le

veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je

connais Maxim: excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain,

mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire

exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à

ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une

fière occasion de le forcer à aimer les curés!

--Vous voulez me séduire, monsieur Octave!

--Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère.

Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman.

Maman, voilà le _hic_! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui

mangent du curé. Ah! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore

moins! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où

l’on dit du mal des curés.

--Colloquer sa fille dans une famille! Il y a plus d’un membre de

l’Académie française--cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et

la tutrice de notre langue--qui s’étonnerait de votre style.

--Ah! de ça, je m’en moque! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment

même...

Un vieux célibataire · 第 8 / 27 题