UNE RÉCEPTION ENTHOUSIASTE

Avant de partir pour Québec, l'abbé Faguy avait convoqué tous les

notables de sa paroisse pour leur apprendre l'heureuse nouvelle du

retour prochain de Jean-Charles Lormier et les inviter à préparer une

belle réception à leur distingué et si infortuné compatriote. Nous

arriverons probablement jeudi matin, leur dit-il; d'ailleurs, je

télégraphierai lundi à M. le maire.

Le jeudi suivant, en effet, vers neuf heures du matin, le curé Faguy et

Jean-Charles arrivèrent à Sainte-R...

Tout le monde était en liesse.

La population de Sainte-R... avait considérablement augmenté depuis

vingt-sept ans, et la paroisse avait marché à grands pas dans la voie

des embellissements et du progrès.

A la place de la vieille église, détruite par la foudre, s'élevait un

temple d'une belle architecture.

L'église, le presbytère, la plupart des demeures et les rues avaient

été pavoisés, aux couleurs française et anglaise, en l'honneur de notre

héros.

On avait érigé deux arcs de triomphe, un à l'entrée du village, l'autre

en face du presbytère; et sur chacun de ces arcs brillaient, en lettres

d'or, des inscriptions comme celles-ci:

_Bienvenue au Héros de Châteauguay

-- Sainte-R... acclame son plus illustre enfant!--

Il moissonne dans l'allégresse ce qu'il a

semé dans les pleurs!--Reconnaissance, hommage et gloire

à M. Jean-Charles Lormier!_

La gaieté--une gaieté bruyante--éclatait partout avec les détonations

d'armes à feu et les fusillades de pétards.

La nature prêtait son concours à la fête, et les rayons dorés du soleil

se jouaient gracieusement dans le feuillage et dans les plis des

drapeaux.

A l'entrée de la paroisse, un superbe carrosse attelé de deux chevaux

attendait notre distingué compatriote.

Il y prit place avec l'abbé Faguy, le maire de Sainte-R... et le député

du comté. Et quand le carrosse, qui était précédé d'une fanfare, arriva

sur la place de l'église, où la foule joyeuse était réunie, le canon

fit entendre sa voix retentissante, puis les assistants agitèrent leur

chapeaux ou leurs mouchoirs en criant:

«Vive Jean-Charles Lormier! Vive le héros de Châteauguay!»

Des centaines de personnes étaient accourues des paroisses environnantes

pour assister à cette fête populaire et surtout pour acclamer

Jean-Charles Lormier.

Il avait été décidé, par le comité d'organisation, que le maire, en

arrivant sur la place publique, où une estrade avait été érigée,

inviterait Jean-Charles à y monter et lui donnerait alors lecture

d'une adresse. Mais la foule, impatiente et enthousiaste, interrompit

longtemps l'ordre du programme; car dès que notre héros eût mis le pied

à terre, il fut entouré, embrassé, félicité et questionné de mille

manières.

Chacun voulait le voir de près, lui serrer la main, lui parler et

l'assurer qu'il avait toujours joui de l'amitié et du respect de tous.

On entendait autour de lui ces exclamations: «Mon Dieu! qu'il est

changé! Sainte-Vierge! qu'il a dû souffrir!» etc.

Enfin, au bout d'une heure, on permit à M. le maire d'accompagner

Jean-Charles à l'estrade.

Nous citons quelques extraits de l'adresse que le maire lut à notre

héros:

Monsieur et cher compatriote,

Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans

ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre

retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs,

autant le second les remplit de joie et de bonheur.

Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et

regretté toujours.

Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de

l'accident qui a causé le malheur de votre vie.

Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux,

mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous

croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que

c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez...

De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère.

Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et

Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice

d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu

jusqu'à la lie...

L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à

Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre

que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre

vénération.

C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population

de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!

Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous

acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans

les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez

été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos

vertus.

Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la

fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait.

Il prit la parole en ces termes:

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 56 / 62 题