Nous sommes en 1837.
Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantième année, et il est encore
célibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernières
années, de bonnes et charmantes filles qui auraient été heureuses d'unir
leur destinée à la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a été
courtois, aimable, et très réservé.
Aux amis qui lui ont conseillé de se marier, Jean-Charles a répondu
qu'il se croyait voué au célibat.
Corinne est maintenant soeur Sainte-Agnès de Jésus.
Jean-Charles, tout en bénissant les desseins de la Providence, garde au
coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y
a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il
ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait,
pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait,
et sa détermination inébranlable.
A ce premier sacrifice. Dieu en a ajouté d'autres. Les liens qui
rattachaient notre héros à la terre se sont presque tous rompus. Depuis
longtemps, sa mère est allée recevoir au ciel la récompense de ses
vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrassé la
vie religieuse...
Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si
plein de vie, si digne d'être aimé, et si capable de rendre les autres
heureux!
Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude égoïste et stérile,
il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres,
l'activité débordante de sa grande âme.
Malgré sa modestie, il a dû accepter par dévouement et patriotisme des
charges civiles qu'il remplit avec autant de zèle que de prudence.
Pour combler le vide fait à son foyer, il a donné l'hospitalité à une
nombreuse famille, tombée dans le malheur.
Prosper Larose avait été l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu
infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans
la demeure des Lormier, et y fut traité comme un frère par son ami
d'autrefois.
Victor, lui, avait dissipé en peu de temps les deux milles cinq cents
dollars que, à titre de rémunération, il s'était cru justifiable de
soutirer à M. de LaRue, pendant la lutte électorale.
Il avait d'abord exercé sa profession sur une des principales rues
commerciales de Montréal, mais sa conduite désordonnée lui ayant fait
perdre la confiance du public, il dut fermer son étude, et fut bientôt
réduit à travailler en qualité de copiste chez le notaire Archambault.
Puis, quand il était à bout de ressources, il venait passer quelque
temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui étaient toujours
ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnête et paisible qu'on
menait à Sainte-R..., et, malgré la franche hospitalité de son frère, il
reprenait le chemin de la métropole pour retourner à ses plaisirs...
*
* *
Depuis environ deux ans, les Canadiens-français les plus en vue, et
en particulier ceux... qui occupaient des sièges dans la Chambre
d'assemblée du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-général et
ses ministres, qu'ils accusaient de bien des méfaits politiques.
Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes étaient
fondés, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours, à la
violence pour obtenir la réparation des injustices et des torts dont ils
souffraient.
Des assemblées tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu
dans les grandes paroisses des districts de Montréal et de Québec.
Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionnés
sans doute, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, et qui voyaient
maintenant la foule se livrer à des écarts regrettables, se crurent
obligés, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient
involontairement lancés dans une voie malheureuse.
La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-là, échappé à cette agitation.
--Comment se fait-il, dit à ses amis le Dr Chénier, un des principaux
agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi
l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles,
etc., qui ont tenu des assemblées pour protester contre la tyrannie
de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles
Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les
braves...
--C'est étonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le
connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous
entendre et organiser avec lui une assemblée monstre dans sa paroisse?
--J'irai bien, répondit le Dr Chénier
--Oui, allez-y! allez-y! approuvèrent plusieurs patriotes, qui
connaissaient la réputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'était
acquise.
*
* *
C'était le 30 octobre au matin.
Le Dr Chénier n'était pas homme à remettre au lendemain ce qu'il pouvait
faire plus tôt...
Il se mit en route et, le soir du même jour, vers huit heures, il
arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entouré de ses chers
livres.
L'étude était devenue la passion dominante de notre héros.
--Je suis bien fâché de vous déranger, dit le Dr Chénier, en donnant à
Jean-Charles une chaude poignée de main.
--Vous êtes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce
journal pendant que j'irai dire à la servante de préparer le souper.
--Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soupé au
village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes.
--Ah! vraiment! Vous êtes donc bien pressé, docteur?
--En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute
importance.
--De quoi s'agit-il donc, docteur?
--Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout
à l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement impérial le
redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus
importantes de la province ont adopté des résolutions dénonçant l'état
de choses actuel et revendiquant les droits, les privilèges et
les libertés qui nous sont dus. Or, à ce concert enthousiaste de
revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre
patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprète d'un grand
nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemblée dans
le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous
pourriez, par exemple, soumettre à cette assemblée les résolutions
que les patriotes de Saint-Ours ont adoptées, à l'unanimité, le 7 mai
dernier. Voici le texte exact de ces résolutions:
1° Proposé par le Dr W. Nelson, secondé par M. J. Auger, et résolu:
--Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation
les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes,
le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous
enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour
l'avenir de cette province.
2° Proposé par L. F. Deschambault, écuyer secondé par le capitaine
Jalbert, et résolu:
--Que l'adoption de ces résolutions sera une violation flagrante de
la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la
capitulation des traités, des actes constitutionnels qui ont
été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des
obligations réciproques, savoir: de notre part, amour et
obéissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de
liberté,--seraient virtuellement annulés par la violation des
promesses d'une des parties contractantes.
3° Proposé par M. O. Chamard, secondé par M. O. Mignault, et résolu:
--Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le
gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une
violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un
gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission
ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique,
jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.
4° Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau, et résolu:
--Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous
les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés
jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des
commissaires et dans les discours des ministres où on ne rougit pas
d'alléguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous
refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et
le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des
peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont
attachés à un tel gouvernement.
5° Proposé par M. E. Durocher. Secondé par le capitaine Côté et
résolu:
--Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de
l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain
ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte
a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné
du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute idée que nous
avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait
espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à
nos griefs. Ce dernier espoir déçu, nous a fait renoncer à jamais
à l'idée de chercher justice de l'autre côté de la mer, et de
reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses
mensongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui
lui offrit la liberté, des droits égaux, pour un peuple qui lui
préparait l'esclavage. Une triste expérience nous oblige de
reconnaître que de l'autre côté de la ligne 45 étaient nos amis et
nos alliés naturels.
6° Proposé par le capitaine Beaulac, secondé par le capitaine
Chappedelaine, et résolu:
--Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les
affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et
sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de
ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution
et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous
n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous
faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul
et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte
qui incorpore la société dite «Compagnie des terres», et enfin
l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent
d'être adoptées par les Communes.
7° Proposé par M. Ducharme, secondé par M. Tétreau, et résolu:
--Que nous ne nous regardant plus liés que par la force au
gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des
circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et un
gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public
dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain
va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous,
et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de
résister par tous les moyens actuellement en notre possession à
un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces
moyens d'oppression, nous résolvons:
8° Sur la proposition du capitaine Doyen, secondé par M. L.
Métivier, il est résolu:
--Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de
consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient
des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le
rhum, etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits
manufacturés dans notre pays; que nous regarderons comme bien
méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie,
de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considérant l'acte de
commerce comme non avenu, nous regarderons comme très licite le
commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic
très honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir,
regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays; et
comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux.
9° Sur motion de M. Olivier, secondé par M. Charles Lebeau, il est
résolu:
--Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée
est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le
centre serait à Québec où à Montréal, dans le but de s'engager à ne
consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importés,
sans avoir payé de droits.
10° Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir, il est
résolu:
--Que pour opérer plus suffisamment la régénération de ce pays, il
convient, à l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un
seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour
être le chef politique, le régénérateur d'un peuple; qu'il lui a
donné pour cela une force de pensées et de paroles qui n'est pas
surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune
promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme,
déjà désigné par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemblée
considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut
appelé «Tribut O'Connell», est d'avis qu'un semblable tribut, appelé
«Tribut Papineau», devrait exister en ce pays; les comités de
l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever.
11° Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau,
il est résolu:
--Que cette assemblée ne saurait se séparer sans offrir ses plus
sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et
habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la
Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui
ont voté avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui
ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce
malheureux pays, ont droit à notre plus profonde reconnaissance.
12° Sur proposition de S. Cherrier, écuyer, secondé par M. Godfroi
Cormier, il est résolu:
--Que cotte assemblée entretient la conviction que dans une élection
générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles
et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise
actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs
témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les
réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à
leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté
de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays
attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments.
--Comment trouvez-vous ces résolutions, M. Lormier? demanda le Dr
Chénier.
--J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve
diffuses, mal rédigées, illogiques, violentes et immorales; je les crois
de nature à faire un tort immense à notre belle cause, et, de plus, à
nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes sérieux.
--Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de
sévérité!
--Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble.
Elles nous blâment d'avoir été soumis à l'autorité établie en 1775 et en
1812, et, par conséquent, nous reprochent d'avoir repoussé l'invasion
américaine; c'est-à-dire qu'elles déchirent deux pages de notre histoire
où l'héroïsme et la loyauté de notre race brillent, d'un pur éclat.
Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la
protection des Américains!... Vous savez bien que cette menace est
puérile, puisque les États-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis
longtemps, et qu'ils sont liés maintenant par des intérêts commerciaux,
et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts
désastreux.
Vous savez, de plus, que les États-Unis traversent actuellement une
crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur énergie et
leur travail. Il est donc impossible pour les Américains de s'occuper de
nous dans ce moment-ci.
Ces résolutions _regardent comme très licite et très honorable le
commerce désigné sous le nom ile contrebande, et comme infâme quiconque
se porterait dénonciateur contre les contrebandiers..._
En d'autres termes, elles érigent le vol en principe et déclarent dignes
de mépris les citoyens qui voudraient dénoncer les voleurs!...
Jolie morale, n'est-ce pas?
Tenez, docteur! nul ne désire plus que moi voir notre peuple libre,
heureux et prospère; mais je crois que nous travaillons à reculer
cette ère de liberté, de bonheur et de prospérité après laquelle nous
soupirons si ardemment!
--Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous?
--Recommencer sur d'autres bases le travail qui a été fait. Organiser
des assemblées publiques et y faire adopter des résolutions à la fois
courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous
perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prêt à vous
suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes légales et
constitutionnelles!
Permettez-moi de vous citer, à mon tour, quelques extraits du mandement
que Mgr Lartigue, évêque-coadjuteur de Mgr Signaï, à Montréal, a adressé
à ses diocésains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prêchait
l'obéissance au pouvoir établi:
Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que
d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à
présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la
religion de ses pères.
On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis
contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la
discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les
liens de la charité qui unissait entre eux les membres d'un même
corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une
religion d'unité.
Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment
politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du
pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux
disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les
devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et
constituée dans chaque état; cette question religieuse, dis-je, est
de notre ressort et de notre compétence...
Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un voulait vous engager
à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que
vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention
nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du
peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner
elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la
déclaration des droits, en tête de la constitution de 1795, que la
souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du
peuple, mais dans l'universalité des citoyens.
Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens
veut la destruction de son gouvernement?...
Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation
formelle des résolutions que vous venez de me soumettre..
--Hélas! gémit le Dr Chénier, nous sommes donc condamnés à subir
toujours la partialité injuste de ceux qui nous gouvernent, à sacrifier
nos droits, nos libertés, et à baiser la main qui nous soufflette?...
--Non, mon cher docteur, tout n'est pas désespéré! J'ai foi dans
l'avenir de notre cher pays et je suis persuadé qu'il n'est pas éloigné
le jour où justice nous sera complètement rendue; mais, je le répète,
ce n'est que par les moyens légaux et constitutionnels que nous
l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes!
--Nos intentions sont pures! s'écria avec exaltation le Dr Chénier, et
Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison,
il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un
lâche et un traître! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout!
--Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous préparez!
--Peut-être!
--Vous allez au combat, et vous êtes sans armes!... c'est donc
l'écrasement de notre peuple que vous voulez?
--Nous voulons la liberté! s'écria le Dr Chénier; et, pour l'obtenir,
nous verserons, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre
sang...
Et le Dr Chénier enfourcha son cheval qu'il lança, ventre à terre, dans
la direction de Saint-Charles...
*
* *
Quelques jours plus tard, la guerre civile éclata dans toute son
horreur, et l'infortuné Chénier fut tué à la bataille de Saint-Eustache,
après avoir combattu vaillamment!
Jetons un voile sur les sombres événements de 1837-38, et admirons
en silence l'héroïsme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un
patriotisme sincère, mais mal éclairé...
«On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans être
ému les dernières lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de
l'insurrection de 1837-38) à sa famille et à ses amis, dans lesquelles
il proteste de la sincérité de ses convictions. Il signa, avant de
marcher au supplice, une déclaration de ses principes qui témoignent
de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de répandre des
doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.»
*
* *
Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir,
le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction
de l'abbé Faguy.
Déjà, en 1826, à la demande de son digne précepteur, Jean-Charles avait
subi un examen particulier en présence du juge P. S. Bédard et du
Dr Chapais. Les questions--soigneusement préparées par le juge
Bédard--comprenaient les matières suivantes: la géographie, l'histoire,
les préceptes de littérature et de rhétorique, un thème latin, une
version latine, une version grecque, une composition, un thème
anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et
l'astronomie, la philosophie, les mathématiques et la physique.
Jean-Charles était sorti triomphant de cette rude épreuve.
Un soir du mois de mai 1838, l'abbé Faguy entra, sans se faire annoncer,
dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit à lire un ouvrage du
prince des théologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la sainteté du
prêtre.
--Ah! ah! dit l'abbé Faguy, je vous surprends encore en tête à tête avec
l'ange de l'école! Si je n'ai pu jusqu'à présent vous convertir aux
idées sacerdotales, j'espère que Saint-Thomas opérera en vous cette
conversion...
--Non, M. le curé! car plus je réfléchis, plus je me reconnais indigne
d'embrasser le sacerdoce! Écoutez, ajouta-t-il, en prenant un autre
livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux
parle du sacerdoce:
«Saint-Ambroise l'appelle une profession déifique, et il ajoute qu'elle
surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met
au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais même
au-dessus de celle des anges.
«Le pape Innocent III, considérant les immenses pouvoirs du prêtre, ne
balance pas à le placer, en ce point, au-dessus de la très-Sainte-Vierge
elle-même; et Saint-Bernardin de Sienne, si renommé pour sa tendre
piété envers la divine mère, ose s'adresser à elle et lui dire: _Virgo,
benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit
super te_.»
--Quand, M. le curé, les plus grands saints ont exalté ainsi la grandeur
de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misérable
créature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!...
--Permettez-moi, mon cher ami, de vous répondre par ces rassurantes
paroles que je trouve dans l'ouvrage même que vous venez de citer:
«Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit,
obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien
remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé; et ces grâces sont
plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige
des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli.
«Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a
pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir
la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'exécuteur
de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur
perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité? Obligé, par état,
de travailler avec ardeur non seulement à son propre salut, mais encore
au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas
certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces
dont il aura besoin pour lui et pour ses frères?
Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère
dans l'âme de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vérité:
_Tu es sacerdos in aeternum_? Il se passe en ce moment des mystères
ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent
souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en
soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de
sainteté.
«Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa
vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il
renonce à tout jamais et de grand coeur aux frivolités de la terre et
aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve
chaque jour, retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique
cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité
qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les
plus endurcis.»
Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont été écrites
expressément pour réfuter vos objections? Du reste, je vous connais
assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous
appelle à la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est
vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si
vous étiez prêtre, car le prêtre est le continuateur des oeuvres
bienfaisantes que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre.
Ecoutez bien ces autres paroles: «Partout où il y a une misère
spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la
soulager.
«Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté: quel est, dans une
paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre?
«La souffrance diversifiée de mille manières, torture sans relâche une
multitude d'infortunés: quel est le consolateur des affligés? si ce
n'est le prêtre?
«Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent à
d'effroyables dangers: qui s'oppose à leurs ravages? qui fait voir la
fausseté de leurs promesses? qui met à nue l'illusion et le vide de
leurs grossières jouissances, si ce n'est le prêtre?
«Le péché entraîne tous les jours des milliers d'âmes au fond des
enfers: quel est l'ennemi déclaré du péché? quel est l'homme obligé
pendant toute sa vie de combattre le péché par tons les actes de son
ministère, si ce n'est le prêtre?»
Et ailleurs le même auteur dit:
«Le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité.
Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que
les riches lui confient; quand il récite son office au nom de l'église,
quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il
perfectionne les justes, quand il visite les affligés, quand il se
penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de
la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur
les autres les trésors de la charité; tout ce qu'il pense, tout ce
qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la
charité, la charité, toujours et en tout la charité!»
Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous
appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout à fait
anormales, vous avez acquis la science qui éclaire l'intelligence, le
zèle et, la charité qui font le véritable apôtre. Vous avez voulu vous
marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les
conceptions de l'esprit humain, vous a séparé pour toujours de celle que
vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous
avez perdu votre père et votre mère. Vous aviez deux soeurs que vous
chérissiez tendrement, et le ciel les a ravies à votre affection en les
ensevelissant dans le même cloître. Il ne vous reste qu'un frère, et il
vit loin de vous...
--Hélas! oui, M. le curé, il ne me reste qu'un frère... et ce malheureux
semble m'avoir voué une haine implacable: car la dernière fois qu'il
est venu me voir, il m'a abreuvé d'injures et m'a dit, en me quittant:
«Quand je reviendrai, ce sera pour te brûler la cervelle!»
--Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et
continuez à prier pour lui. Je suis persuadé qu'il ne mourra pas dans
l'impénitence!
Vous désirez la conversion de votre frère; eh bien, ce seul motif doit
être suffisant pour vous engager à devenir prêtre; car lorsque vous
monterez à l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du
sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion
de votre pauvre frère!