UN VIEUX CÉLIBATAIRE

I

Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que

j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des

gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je

promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de

mon style. Non! Dieu merci, je ne suis pas «romanesque»! Il y a beau

temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir

société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là! Il y a beau

temps que j’ai dit au bon sens: «Tu es mon frère», et que, me tournant

vers la vérité, je lui ai déclaré: «Tu es ma sœur.» Quand on s’est

choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries

des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais.

J’entends conter une «histoire arrivée», pour parler comme le bedeau de

mon église.

J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière

leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux

prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité

et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un

«roman» dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes

yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais.

Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité,

quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle

pas propice? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui

s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la

continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et

par actions. Des prêtres hélas! qui désertèrent la chasteté, invectivent

le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais

leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là! Ils ont juré

d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant

de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux «aspirations de la

société moderne»! Ils le disent dans les gazettes et nous

abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous

offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle,

lorsqu’on a de grands loisirs, on peut--si cela ne vous contrarie pas

trop--entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur

garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées.

D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses,

interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et

les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes: «Votre

horloge retarde!» leur crient-ils. «Avancez à l’ordre! Allons, un fort

coup de pouce et vous serez sauvés: c’est moi qui vous le dis!» Mais le

pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et

les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils

refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se

marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les

badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler

leur curiosité. Un prêtre qui se parjure! Trouvez-vous donc que ce soit

spectacle si drôle?

Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la

continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont

de grands nigauds! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma

main d’une plume! Je ne parle, bien entendu, que des «évadés» qui ne

savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des

martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les

sutures; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner

les prêtres dans les précipices du mariage! Les autres, je les plains et

ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous

devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous,

au lieu de maudire.

Et maintenant, «ami lecteur», comme disaient, au temps des diligences,

les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous,

puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la

bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier

plan.

Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser,

mesdames: je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe,

rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier: «C’est grand

dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau.» Jamais, je

le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a

été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être

désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une

métaphore aimée des prédicateurs, «transportez-vous par la pensée»

jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre

serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les

contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête

carrée; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle

ne s’était pas montrée parcimonieuse! Ah! bien oui! Afin que je puisse

me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds,

point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts

à s’éteindre. Et quelle bouche! Non, je ne vous dis point qu’elle va

d’une oreille à l’autre: ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé

belle! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret!

Oh! elle n’avait qu’à ne pas se gêner! Pendant qu’elle y était!...

Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la

cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux.

Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la

campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles

doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de

naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se

noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous

ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire,

et c’est pourtant la réalité: le nez, chez moi, est fin, discret, d’un

dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui

me vaudra bien quelques mois de purgatoire! On m’a dit souvent que

j’étais un peu... Allons, pourquoi tourner autour? Pourquoi reculer,

puisqu’il faudra en venir là? Je ramasse mon courage et je dis la

vérité, d’un seul coup: j’appartiens à la tribu des gros

ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et

d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse: «En voilà un

qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs!» Idiots! Sans doute, pour

édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et

aplatis comme la grappe sous le pressoir! Est-ce ma faute à moi si je

n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules

de déménageur? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne

voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation,

un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un

ovale tout à fait manqué? Ah! que vous la connaissez peu! Sur ma figure

trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a

répandu un certain air d’innocence et de simplicité! Je sais qu’on

murmure autour de moi: «L’abbé Blondot, oh! un bien brave homme! Par

exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz!» C’est bon, c’est

bon: causez toujours, messieurs les malins! Il vaut mieux porter, sur sa

figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que

d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses

contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les

couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi

ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait

point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point.

Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se

met-il pas en frais de duplicité! Il m’a été donné de surprendre le

secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui

restaient obstinément cadenassées pour d’autres.

Je vous entends m’interpeller: «Allons, monsieur le curé, vous nous avez

décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de

raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu! Oui,

mais quelle âme habite cette forte maison? Quelle espèce d’homme

êtes-vous?» Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux

garçons: notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans

la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de

nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers

originels croître et embellir librement: comme chacun des époux doit,

avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin,

serait trop lourd! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la

solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à

l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les

presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point

mon cas. Né banal, je suis resté tel: je ne constitue pas une «curiosité

psychologique». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans

les recoins de mon «moi», une singularité ni qui soit bien séduisante et

dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et

que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous

les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le

jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la

cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux

invisible, j’ai juré d’être chaste: j’ai tenu mon serment. Quand je

songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de

m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la

paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu

de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints,

et que je suis donc loin d’eux! Des saints, je n’ai guère, hélas! que la

bonne humeur--les saints ne sont pas tristes.--Cette gaieté de l’âme, je

ne me reconnais aucun mérite à l’avoir: c’est chez moi un don de nature.

Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me

fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante

fois sept fois!

Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions

tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou

un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas

effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout

bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous,

sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri

de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos

petites vertus! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un... ah! mais

je m’arrête! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant

que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand

temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous

introduire avec moi!

Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros

village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille

habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que

cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage

qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le

fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre

avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais

sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de

là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où «ma

paroisse» est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent

de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et

métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la

tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe

d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais

la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée.

Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême

de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui

tourne, qui se replie, qui «vire». Elle frôle les ajoncs qui saluent de

la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le _Gloria Patri_. Elle

donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle

saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins

de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le

vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier

des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes

s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes

paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages.

Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons

encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les

maisons n’y ont pas de façade insolente: plusieurs sont couvertes de

nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs

que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les

ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies

vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous

rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En

passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous

apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui

dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour

aboyer. Nous serions bientôt dans la «rue du bourg», le «boulevard» de

Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir

boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme

Richard, notre «modiste» qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez

plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères

quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous

en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent,

tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes,

de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole

de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La «rue du bourg» nous

conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se

serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur

mère; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y

venir? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les

gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils

offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur

admiration. Vous vous croiriez menacé: il faudrait vous rassurer. Je

n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne

suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.

Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de

Romenay! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille

qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à

l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle

dénomment «l’amour». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient

violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là

spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher

plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des

vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si

je rapporte ce «fait divers» sentimental, ce n’est point pour le seul

plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la

noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas

s’épouser? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes

mes forces, à ce mariage! C’est de mon obstination à refuser qu’est née

l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de

patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour!

En ce temps-là florissait M. François Thury, «propriétaire-cultivateur»,

conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était

un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à

la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de

Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec

l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure

complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des

mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose

d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu

étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un

paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré

parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs

aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore

quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il

montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et

gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories: celles

qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il

faisait aux seules premières l’honneur de les lire: les autres, sans

doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il

voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et

misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il

pas très éloigné de se croire un savant: grave erreur qui, pourtant,

trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de

l’esprit, me traiter d’«éteignoir», mais vous me concéderez bien que les

grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M.

Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un

immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées

des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire

une suffisante justice en la qualifiant d’«idiotie», lorsqu’on se plaît

à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait

besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury

se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point,

il s’en éloignait: pour être un savant, il ne lui manquait que la

science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin! Je

vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti

d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de

plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse

irraisonnée et violente que tout rural voue à son «bien», mais il lui

répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain.

Il méprisait les moyens perfides et avilissants: témoignage d’une âme

naturellement honnête! Il restait fidèle à sa race par le culte de la

probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit,

en style d’épitaphe: «Il était bon époux et bon père et très dévoué à

ses amis.» Et c’eût été la simple vérité!

Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris

que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se

croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves

l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de

n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se «faisait la

main» (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions

municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M.

Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de

ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu

romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé

Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans

l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot «l’Éminence grise», quand

nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père

Joseph régentaient la commune. Ils «travaillaient» la matière électorale

pour les futurs triomphes: ils sablaient le chemin par où devait passer

le succès. Ah! le labeur était ardu, parfois! Dans ce Romenay où

l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait

apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir

été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs

contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces

de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M.

Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas! ne faisait

pas de lui un phénomène dans son espèce: il se révélait menteur en

politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs

et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît?

Secouez un prunier chargé de fruits mûrs: il tombe des prunes. Secouez

un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire

couvert de promesses: il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas

mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand--c’est un

exemple--dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux

gens de Romenay: «Peuple, on te trompe! Les curés sont des exploiteurs,

des affameurs: ils veulent te faire manger du foin!» j’affirme qu’il ne

croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de

moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire

mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin; mais peu à peu,

M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de

moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la

phrase belliqueuse: «Peuple, les curés veulent te faire manger du foin!»

au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième

fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple

électeur comme aussi vain, aussi «dentiste» que quand il l’avait émis

dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé

préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui

lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme

probable--qui sait!--comme certaine, la réalisation du rêve clérical:

réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses

songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à

lui passer le licol au cou! Visiblement, la bonne foi de M. le maire

faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il

sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une

sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de

l’ingénuité.

Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury

souffrait d’une infirmité redoutable: il était né «anticlérical» et le

mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc--cruelle phobie!--le

tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le

maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de

science nous ont tant de fois signalé: l’homme des cavernes féroce et

vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui

et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah! qu’il devait les

regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se

nourrissait de ses ennemis! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne

pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales,

dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et

boire dans le crâne d’un archevêque! Sous ce langage un peu

hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité:

M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas!

j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation.

Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de

mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement

trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été

souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même

prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se

calmait pas! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point! Il

interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à

l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me

saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me

défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et

l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me

révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les

jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues

s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point,

apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des

soufflets plus sonores! Je devins pugnace.

Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay,

je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à

mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des

bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait

de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois,

avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les

fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe

d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession

quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui

traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le

bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les

unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les

jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour

donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires

municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple! On

hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En

passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui

est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait

à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes

hérissées d’allusions: «_Ab insidiis diaboli_ (des embûches du démon).»

Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de

chœur, répondait: «_Libera nos Domine_ (délivrez-nous, Seigneur).» Et le

forgeron reprenait: «_A peste, fame et bello_ (de la peste, de la faim,

de la guerre).» A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit

abbé Rosette répliquait de son timbre grêle: «_Libera nos, Domine_

(délivrez-nous, Seigneur).» La procession, après avoir suivi, dans toute

sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et

entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous

fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que

portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une

demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait

faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire.

Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur

Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis

de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin

clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance,

ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur

l’oreille gauche (tout Romenay le savait: c’était, chez le sieur

Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un

foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux

courroucés. Ah! il était terrible à voir, M. le garde champêtre! Quand

il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et

de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de

détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles

larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le

garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et

s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un

coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si

elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur

terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur

d’éloigner de nous «la guerre». Il leur semblait que ce fléau se montrât

à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde

champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de

paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre

coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me

comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara

dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte

d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil

municipal. Ah! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les

conseillers municipaux comme de tout petits garçons! Si, pour les

régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs

étaient bien sages. Quand «Mossieu le maire» ouvrait la bouche pour

faire une proposition, les représentants de la commune prenaient

aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient

toujours «_Amen_». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat: Romenay

les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant

lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M.

Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain

communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle

insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre.

Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître

qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur

la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint

terrible. Hélas! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut

battu, à plate couture, par _l’autre_!

Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses

quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire

se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement.

Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au _Café de la

Lumière_, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris

place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans

notre diocèse veut qu’à l’«Offertoire», les assistants se rendent à la

grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le

maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui,

à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la

Révolution: dans les occasions où la mort d’un de ses proches

l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il

restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je

me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église

sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment

de l’«Offertoire» fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants

vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du

servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le

maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche,

il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas

le temps de se ressaisir: il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout

Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du

fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me

trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil

bleu lançait de la flamme. Ah! si j’eusse été d’étoupe! Comme il devait

le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage! Moi, je me

disais: «Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit

crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout.

Assurément, Torquemada eût trouvé mieux.» Ma figure gardait cet air

ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon

genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me

hausser dans les sympathies de M. le maire! Hélas! je devais tomber plus

bas encore!

Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même

voiture. C’était une façon de _victoria_ qu’il avait achetée à la vente

mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se

tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège

pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était

trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour

stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses

habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués

cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il

l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait

derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à

la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les

adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette

faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il

pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de

bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège

des «bons» électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une

crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le

souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation.

Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée! Messieurs les

loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels

qu’on en voit aux foires, dans les baraques de «jeux de massacre». Ils

l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet: soutane noire,

ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du

mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au

chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux

paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix

heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et,

là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils

savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision

et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria

de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les

eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et,

silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la

voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien.

Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout

enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune,

se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A

la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le

respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les

bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait: il

prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et

les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté

vraiment réconfortante: M. le maire, renommé pour sa haine fervente des

prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste

ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des

«bons» électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal.

Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville

fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des

gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des

«bons» électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur

progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le

seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les

hanches, afin de pouvoir mieux rire.

Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien

et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des

rêves glorieux: «Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple

m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur

le réseau français.» M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et

se dirigea vers l’hôtel des _Deux Ponts_. Il devait y assister à un

banquet que les «ministériels» de la ville offraient au préfet du

département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le

conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait

s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la

France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de

Romenay «mon cher ami». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure

de l’hôtel des _Deux Ponts_, le préfet, entouré des notables de

Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les

remises étaient à droite, dans la cour: M. Thury dut faire tourner sa

voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le

mannequin ensoutané leur apparut; l’éclat de rire fut immense et nul ne

songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron,

et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury:

--Vous aussi! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié!

rallié! rallié! Rallié à la politique de Sa Sainteté!

--Mais, monsieur le préfet... je ne comprends pas, fit M. Thury très

surpris.

--Vous ne comprenez pas! reprit le préfet, vous ne comprenez pas!

Comment! vous en êtes à trimbaler les curés! Regardez donc un peu

derrière votre capote!

M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le

mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire--je l’ai su,

depuis, par un des témoins de la scène--s’empourpra. Les veines de son

front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing: «Ah! il me le

paiera! C’est encore un coup du curé!»

Eh bien, je le déclare: M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je

soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens «mauvais»

électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on

s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions

délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux

conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette

en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses.

--C’est peut-être un tel, disais-je.

--Ah! elle est bien bonne, elle est bien bonne! faisait le petit abbé

Rosette.

J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair

que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si

l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout

au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur

d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été

obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si

drôle et la victime d’ailleurs si bien portante! (Vous savez aussi bien

que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait,

dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au _Café de la

Lumière_ où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury

déclarait: «Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’_oremus_!» Ces propos

me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais: «Oh!

les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés!»

Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay,

étaient à ce point tendus: on se demandait à quel acte d’insigne malice

allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de

vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon

journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands

pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par

l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de

logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par

l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait

des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés

de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix

oppressée:

--Le voilà! Le voilà, monsieur le curé! Sauvez-moi, sauvez-vous! Pour

sûr qu’il vient vous rouer de coups!

--Qui? qui? demandai-je très calme.

--Le maire! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous! sauvez-vous! Il est dans

le corridor et il vous demande!

--Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et

dites-lui que je vais le rejoindre!

--Dans votre chambre! dans votre chambre, ciel du Seigneur! fit-elle;

mais il vient pour vous assommer!

Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement,

elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la

charmille.

--Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il

vous touche, vous cognerez!

--Prudence, Prudence! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous

qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous? Je suis curé, M. le

maire est mon ouaille: en vérité, quelle singulière houlette j’aurais

là! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas,

Prudence.

--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus! Ça sent

le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit!

--Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay!

J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me

dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait

debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore

qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère

inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit:

--Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous.

--Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la

main un grand fauteuil de reps rouge.

M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son

chapeau, et tout aussitôt:

--Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.

--C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire

me prend un peu à l’improviste.

Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire:

--Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société

religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de

mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une

et à l’autre?

Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération

pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh! quoi! cet ardent sans-culotte

venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout

comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution

épiscopale! Je fus quelques secondes sans répondre.

--Monsieur le maire... dis-je, veuillez me laisser le temps de me

remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que

votre visite me causât tant de plaisir.

--Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous

avais pas donné lieu d’espérer... Que voulez-vous? Ce n’est point

infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne,

certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour

reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La

religion a du bon... pour les femmes, par exemple! On ne doit pas

attenter à la liberté de conscience: c’est un des principes de la

Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion

politique...

Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur

laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle

donc été pour lui le chemin de Damas? J’écoutais avec ravissement.

Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé:

--Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je

suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer

l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez

le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de

la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de

Sainte-Philomène.

--Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire!

Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque

force, puis je retournai m’asseoir en face de lui.

--Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des

concessions, je mettrai une petite condition au désarmement.

--Parlez, monsieur le maire, parlez.

Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit,

baissant le ton de la voix:

--Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec

Mlle Ferrandière.

Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination.

--Mais... monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais

obstacle à ce mariage?

--Oh! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que

j’en suis sûr! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son

consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans

le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit

faire.

--Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi?

--Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien

et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre

pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le

mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez

mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur

donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve

Ferrandière se confesse à vous...

--Oh! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans

cette voie! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la

confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à

vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne

point la respecter.

Un vieux célibataire · 第 6 / 27 题