UN TRIO DE NOBLES COEURS

Jean-Charles était toujours l'objet des soins empressés du Dr Chapais,

de l'abbé Faguy et du vieux François. Tous rivalisaient de zèle et de

délicatesse pour hâter son rétablissement, et tromper les ennuis de sa

réclusion.

Tout danger avait disparu, et même le médecin assurait que, dans

quelques jours, le blessé serait en pleine convalescence.

Les longues veilles au chevet du malade, les inquiétudes que lui avait

inspirées son état, avaient lourdement pesé sur l'âme et le corps de

l'excellent prêtre. Il s'était produit chez-lui une dépression grave, et

un moment, on avait craint pour sa santé. Mais le repos du corps et la

tranquillité de l'esprit eurent raison de ces défaillances, et bientôt,

aux devoirs de son ministère, il put ajouter l'étude, qu'il avait

négligée depuis quelque temps.

Le vieux serviteur, lui, bien que souvent préoccupé de l'inconduite de

Victor, se montrait joyeux et assidu auprès de Jean-Charles.

Un matin, notre héros lui dit: «Je vous ai causé involontairement de

la peine, l'autre jour, mon bon M. Latour, et je vous en demande bien

pardon.»

--Mais non, M. Lormier, pas que je sache!

--Écoutez, mon bon ami; je sais tout. Ce sont les dernières paroles que

je vous ai adressées, au sujet de mon malheureux frère, qui ont provoqué

votre syncope. Du reste, je connais mon pauvre frère, et je vous avoue

que je tremble pour son salut, si Dieu ne fait un miracle en sa faveur!

Voyons, M. Latour, dites-moi franchement ce que vous avez appris, à

Montréal, sur le compte de Victor.

Le vieillard baissa la tête, et une grosse larme, semblable à une perle,

tomba de ses paupières.

--Ne craignez pas de m'offenser, reprit Jean-Charles, car je suis prêt à

tout. Parlez!

Le vieux serviteur, d'une voix émue, mit le malade au courant de la vie

désordonnée du clerc notaire.

--Est-ce que M. le curé sait comment mon frère se conduit à Montréal?

--Oui. Après mon indisposition, M. le curé m'a tellement pressé de

questions, que j'ai été obligé de tout lui avouer. M. l'abbé Faguy a

écrit à votre frère une lettre qui devra lui toucher le coeur.

--Vous avez bien fait d'en parler à M. le curé. Je crois que son

concours nous permettra d'arrêter mon frère sur la pente de l'abîme. Je

me reproche amèrement d'avoir donné de l'argent à Victor, et, par là, de

lui avoir fourni l'occasion d'offenser le bon Dieu. Mais je me propose,

à l'avenir, avant de débourser un sou pour lui, d'exiger la production

des comptes, et je ne payer que les dettes d'une provenance honorable.

--Bonjour, bonjour, mes bons amis! dit le curé, en entrant dans la

chambre du malade.

Mais remarquant la tristesse qui était peinte sur les figures de

Jean-Charles et de François, il ajouta: «Ne dirait-on pas que vous vous

amusez à broyer du noir!»...

En effet, M. le curé, reprit notre héros, nous nous livrions à des

pensées bien sombres, puisqu'il était question de Victor! J'ai supplié

mon vieil ami de me dire la vérité, toute la vérité, et maintenant je

sais tout. Il m'est impossible d'abandonner mon frère, même au milieu

de ses égarements; mais, voulant mettre un frein à ses passions, j'ai

décidé de ne payer que les dettes qu'il aura contractées pour des

fins utiles et honorables, et encore sur la production de comptes

authentiques. D'ailleurs. je sens que j'ai besoin d'économiser si je

veux aider mon père à payer la pension de mes deux soeurs qui entreront,

après les vacances, au couvent des religieuses de la Congrégation de

Notre Dame, à Montréal, Si Victor aime nos soeurs, comme je le crois,

il les visitera souvent, et ses entrevues devront lui faire beaucoup de

bien. C'est dans l'espoir d'obtenir cet heureux résultat que j'ai fait

consentir mon père à envoyer mes soeurs à Montréal.

--Mon cher Jean-Charles, dit l'abbé Faguy, vous agissez avec sagesse, et

je ne saurais trop approuver la décision que vous avez prise à l'égard

de Victor. Mais savez-vous que je commence à croire qu'on a exagéré les

torts de votre frère? A une lettre sévère que je lui ai adressée, ces

jours-ci, je viens de recevoir une réponse aussi digne que rassurante.

Écoutez en la lecture, ajouta le curé, d'un air triomphant.

Et il lut la lettre que nous avons citée plus haut.

--Quel tissu de mensonges et d'hypocrisies! ne put s'empêcher de

s'écrier François, dans un moment de noble indignation.

--Que dites-vous? interrogea le curé, surpris de la hardiesse

inaccoutumée de son serviteur.

--Pardon, M. le curé! ces mots m'ont échappé, et je les retire en vous

offrant toutes mes excuses ainsi qu'à M. Lormier.

--Sur quoi vous basez-vous, insista le curé, pour dire que cette lettre

est un tissu de mensonges et d'hypocrisie; voyons, parlez!

--Sur de nouveaux renseignements que je viens de recevoir de mon ami

Philippe.

--Et ces renseignements?

--Les voici! fit simplement François, en tendant la lettre de Philippe.

La lecture de cette épître aussi franche que originale, parut convaincre

l'abbé Faguy, et il la communiqua à Jean-Charles sans faire une seule

remarque.

Le bon curé avait évidemment pris ses désirs généreux pour la réalité;

et d'ailleurs il était si indulgent et si droit, qu'il croyait

difficilement à l'hypocrisie et à la méchanceté chez les autres. C'était

un optimiste dans le sens chrétien du mot.

--Peut-on ajouter foi aux paroles de ce Philippe? demanda Jean-Charles,

en s'adressant au curé.

--Oui, répondit le curé; je connais le cocher de M. Normandeau depuis

plusieurs années, et je le tiens pour un garçon de la plus grande

respectabilité; et, du reste, je ne vois pas quel intérêt il aurait à

nous tromper.

--Alors, que dois-je faire, M. le curé?

--Mettre en pratique la décision que vous avez prise, et prier beaucoup.

Quelque chose me dit que Victor se convertira. Sera-ce tôt? sera-ce

tard? c'est le secret de Dieu; mais nous pouvons, par nos prières, hâter

sa conversion.

--Je vous demande mille pardons, M. Lormier, dit François, d'avoir

augmenté votre chagrin, mais vous m'avez exprimé le désir de connaître

toute la vérité, et je me suis conformé, avec regret, à votre désir.

--Merci, mon bon M. Latour; j'aime les positions nettes. Pour combattre

un mal, il est essentiel de le bien connaître.

--Maintenant, Jean-Charles, interrompit le curé, j'ai une offre à vous

faire, mais je veux que vous me promettiez tout de suite de l'accepter

sans discussion.

--J'hésite grandement à vous faire cette promesse. Je redoute de votre

part un nouveau sacrifice, et je sais que j'ai déjà trop abusé de votre

générosité...

--Que dites-vous là, Jean-Charles! Oubliez-vous que vous m'avez sauvé la

vie au péril de la vôtre, et que je ne pourrai jamais acquitter ma dette

de reconnaissance?

D'ailleurs, soyez tranquille; il ne s'agit pas de sacrifice, mais d'un

simple devoir. Écoutez-moi. Vous voulez aider votre frère, autant que

l'honneur vous permettra de le faire: très bien! Vous voulez aussi

contribuer aux frais de l'instruction et de la pension de vos soeurs:

très bien encore! Mais avez-vous calculé la somme d'argent que toutes

ces dépenses représenteront, d'ici à quelques années? Avez-vous songé

que votre bon père se fait vieux,--très vieux même depuis sa dernière

maladie--, et que tôt ou tard, vous serez le seul soutien de la famille?

A toutes ces questions, je réponds: non! Je sais que vous ne tenez pas

registre de vos bonnes actions, et que votre main gauche ignore ce que

donne votre droite... Mais permettez-moi de compter pour vous et de

m'associer à vos oeuvres. Dites-moi, n'est-ce pas? que vous acceptez,

d'avance mon offre.

--Eh bien! M. le curé, je l'accepte, en priant Dieu de vous rendre au

centuple le bien que vous me faites!

--Voila ce qui s'appelle parler en chrétien! Vous connaissez

l'entraînement irrésistible qui m'attirait vers l'entomologie. Vous

savez aussi que je possédais la collection d'insectes la plus complète

peut-être qu'il y eût dans le pays. Eh bien! la tragédie du bois-Panet

m'a guéri de cette passion, et je me suis débarrassé de ma collection en

la vendant au Dr Provencher, de Québec, pour la somme de quinze cents

dollars. Et c'est cette contribution que je vous offre de grand coeur.

--Mais! vous n'y pensez pas, M. le curé! se récria Jean-Charles.

--Oui. j'y pense, et l'affaire est bâclée, puisque vous m'avez promis

d'accepter sans discussion...

Le produit des insectes et celui des peaux d'ours forment un capital

de dix-neuf-cents dollars, que j'ai déposés à votre crédit à la caisse

d'économie de N... Voici votre livret de banque.

--Mais, fit observer le vieux François, dix-neuf cents dollars ne

forment pas une somme ronde, et je vous demande la permission de

compléter les deux mille dollars en y ajoutant l'argent que M.

Normandeau m'a donné, et dont je n'ai pas besoin à mon âge...

--Amen! dit le curé.

--Ha bien! je proteste de toutes mes forces! s'écria Jean-Charles. Non,

mille fois non! mon bon M. Latour! Je ne peux pas et je ne dois pas

accepter un pareil sacrifice de votre part...

--Pourquoi donc, M. Lormier? Je ne suis qu'un serviteur, c'est vrai,

mais je n'ai pas besoin de cet argent, moi! J'ai, ici, le gîte, le

vêtement, la nourriture et mes gages par dessus le marché. Puis je suis

à la veille de mourir, et je n'ai pas d'héritiers naturels. Pourquoi

refuseriez-vous à un vieillard, qui a déjà un pied dans la tombe, la

satisfaction et l'honneur de contribuer à une bonne oeuvre?...

--Acceptez! acceptez! insista le curé. Je suis sûr que cette

contribution portera bonheur et au donateur et au donataire!

Jean-Charles voulut parler, mais l'émotion qu'il ressentait le rendait

incapable d'exprimer une seule parole.

Prenant les mains bienfaitrices du prêtre et du vieillard, il y déposa

un baiser respectueux et une larme de reconnaissance.

Maintenant, dit le curé, mettons notre entreprise sous la protection de

la Sainte-Vierge, et tout ira bien!

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 33 / 62 题