Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon
coeur à mes lèvres!
Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander
pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale
amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur,
comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à
mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence!
Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si
grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que
mon coeur...
Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les
comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le
martyre!
Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les
tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux
États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze
ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière
Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée.
Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais
revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont
l'image était sans cesse présente à mon esprit.
Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le
calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté
de Dieu.
L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du
patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré
à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux
États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le
bonheur!
Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois
m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à
votre amitié qui pouvait me le donner...
Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue
à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander
pardon...
Pardon, à vous, mesdames et messieurs!
Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse
douté de votre tendresse et de votre dévouement!
J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus
que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos
sentiments.
Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me
faites, et qui me touche profondément!
Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu
rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire.
Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine!
Sous la sage et progressive administration de mes successeurs,
notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et
messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce
moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R...,
tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle
aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que
j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits
caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse
natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et
vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants!
Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon!
merci!
Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des
auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la
fanfare, et parcourut toute la paroisse.
Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée
dans le temple par un salut solennel.
C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette
belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance.