Depuis trois semaines, Victor gardait sa chambre.
Une désolante solitude s'était faite autour de lui. Seul le Dr Lamouche
était venu chaque jour lui apporter des soins et des distractions. Notre
étudiant s'indignait de cet abandon des amis.
Les lâches! se disait-il; moi qui ai jeté l'argent à pleines mains pour
leur procurer toutes sortes de plaisirs! Moi qui me suis sacrifié pour
eux en mille circonstances! Ah! les lâches! les ingrats!
Pauvre malheureux! C'était plutôt un service que ses amis lui rendaient
en ne le compromettant pas par leurs visites suspectes! Et puis cette
abstention intelligente prouvait qu'il restait un fond de pudeur au
coeur de ces jeunes compagnons de débauche.
Du reste, l'ami vrai, le seul qui n'abandonne personne, qui console et
soutient toujours, était là, cloué au crucifix, les bras et le coeur
ouverts!
Si Victor s'y était jeté, il aurait trouvé, avec la consolation,
la force de dompter ses passions et de régner sur lui-même. Mais,
l'insensé! au lieu de lever ses regards vers Dieu, il les abaissait
sur les pages des romans les plus immoraux, dont il nourrissait son
esprit...
Ce jeune homme, bien qu'il ne priât plus, n'était pourtant pas un
incroyant. Il y avait encore dans un pli de son âme une parcelle de foi;
mais les mauvaises lectures avaient paralysé sa conscience, faussé son
jugement et contaminé son coeur...
*
* *
Le premier matin que Victor alla à l'étude de maître Archambault,
celui-ci le reçut avec la plus grande bonté.
--Êtes-vous réellement assez fort pour reprendre l'ouvrage? lui
demanda-t-il.
--Je suis encore faible, répondit le jeune homme, mais je m'ennuyais
trop pour rester plus longtemps à la maison!
--Je comprends cela parfaitement, mais je vous conseille de ne pas
étudier autant que vous l'avez fait dans le cours des derniers mois.
Pour ma part, je me reproche de vous avoir parfois accablé de travail,
et je me propose de vous ménager plus à l'avenir.
--Vous êtes vraiment bien bon, mais je vous prie de ne pas vous gêner,
car je m'aperçois que le travail me va à merveille.
*
* *
Victor ne sortait pas du tout le soir, car il avait une peur terrible du
fouet du pseudo-fantôme, et, au reste, il boudait encore ses amis qui
l'avaient délaissé durant sa maladie.
Il n'avait pas revu non plus le Dr Lamouche à qui il avait témoigné sa
reconnaissance et promis, pour plus tard, une généreuse rémunération.
--Allons donc! avait répondu le docteur, crois-tu, mon cher Victor, que
je voudrais accepter une rémunération pour des soins donnés à un ami tel
que toi? tu badines!
--Non. je ne badine pas, et c'est mon intention de te payer aussitôt que
je toucherai de l'argent.
--Tiens, mon cher ami, si tu veux m'être agréable, ne me parle pins
jamais de cela...
Un matin, pendant l'absence du notaire, Victor cherchait, parmi les
papiers privés de M. Archambault, des notes dont il avait besoin pour
dresser un contrat de mariage, lorsque, tout à coup, au bas d'un
feuillet, il aperçut la signature du Dr Lamouche. Il jeta un coup d'oeil
rapide sur le chiffon, et cette lecture le mit dans une colère folle.
Voici quel était la teneur de cet écrit:
Reçu de M. le notaire Archambault la somme de cent dollars pour
soins professionnels donnés à son clerc, M. Victor Lormier.