CORINNE DE LARUE.

La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde

tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il

leur en coûtait de s'en séparer pour toujours...

Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux

desseins de la Providence.

M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut--défaut

bien détestable, il est vrai--la vanité. Mais il ne parlait plus

maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser

contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule

_de_ qu'il avait si amoureusement accolée à son nom...

Mais, hélas! il était condamné à la garder jusqu'à la mort, cette

cruelle particule!

--Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant à sa femme.

A présent, il aimait à prendre conseil de sa femme.

--Ce que nous allons faire? Nous allons retourner à Montréal le plus tôt

possible, afin d'être plus près de notre fille et d'avoir l'avantage de

la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononcé ses derniers voeux,

si ses supérieures l'envoient à l'étranger, eh bien! nous reviendrons à

Sainte-R... pour y finir nos jours.

--Très bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous

partirons la semaine prochaine.

M. de LaRue voulait, avant son départ, revoir Jean-Charles, lui faire

ses excuses, implorer son pardon et se réconcilier avec lui.

Il fallait aussi lui apprendre la décision de Corinne. Le malheureux

père avait peine à s'y résoudre. Quel coup terrible cette nouvelle

allait porter au coeur du brave garçon!

Un moment, il eut la pensée d'écrire pour éviter un entretien qui

l'effrayait.

Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il

se décida à aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec

franchise et simplicité.

Dans l'entrevue qu'il eut avec notre héros, celui-ci se montra courtois,

généreux, clément et courageux. Il considérait la décision de Corinne

comme une inspiration du ciel, et, en bon chrétien qu'il était, il

l'accepta avec une entière soumission à la volonté de Dieu.

*

* *

Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain départ de M.

de LaRue pour Montréal, résolut d'aller lui faire ses adieux et lui

demander en même temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas osé

revoir M. de LaRue depuis l'élection.

Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-même.

--Bonjour, chère madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur;

comment est votre précieuse santé?

--Que vouiez-vous, monsieur?

--Est-ce que vous avez reçu, chère madame, des nouvelle de mademoiselle

Corinne?

--Retirez-vous, monsieur!

--M. de LaRue est-il ici, madame?

--Oui, monsieur!

--Est-ce que je pourrais le voir, madame?

--Non, monsieur!

--Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue?

--Mon, monsieur!

--Alors, madame, je désirerais le voir pour une affaire très importante

concernant son élection.

--Retirez-vous, monsieur, vous dis-je!

--Pardon, chère madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis

certain qu'il sera... content de me recevoir...

--Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du

tout à vous recevoir et vous prie de déguerpir, oiseau de malheur que

vous êtes!

--Mais, M. le candidat... pardon! M. le préfet; vous savez...

Pan!

La porte fermée avec violence par M. de LaRue coupa la parole à

l'obséquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur...

Mais, avec cette faiblesse de caractère et ce cynisme que le lecteur lui

connaît, Victor se consola presque aussitôt en faisant les réflexions

qui suivent:

«Si je perds le gâteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai

toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec

cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui

ne viennent pas vite, les imbéciles!

Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais

vivre à Montréal? oh! oui, par exemple, c'est là qu'on s'amuse... Mais

je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-père et belle-mère, car je présume

qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!»

Il fit ses préparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner

seulement aller voir sa vieille mère, que le chagrin conduisait au

tombeau!

Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frère depuis qu'il l'avait

rencontré chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout

ce qu'il avait souffert à cause de lui..

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 46 / 62 题