M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.

--Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous

demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur

la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre

chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé! Je suis si désireux de voir

aboutir ce projet d’union!--vous devez savoir que les deux jeunes gens

sont résolus à s’épouser.--Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes

idées; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et

sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant

tout! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a

une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un

changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si

gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me

disais: «Voilà un garçon qui est amoureux!» C’est une maladie qui est

bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement.

Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état.--«As-tu

des dettes?» lui demandai-je.--«Non, père», me répondit-il.--«Si tu

t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien

que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens

pas.--Je suis très bien ici», me disait Maximilien. J’avais lieu d’être

surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire,

que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à

considérer notre village comme un exil.--«Te serait-il agréable de

voyager? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de

la Hollande. Veux-tu de l’argent?--Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste

pas: je ne suis nulle part mieux qu’ici.» Je ne comprenais pas, je vous

l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère,--vous savez si une mère

est habile à confesser son fils,--il nous avoua qu’il aimait Mlle

Camille Ferrandière et qu’il en était aimé; que son plus grand désir,

que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière,

conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse,

monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire.

--Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.

--Ah! je le savais bien! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle

considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune

fille, en vous opposant à leur bonheur? Je ne m’arrête pas un seul

instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non; non,

c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces

deux enfants! Mais alors, pourquoi? Si vous saviez, monsieur le curé,

comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir

son enfant! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi,

dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai

donnés! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit

homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver

ses pratiques religieuses, à railler sa foi? Ah! monsieur le curé, c’est

qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les

convictions sincères! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour

moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée

par une mère très... très dévote, que de le laisser entrer dans une

famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis? Je consens à

ce mariage: bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui

l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de

mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le

curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas

m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me

promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins

ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est

pas l’homme politique qui vous prie; c’est un père qui vous demande de

ne point entraver le bonheur de son enfant.

M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence,--vous ai-je dit qu’il

était disert?--allait me réduire et me dompter; mais, très vite, je me

repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente:

--Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous

prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me

tenir dans mon rôle! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la

réconciliation! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à

l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire

l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point

vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour

des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire

connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous

dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme

veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a

placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil

que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon

concours ou même ma neutralité.

--Même la neutralité? dit M. Thury vivement.

--Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non

seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois

dans l’obligation de m’y opposer en conscience.

--Et pourquoi fit M. Thury.

--Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me

trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder

et je vous supplie de croire que j’en souffre.

--Votre résolution est définitive? demanda M. le maire.

Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton

de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point,

pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury

s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le

plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir.

Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur

moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau.

--Vous avez bien pesé les conséquences de votre... obstination? dit-il.

--Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque

je n’ai pas le droit de les empêcher.

--Ah! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes! Alors, entre vous

et moi, c’est la guerre, la guerre à mort?

--La guerre! Que voulez-vous dire? Mais, de la guerre, je n’en veux pas!

Quoi! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience

je ne puis vous rendre, vous me menacez!

--Vous entendrez parler de moi, monsieur!

Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui

bataillent en moi: le sage fut encore une fois vaincu et _l’autre_ me

souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer:

--Oh! dis-je, des menaces! Je vous mets au défi d’inventer une

taquinerie inédite, une vexation non défraîchie! Vous vous croyez donc

capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau? Les Romains, vous le

savez, n’aimaient point les «cléricaux», qu’en ce temps-là on appelait

tout simplement les «chrétiens». Pas un seul procédé qu’ils n’aient

employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez

pas mieux que les Romains, monsieur le maire!

Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait

en lui:

--Oh! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête,

pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais,

cette engeance-là!

--Elles étaient bien trop charitables pour cela! dis-je, haussant le ton

de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs

successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient

beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si

elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles

se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les

cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles

voulaient le bonheur du peuple!

M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me

parut qu’il cherchait dans «la gibecière de son entendement» quelque

lourde insolence à m’asséner en plein visage.

--Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un

pasteur protestant.

Je saluai cette menace d’un éclat de rire:

--Ah! ah! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance! Mes félicitations,

monsieur le maire! Je l’avoue: elle n’est pas renouvelée des Romains

celle-là! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur!

M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une

certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute,

par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la

porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa

main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue

d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer

pour ma défense!

--Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez

prise!

Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa

tête son vaste chapeau et partit sans saluer.

Un vieux célibataire · 第 7 / 27 题