--Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy,
êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?
--Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant.
--Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?
--A cette question, j'hésite à répondre affirmativement.
--Comment donc?
--Oui, M. le curé, je suis aussi flatté que touché de toutes ces
démonstrations sympathiques, et je m'efforce d'y paraître heureux;
mais mon coeur soupire sans cesse après un bonheur qui, je le vois
maintenant, se trouve ailleurs que dans les fêtes bruyantes du monde. Le
bonheur! je croyais pourtant l'avoir retrouvé, l'autre jour, en revoyant
mon village natal...
--Que voulez-vous dire, mon cher ami?
--Je veux dire que, depuis mon retour, j'ai senti renaître le désir de
me consacrer entièrement à Dieu; mais, ce qui me chagrine, c'est de
penser que je suis trop vieux à présent pour être admis dans la sainte
milice du sacerdoce...
--Trop vieux, dites-vous? je ne suis pas de votre opinion: et si vous
voulez bien me le permettre, je vais soumettre votre cas exceptionnel à
notre évêque, Mgr Bourget. Il me sera bien pénible, sur mes vieux jours,
de me séparer de vous, mais ce que je désire avant tout, c'est votre
bonheur et non le mien!
--Merci, M. le curé, mais notre séparation ne sera pas de longue durée,
car aussitôt que j'aurai reçu les ordres sacrés, je demanderai la faveur
et j'espère que je l'obtiendrai--de venir exercer le ministère à vos
côtés. L'avenir nous réserve encore des jours heureux.
--Hélas! à mon âge, on ne doit plus compter sur l'avenir, car l'avenir,
pour le vieillard, c'est la mort!
--Peut-être, M. le curé; mais après la mort, c'est le ciel, c'est-à-dire
un avenir d'une éternelle félicité..
--Vous avez raison, mon cher ami, et j'espère en cet avenir glorieux et
consolant..
*
* *
Le lecteur se rappelle que Jean-Charles, en 1838, après avoir pris la
résolution d'abandonner le monde, avait donné aux pauvres une partie de
ses biens et laissé à son frère une rente viagère de trois cents dollars
par année. Or, son frère étant mort, cette rente annuelle contribua
à augmenter le capital que le notaire avait prêté à la fabrique de
Saint-X... Et, maintenant, Jean-Charles possédait une fortune de
vingt-cinq mille dollars.
Il pouvait vivre en bourgeois, aspirer à tous les honneurs, avoir villa,
voitures et serviteurs; en un mot, couler une vieillesse douce et
heureuse au milieu de ses concitoyens dont il était l'idole.
Mais de telles pensées n'effleurèrent seulement pas son esprit. Ses vues
et ses aspirations portaient plus haut: il voulait être prêtre, monter à
l'autel, sauver des âmes!
Il y avait en cette nature d'élite une sève forte et abondante, que
le malheur avait longtemps comprimée, et qui, aujourd'hui, voulait
déborder. Pour lui donner son cours, il ne fallait rien moins que les
sublimes labeurs de l'apostolat.
Ce coeur, sanctifié par la souffrance, ne pouvait plus prendre contact
avec les choses du monde: il ne s'ouvrait plus que du côté du ciel!
*
* *
Jean-C'harles obtint facilement son entrée au grand séminaire de
Saiut-Sulpice, à Montréal.
Il fit à l'hospice des soeurs de la charité de Sainte-R... un don de dix
mille dollars; en laissa quatorze mille à l'abbé Faguy pour les pauvres
de sa paroisse et ne garda pour lui-même que la minime somme de mille
dollars.
Le cinq septembre, ayant fait ses adieux a son bon curé et à ses
nombreux amis, il partit pour Montréal, le coeur plein d'une sainte
allégresse.
Le lecteur connaît assez les talents et la piété de notre héros, pour
deviner qu'il remporta au grand séminaire les succès les plus éclatants
et que sa conduite y fut toujours exemplaire.
Après un séjour de vingt-deux mois dans cet asile de la science et de
la vertu, Jean-Charles Lormier fut ordonné prêtre par sa grandeur Mgr
Bourget.
Le curé Faguy manifesta à monseigneur le désir d'avoir le nouveau prêtre
près de lui, en qualité de vicaire.
--Je regrette vivement de ne pouvoir acquiescer à votre désir, répondit
le prélat. Vous savez que l'abbé O'Brien, ex-vicaire à l'église
Saint-Patrice, de cette ville, est mort depuis deux mois, et qu'il est
impossible au curé de desservir seul une paroisse aussi importante. Or
je n'ai, dans le moment, aucun prêtre de langue anglaise dont je puisse
disposer. Sachant que M. Lormier possède parfaitement cette langue, j'ai
promis à M, le curé de Saint-Patrice de lui adjoindre votre protégé
aussitôt qu'il serait reçu prêtre. Et je dois maintenant m'acquitter de
ma promesse. Cependant, si vous le désirez, je pourrai mettre un autre
prêtre à votre disposition.
L'abbé Faguy fit généreusement le sacrifice qu'on lui demandait et
accepta volontiers de recevoir l'aide d'un vicaire.
Sa santé s'altérait de jour en jour, et il se sentait incapable de
pourvoir seul aux besoins spirituels de ses paroissiens.
Le jour même de son ordination, l'abbé Jean-Charles Lormier fut informé
qu'il avait été nommé vicaire à l'église Saint-Patrice. Cette nouvelle
lui causa autant de peine que de surprise, car il connaissait les
démarches que son protecteur devait faire auprès de Mgr Bourget, et il
avait espéré qu'elles seraient couronnées de succès.
Il eût été heureux de soulager le curé Faguy, de veiller sur sa
vieillesse... mais il se soumit sans hésiter à la volonté de son
supérieur, et alla offrir ses services au curé de Saint-Patrice, l'abbé
Foley, avec lequel il avait déjà eu quelques relations.
Notre héros était beaucoup plus âgé que l'abbé Foley, mais jouissait
d'une santé plus robuste que celui-ci. Malgré ses soixante-dix ans, il
se sentait aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans.
L'étude et le travail ne paraissaient pas le fatiguer.
Pourtant, autrefois, le Dr Chapais lui avait dit qu'il le croyait
atteint d'une maladie de coeur, comme son père, et lui avait recommandé
d'éviter l'excès de travail et les émotions violentes.
Jean-Charles croyait à la science du Dr Chapais, mais les nombreux
malheurs qu'il avait supportés depuis cette époque si éloignée, l'avait
convaincu que le médecin, cette fois-la, s'était bien trompé...
Le nouveau vicaire apporta dans l'exercice de son ministère une piété,
un zèle, un dévouement et une charité qui firent l'admiration des
fidèles et la consolation de son curé.
La taille de ce prêtre géant eût seule suffi à en imposer à tous;
mais sa sainteté à l'autel, son éloquence en chaire, sa douceur au
confessionnal et sa patience au chevet des malades, lui gagnèrent toutes
les sympathies et lui donnèrent bientôt une influence prodigieuse, dont
il sut se servir pour la cause du bien.
L'ivrognerie faisait alors d'affreux ravages; elle avait déjà jeté la
misère dans un grand nombre de familles et y soufflait maintenant la
discorde et l'oubli de Dieu.
L'abbé Lormier résolut de la combattre avec les armes de la charité et
de la parole.
Il fonda d'abord deux conférences de la société Saint-Vincent de Paul,
et s'imposa la tâche de visiter personnellement les familles que le vice
avait contaminées. Il soulagea leurs misères, leur parla de Dieu, puis
les décida à venir à l'église pour prier et entendre ses sermons contre
l'ivrognerie.
De plus, il établit une société de tempérance, et eut le bonheur, après
six mois d'un travail opiniâtre, d'y recevoir huit cents membres, parmi
lesquels figuraient les ivrognes les plus dégradés. C'était un succès.
Mais l'apôtre constatait avec peine que les jeunes gens n'avaient
pas répondu en assez grand nombre à son appel, et il n'épargna aucun
sacrifice pour les gagner à la belle cause de la tempérance.
Le jour de la fête nationale des Irlandais approchait.
L'abbé Lormier voulut profiter de cette fête pour l'enrôlement solennel
de nouveaux membres dans la société. Il acheta, avec ses deniers, un
joli drapeau du Sacré-Coeur, et pria Mgr Bourget de venir en faire la
bénédiction le jour de la Saint-Patrice.
Le 17 mars, une foule immense envahissait l'église Saint-Patrice, que
des mains très habiles avaient décorée de banderoles et de verdure.
Quinze cents hommes et jeunes gens étaient groupés près d'un magnifique
drapeau du Sacré-Coeur qui semblait fasciner leurs regards.
Avant la bénédiction, l'abbé Lormier monta en chaire. Les fidèles
étaient toujours avides d'entendre la parole de cet apôtre, dont la
voix sonore et le geste expressif impressionnaient fortement. Ce jour,
laissant parler son coeur, le saint vieillard fit un sermon à l'emporte
pièce. Dans la péroraison, s'adressant aux hommes, il prononça ces mots:
«Soldats du Sacré-Coeur, debout! et, la main levée vers le drapeau que
notre vénérable évêque va bénir, promettez de ne plus fréquenter
les cabarets et d'observer partout et toujours la sainte vertu de
tempérance!»
Tous les hommes se levèrent, et ce cri puissant fit retentir la voûte du
temple: «Nous promettons!»
Cette fête mit le comble à l'enthousiasme des Irlandais. Quand ils
parlaient de leur vicaire, ils l'appelaient: _Holy father Lormier._
Et, dans leur pieuse naïveté, ils avaient trouvé le mot juste: l'abbé
Lormier était un saint dans toute la force du terme.
*
* *
Une nuit, notre héros fut réveillé par ce cri: au feu! au feu!
Il se leva, s'habilla à la hâte et sortit du presbytère. En
l'apercevant, les Irlandais lui dirent que le feu était à l'église.
Le vicaire s'y rendit en courant et vit que l'élément destructeur
exerçait ses ravages à L'interieur de l'église...
Les membres de la société de tempérance devaient faire la communion
réparatrice le lendemain matin, et il y avait dans le tabernacle deux
ciboires remplis d'hosties consacrées!
Que faire? L'abbé Lormier allait-il permettre aux flammes de dévorer les
saintes espèces sans tenter de les sauver?... Mais! il risquait d'être
rôti en pénétrant dans le temple, qui ressemblait à une fournaise
ardente...
N'importe! il n'hésite pas un instant!
Plongeant son manteau dans l'eau, et s'en couvrant la tête, il s'élance
au milieu des flammes, court à l'autel, ouvre le tabernacle, saisit les
deux ciboires et revient sur ses pas.
La flamme faisait rage, surtout à l'entrée de l'église. Un véritable
mur de feu se dressait sur le passage du prêtre, et semblait vouloir
le retenir captif. Sans perdre courage, l'abbé Lormier élevé son âme à
Dieu, se débarrasse du manteau qni gênait sa marche, et se précipite à
travers le rempart brûlant...
La foule attendait, haletante, muette d'angoisse.
Soudain un cri de joie s'échappe de toutes les lèvres: le prêtre vient
de paraître, enveloppé de flammes, mais portant fermement les deux
ciboires!
L'abbé Foley s'empresse au devant de son vicaire, reçoit le précieux
fardeau, qu'il transporte au presbytère, pendant que les pompiers.
dirigent sur le héros un puissant jet d'eau qui éteint les flammes
attachées à tous ses habits...
Après un travail et des efforts héroïques, on réussit à contrôler
l'incendie.
L'église avait subi des dommages considérables, mais les pertes était
couvertes par les assurances.
L'abbé Lormier ne s'était pas rendu compte tout d'abord de la gravité de
son état. L'excitation avait paralysé la douleur, mais elle se réveilla
d'une manière intense quand il enleva, ses vêtements.
Son corps était couvert de plaies... Il ne lui restait plus un seul
cheveu, et sa figure était affreusement brûlée et tuméfiée...
Les brûlures le faisaient terriblement souffrir, mais le coeur
paraissait être le siège principal de ses souffrances.
Il en parla aux médecins, qui lui dirent, après l'avoir examiné, qu'il
était atteint d'une hypertrophie du coeur; puis ils ajoutèrent:
--Vous pouvez remercier Dieu, si vous n'avez pas été foudroyé!
L'abbé Lormier se rappela alors ce que lui avait dit le Dr Chapais,
autrefois, et il se reprocha, d'avoir douté de la science de son vieil
ami.
Notre héros inspira longtemps à ses médecins et à l'abbé Foley les
plus vives inquiétudes; mais grâce à leurs bons soins et aux prières
ferventes des fidèles, il put, au bout de trois mois, quitter la chambre
et reprendre quelques unes de ses divines fonctions.
Mais il était excessivement faible, et sentait que ses forces l'avaient
abandonné pour toujours!
De plus son oeil gauche avait tellement souffert à l'incendie, qu'il ne
pouvait plus s'en servir.
«Bah! se dit-il, j'ai bien sacrifié un doigt à la patrie, au feu de
Châteauguay; je devais, au moins, sacrifier un oeil à Dieu, au feu de
notre église...»