LES NOCES D'OR

Un soir d'août, l'abbé Lormier reçut de sa grandeur Mgr Bourget cette

courte missive:

Mon cher M. Lormier,

Je désirerais causer quelques instants avec vous. Veuillez donc me

faire le plaisir de venir prendre le dîner avec moi, demain, sans

cérémonie.

L'abbé Lormier se rendit à l'invitation de l'éminent prélat, qui

l'accueillit avec cette courtoisie et cette bonté qu'il témoignait à

tous, et qui sont l'apanage des âmes bien nées.

Le dîner fut très joyeux. Au dessert, Mgr Bourget dit à son hôte: «C'est

pour vous demander un service que je vous ai prié de venir me voir.»

--Je suis entièrement à votre disposition, monseigneur, répondit l'abbé.

--Merci! Voici ce dont il s'agit. La supérieure du couvent de

_Villa-Maria_ m'a confié, il y a huit jours, l'agréable tâche de

présider à une touchante cérémonie: celle de la célébration des noces

d'or d'une vieille religieuse, arrivée récemment des États-Unis. J'avais

accepté la tâche, mais je me vois maintenant dans l'impossibilité de la

remplir. Cette cérémonie a lieu demain matin, à six heures, et je dois

partir ce soir pour Québec, où m'appelle une affaire importante et

urgente. Vous me rendriez un grand service en voulant bien me remplacer

à cette fête.

--Quoi! monseigneur, vous remplacer à cette fête?... Mais il me semble

que je ne puis y songer! Les bonnes religieuses attendent votre

grandeur, et c'est le plus indigne de vos prêtres qu'elles seront

obligées de recevoir... Je vous en prie, monseigneur, ne leur causez pas

un tel désappointement!

--Elles n'éprouveront aucun désappointement, car je les préviendrai

avant mon départ..

--Je n'ai jamais assisté à pareille fête, monseigneur, et j'ignore

absolument le cérémonial qui doit être observé en cette occurrence.

--Rassurez-vous, mon ami, il est des plus simples: le _Veni Creator_

avant la messe, le renouvellement des voeux par la vieille religieuse

après la messe, puis le _Te Deum_. Lorsque vous aurez terminé votre

action de grâces, vous irez à la communauté, où les soeurs seront

réunies, et vous leur adresserez la parole.

--Le programme serait simple en effet, monseigneur, si le discours en

était supprimé, mais, c'est justement le point qui m'embarrasse le

plus.

--L'année dernière, cependant, vous avez, sans préparation, prêché tous

les soirs aux exercices de la neuvaine de Saint-François-Xavier, et

tout le monde a été enchanté de vos sermons. Ah! ah! vous rougissez

en entendant ce compliment... je vous assure pourtant qu'il est bien

mérité.

--Ne pourriez-vous pas, monseigneur, demander à la supérieure d'ajourner

cette fête à plus tard, c'est-à-dire jusqu'à votre retour de Québec?

--Non, mon ami, car la vieille religieuse... dont on doit célébrer les

noces d'or, est d'une faiblesse excessive, et même elle a failli mourir,

la semaine dernière. Elle est relativement bien depuis deux jours et

le médecin est d'opinion qu'elle peut vivre encore quelque temps, mais

aussi elle peut mourir d'un jour à l'autre. Cette bonne soeur, qui est

la modestie même, s'est opposée fortement à la démonstration qu'on

organise en son honneur, mais la supérieure et toutes les religieuses

de la communauté veulent lui donner, en ce grand jour, un témoignage

d'affection, de respect et de reconnaissance. Cette bonne vieille digne

émule de Marguerite Bourgeois a rendu de précieux services à son ordre,

et elle a établie sur des bases solides, plusieurs couvents au Canada et

aux États-Unis.

--Enfin, monseigneur, je n'ai qu'à m'incliner devant votre volonté qui

est et sera toujours la mienne. Et si j'ai mis peu d'empressement à

obéir à votre grandeur, c'est parce que je me sens tout à fait indigne

de la remplacer à cette fête.

--Laissez-moi vous dire, mon ami, que je diffère d'opinion avec vous sur

ce point, et je suis persuadé que les religieuses me sauront gré de vous

avoir choisi pour présider à cette fête des noces d'or.

*

* *

Ainsi que l'abbé Lormier l'avait prévu, les religieuses furent bien

désappointées en recevant de Mgr Bourget une lettre par laquelle il leur

apprenait qu'une affaire urgente l'appelait le même jour à Québec, et

que M. l'abbé Jean-Charles Lormier le remplacerait avantageusement à

leur fête.

Si les bonnes soeurs étaient déçues, c'est parce qu'elles avaient fait

de grands préparatifs pour recevoir le distingué prélat qui était un

insigne bienfaiteur de leur communauté. Mais avec l'esprit de soumission

qui caractérise ces saintes femmes, elles acceptèrent de bonne grâce

cette contrariété et se disposèrent à recevoir avec magnificence le

représentant de sa grandeur Mgr Bourget, et à célébrer leur fête avec

beaucoup d'éclat.

La supérieure ne fît d'abord connaître à personne le nom du prêtre

qui devait remplacer l'évoque, car le nom de l'abbé Lormier lui

était complètement inconnu. Elle pensa même que ce prêtre était un

missionnaire en visite à Montréal.

D'ailleurs, elle se proposait de le présenter à la communauté après la

cérémonie religieuse.

C'est la supérieure qui avait écrit la formule du renouvellement des

voeux qui devait être lue par l'héroïne de la fête; mais l'absence de

Mgr Bourget, l'obligea à en modifier comme suit la dernière partie:

«Sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et révérendissime Ignace

Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son officiant-député, M.

l'abbé Jean-Charles Lormier.»

Le lendemain matin, à six heures précises, l'abbé Lormier, revêtu

des habits sacerdotaux, fit son entrée dans la petite chapelle de

Villa-Maria.

Les décorations de la chapelle et de l'autel offraient un coup d'oeil

ravissant.

Un goût véritablement artistique avait présidé à la disposition des

drapeaux, des fleura et des lumières. Rien de confus ni d'exagéré nulle

part, mais partout la simplicité unie à la distinction.

Trois fauteuils avaient été placés à quelques pas du balustre; celui du

centre était occupé par la religieuse dont on célébrait les noces d'or,

celui de droite par la supérieure, et celui de gauche par une religieuse

étrangère à la communauté.

Le recueillement de l'abbé Lormier à l'autel, l'air de sainteté répandu

sur sa figure, sa haute stature et sa voix grave et sonore produisirent

sur les assistantes la plus salutaire impression.

Il était vraiment le digne représentant de Jésus-Christ, le héros de

Châteauguay!

Lorsqu'il eût terminé la messe, le prêtre s'approcha du balustre pour

entendre la lecture des voeux et bénir la religieuse qui devait les

renouveler.

Il se tint debout, les mains jointes sur la poitrine.

La supérieure présenta à la vieille épouse du Christ la formule qu'elle

devait lire, mais qu'elle n'avait pas encore vue.

La pieuse jubilaire prit le document, mais en voulant se mettre à genoux

pour en faire la lecture, on crut qu'elle allait s'évanouir. Elle

n'avait pas dormi de la nuit, et elle était si faible, que les

religieuses avaient été obligées de la transporter à la chapelle dans

une chaise roulante... Il lui fut permis de rester assise.

Alors, d'une voix faible, mais assez intelligible, elle lut:

«Je, soeur Sainte-Agnès de Jésus, née Corinne de

LaRue....................................

En entendant prononcer ce nom, pour la première fois depuis un

demi-siècle, et par celle qui le portait, l'abbé Lormier tressaillit

et son coeur battit à se rompre; mais il ferma les yeux et éleva ses

pensées vers l'Éternel.

La religieuse continuait sa lecture:

«................désire ardemment renouveler mes voeux.

Seigneur-Jésus, que j'ai choisi, il y a cinquante ans, pour mon céleste

époux, sous la protection de votre glorieuse et immaculée mère, je

renouvelle les voeux que j'ai faits à votre divine majesté, de garder

_pauvreté, chasteté et obéissance_.

Ce joug de la vie religieuse que je porte depuis cinquante ans, est pour

moi plus doux, plus léger que jamais, et je n'ai, ô Seigneur, qu'un

seul regret, c'est de ne pas avoir assez fait pour répondre à la grande

faveur de ma sainte vocation.

Daignez me pardonner et me faire la grâce de vous être fidèle jusqu'à

la mort. Oui, je renouvelle mes voeux suivant les règles de cette

congrégation et sous l'autorité de monseigneur l'illustrissime et

révérendissime Ignace Bourget, évêque de Montréal, et en présence de son

officiant-député, M. l'abbé Jean-Charles Lorm......

Elle ne put prononcer la dernière syllabe de ce nom, et la formule lui

échappa des mains, Elle jeta un cri de surprise, saisit son crucifix

qu'elle porta à ses lèvres, et expira entre les bras de la supérieure...

L'abbé Lormier, resté jusque-là impassible, leva la main et donna une

suprême bénédiction à soeur Sainte-Agnès de Jésus.

Puis, avec ce calme que l'homme de Dieu sait conserver dans les moments

les plus douloureux, il alla s'agenouiller devant le tabernacle et pria

longtemps pour l'âme de celle dont les anges célébraient sans doute,

là-haut, les noces éternelles...

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 59 / 62 题