L'OR VAINCU PAR L'ÉLOQUENCE

Victor avait cru prudent de déménager le soir même du jour, où, excité

par la boisson, il était allé provoquer Jean-Charles aux champs.

Il avait loué deux chambres dans une maison, occupée par un vieux

couple, et qui était située presque en face de la villa de LaRue. C'est

une idée géniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pénates

ici. De ma chambre, et sans me déranger, je pourrai voir aller et venir

ma fiancée.

Elle est encore un peu farouche, ma fiancée! mais avec le temps je

finirai bien par l'apprivoiser...

Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans

lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui décocherai, en

passant, des compliments sur sa beauté, sa grâce, sa taille, etc. Ces

sortes de compliments chatouillent toujours agréablement l'oreille des

jeunes filles...

Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientôt,

elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai après elle, c'est

elle qui courra après moi... Il en est de même de toutes les jeunes

filles.... du moins de celles que j'ai connues à Montréal... Ici, je

suis à l'abri des indiscrétions de ma bonne femme de mère et... des

taloches de Jean-Charles!

Maintenant, si je veux conserver les bonnes grâces de mon futur

beau-père et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe

sérieusement de sa candidature, car l'élection aura lieu avant les

fêtes du nouvel an.

Victor rédigea un manifeste destiné à voir le jour dans les colonnes du

_Canadien_, sous la signature de M. de LaRue, et il écrivit un petit

discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait débiter

dans toutes les paroisses du comté.

Après avoir élaboré soigneusement ces deux formidables pièces, il alla

les soumettre à M, de LaRue, qui s'en déclara enchanté. L'appel nominal

fut fixé au 15 décembre et le scrutin au 22 du même mois.

M. de LaRue lança son manifeste. Il le publia d'abord dans le _Canadien_

et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que

Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant, à tous les

électeurs.

Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit à parcourir toutes les

paroisses du comté, lisant partout son manifeste et récitant son petit

boniment.

Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque

assemblée par une philippique échevelée, qui, dans l'esprit de son

auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Démosthène

contre Philippe de Macédoine... Le Macédoine, ici, était un avocat

pauvre, mais doué de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arène

contre M. de LaRue.

M. de LaRue et Victor évitaient, naturellement, de se mesurer à la

tribune avec leur éloquent adversaire...

Celui-ci jouissait d'une grande popularité, et il était évident pour

tout le monde qu'il allait faire mordre la poussière au vaniteux

rentier.

M. de LaRue, qui commençait à avoir des craintes sérieuses, dit un jour

à Victor qu'il regrettait de s'être embarqué dans cette galère, car il

avait compté sur une élection par acclamation...

--Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprévue est bien

désagréable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur

bien difficile à terrasser, mais, _A vaincre sans péril, on triomphe

sans gloire!_ Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement

la chance de devenir ministre!

--Vous croyez, M. le notaire?

--Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que

vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre

très grande faute! car jusqu'à présent vous n'avez presque pas dépensé

d'argent.

--Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dépensé

d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dépenser, puisqu'il est

pauvre comme un moine!

--Oui, c'est vrai, mais il possède cette puissance de la parole qui

fascine le peuple...

--Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos

discours!

--Peut-être... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat!

--Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire?

--Pour gagner une élection, sans le secours d'une forte éloquence

personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit

dépenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent,

voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout

dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si

vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre

la défaite, c'est-à-dire l'humiliation; et la victoire, c'est-à-dire la

gloire et la renommée...

--Je veux écraser mon adversaire! s'écria le belliqueux rentier, avide

de gloire et de renommée! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis

pour mon agent et, mon trésorier; allez-y largement!

--Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce témoignage de confiance.

Je prendrai vos intérêts avec le même soin que je les prendrais si

j'étais déjà votre gendre...

--A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie

hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montréal.

--Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce

n'est pas Melle Corinne, bien sûr, qui m'aurait annoncé la nouvelle de

son départ: car, depuis quelques jours, je me suis souvent placé sur

son chemin, tantôt pour lui sourire, tantôt pour lui adresser des

compliments délicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si

j'eusse été un mannequin... A la fin, j'ai pensé qu'elle était myope et

un peu sourde...

--Ma tille est très gênée, voyez-vous!

Oui, elle est partie pour Montréal, et voici dans quel but.

Dernièrement, je lui ai défendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit

en même temps que je désirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui

ai déclaré que, d'ici à deux semaines, je voulais avoir une décision

définitive au sujet de son avenir.

Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage:

--Mon père, ma décision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je

ne l'épouserai pas! mais pour ce qui concerne son frère, j'ai besoin de

réfléchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les élèves

du couvent de la congrégation Notre Dame, à Montréal, font leur retraite

annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles.

J'espère que, après la retraite, je pourrai vous faire connaître la

décision que vous attendez de moi.

Donc, M. le notaire, nous avons gagné le prin cipal point: ma fille

renonce à Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une

décision favorable à nos projets.

--Oui, M. le futur ministre, je partage entièrem... un peu... votre

confiance. Mais dans le cas où cette décision me serait défavorable,

vous pourriez forcer la main à Melle Corinne, en lui faisant un devoir

de conscience de m'épouser; car elle me parait très scrupuleuse, votre

charmante fille!

--Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce

pas? ne négligeons rien pour assurer le succès de mon élection. Il faut

que j'écrase mon adversaire...

--Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais

qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps,

je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le

moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire à plate

couture...

--Merci, M. le notaire; je saurai reconnaître généreusement vos précieux

services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore

une faveur.

--Ne vous gênez pas, M. le futur ministre!

--Voulez-vous avoir la bonté de me préparer un autre petit discours que

je pourrai prononcer dans les paroisses où j'ai déjà porté la parole?

car je n'aime pas répéter toujours la même chose, vous savez!

Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce

discours quelques compliments bien tournés à l'adresse des Anglais,...

sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes,

vous savez!

--Je comprends; un discours assaisonné de bon sens, de patriotisme et de

loyauté. Vous serez servi à souhait, M. le futur ministre!

*

* *

Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mangé et bien

bu, se dit: «Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comté,

au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le

double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'élection de mon

candidat...»

Et il se mit à l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause.

Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit

un véritable marché de votes.

En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la débauche, ce mode

d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est répandu depuis,

d'une manière alarmante, d'un bout à l'autre du pays!

Les fêtes--véritables bacchanales--duraient depuis environ un mois,

quand, effrayé des désordres affreux qui régnaient par tout le comté, le

dimanche comme la semaine, le clergé éleva la voix, pour rappeler les

fidèles à leurs devoirs de chrétiens et de citoyens.

Les électeurs finirent par se ressaisir, puis la débandade se déclara

parmi les partisans du candidat trop prodigue.

Le jour du scrutin--si ardemment attendu par M. de LaRue--arriva enfin,

et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorité!

L'or avait été vaincu par l'éloquence!

Les malins disaient: «Le bon Dieu s'est fâché et il a donné une bonne

raclée au diable!»

Cette élection avait coûté à M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille

dollars... Le rusé notaire--va sans dire--avait eu le soin d'empocher

une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents

dollars...

*

* *

Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille façon! s'écriait

M. de LaRue, le lendemain de sa défaite, en pleurant comme un enfant!

Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrés de victuailles, moi qui...

moi... Oh!

--Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tâche de te calmer et de

cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour

un homme de ton âge d'avoir été la dupe et la victime d'un blanc-bec tel

que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il

n'est pas toujours bon de mépriser les conseils de sa femme pour suivre

aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton échauffourée te coûte

dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma

part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait

avoir l'effet de corriger ta sotte vanité et ton ambition... Que dis-je?

pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune!

--Tu as une singulière manière de me consoler, toi! reprit M. de LaRue,

en cessant de pleurer...

--Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres à ton

charmant conseiller et ami, Victor Lormier!

M. de LaRue, que le lecteur a vu naguère si impérieux, si _impitoyable_,

ne put répondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il

se retira dans son cabinet pour y faire d'amères, mais sérieuses

réflexions.

Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi

ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrelée de

remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-être irréparables, la

vanité et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines...

J'ai scandalisé mes concitoyens, triplé le nombre de mes ennemis, perdu

une partie de ma fortune, préféré le misérable notaire Lormier à son

frère si doux et si honnête! J'ai obligé ma fille à aller s'enfermer

dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le

bonheur...

Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en

effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule

encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,--et j'en demande bien

pardon au bon Dieu,--mais il me reste le devoir de le réparer, dans la

mesure du possible.

D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de

renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de

venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me

réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,--gage de réparation et

d'amitié,--la main de ma fille bien-aimée!

Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il

savait lire et écrire passablement.

Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait

de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui

l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour

aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du

couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée

et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que,

si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté

d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement.

Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait

Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et

de son ambition...

Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont

voici la teneur:

Très cher et bien-aimé père,

Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine

que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et

vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous

accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu,

comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des

ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre

chère famille.

Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant,

l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre

dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester

jusqu'au terme de ma vie!

Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse

autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas.

Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans

ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de

consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais

où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.»

Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables!

Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester

dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre

couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis

persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!»

C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le

sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon

Dieu s'est chargé de dissiper.

Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez

avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel

et divin crucifié...

Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez

vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le

désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours.

Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons

exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.

Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens

maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua

combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne

l'amertume de notre séparation terrestre!

Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon

profond respect et de ma vive affection, et me croire,

Votre fille tout aimante,

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 45 / 62 题