à sept heures, et de déjeuner à sept heures et demie. Mais, ce matin-là,
à huit heures, Mme de Courcy constatant que le jeune homme n'était pas
encore descendu, alla frapper à la porte de sa chambre. Ne recevant de
lui, pour toute réponse, que des ronflements capables de réveiller les
sourds, elle se retira discrètement, et recommanda à la servante de ne
faire aucun bruit, afin de ne pas déranger ce cher enfant, qui méritait
bien de prendre un petit congé...
Victor dormit jusqu'à onze heures.
Alors, il voulut se lever, mais le mouvement qu'il fit, eut l'effet de
raviver toutes les douleurs de la veille, et il retomba sur son lit en
poussant un gémissement!
En entendant ce bruit plaintif, Mme de Courcy accourut, ouvrit la porte
et recula de surprise en voyant la figure pâle et souffrante du jeune
homme.
--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria-t-elle.
--Je suis un peu souffrant, madame, mais ce ne sera rien...
Je cours chercher un médecin!
--Merci! madame. Donnez-moi un crayon et une feuille de papier, s'il
vous plait; je vais écrire à un médecin de mes amis.
Le jeune homme traça quelques lignes qu'il mit sous enveloppe, à
l'adresse d'un jeune médecin qui recrutait sa clientèle parmi les
habitués du _Saumon d'or_, et il remit ce pli à la brave femme, en la
priant de le faire parvenir à son adresse.
A midi, le Dr Lamouche était auprès de Victor, qu'il trouva dans un
piteux état. Le médecin resta longtemps en tête à tête avec son malade.
Leur entretien roula sur des choses qu'une plume honnête ne doit pas
répéter.
--Tu es condamné, lui dit le Dr Lamouche, en se levant pour partir, à
garder la chambre durant deux semaines. Je viendrai te voir souvent avec
les amis pour te désennuyer.
--Merci. Répète bien à Mme de Gourcy et au notaire Archambault ce que
je viens de te dire: ces bonnes âmes vont mordre tout de suite à cette
blague-là!
Mme de Courcy, qui était très inquiète, guettait la sortie du jeune
disciple d'Esculape.
--Eh bien! docteur, est-ce que notre cher Victor est sérieusement
malade?
--Non, madame; il souffre de cette maladie qu'on appelle vulgairement le
surmenage intellectuel, et qu'on rencontre fréquemment chez les jeunes
gens qui sont, comme Victor, passionnés pour l'étude. Il en sera quitte
pour un repos de quinze jours.
--N'épargnez rien, docteur, et c'est moi qui paierai la note.
--Oh, madame! Victor est mon ami, et je lui suis entièrement dévoué; je
le visiterai souvent et lui prodiguerai tous mes soins.
En se rendant chez le notaire Archambault, le Dr Lamouche se disait, en
pensant à Mme de Courcy: «Oui, ma vieille, tu peux être certaine de la
payer, la note, et dans les grands prix, s'il vous plait...»
Le Dr Lamouche trouva le notaire à son étude. Il déclina ses titres et
expliqua l'objet de sa visite.
--Ce cher jeune homme! dit le lion notaire; il y a longtemps que je
remarque sur sa figure une pâleur étrange, que j'attribuais à l'ennui:
il aime tant sa famille!
Mais si, comme vous le dites, il consacre toutes ses soirées à l'étude,
je ne suis pas surpris de l'altération de sa santé. Je lui impose
peut-être aussi trop d'ouvrage: je le ménagerai plus à l'avenir.
Soignez-le bien, docteur, et, comme ce garçon n'est pas riche, vous
pourrez m'envoyer votre compte.
--Mais, vous n'y pensez pas, notaire! Victor est un de mes amis, et je
n'entends pas me faire payer pour les soins que je lui donnerai!
--Écoutez, docteur, reprit le notaire; j'insiste pour que vous me
présentiez votre compte.
--Enfin, puisque vous le voulez! Je me rendrai à votre désir! dit le Dr
Lamouche, en prenant congé du généreux notaire.
En voilà encore un qui s'obstine à vouloir payer la note! Tant mieux!
pas de refus, mon bonhomme! J'accepte avec d'autant plus de plaisir
que je n'espérais rien de mon client Victor, excepté la politesse de
quelques petits verres qu'il m'aurait payés par ci par la. Mais je
compte toujours sur la politesse des petits verres... car je ne ferai
jamais connaître à mon ami la générosité de Mme de Courcy et du notaire
à mon égard. Je parle déjà de leur générosité, et je maintiens le
mot. Il faudra bien qu'ils se montrent généreux, ou sinon.... je leur
servirai du papier timbré!
Ces réflexions caractérisent suffisamment le Dr Lamouche et montrent
qu'il était le digne émule de Victor Lormier!
*
* *
Le cocher Philippe se trompait grandement s'il s'imaginait que le
clerc notaire l'avait pris pour un fantôme. Car Victor n'était pas un
superstitieux, mais un être excessivement nerveux et craintif.
Et si ou l'a vu trembler et se jeter aux pieds du fantôme, en implorant
sa pitié, ce n'était pas parce qu'il croyait avoir affaire à un
revenant, mais plutôt parce qu'il espérait, par ses lamentations, se
soustraire aux coups du fouet qui sifflait à ses oreilles, après lui
avoir déjà pincé les jambes! Mais comme toutes les personnes nerveuses,
il avait l'esprit très impressionnable, et l'impression durait chez lui
aussi longtemps que l'agitation des nerfs. Voila pourquoi il avait passé
toute la nuit du rigodon à trembler. Mais, le lendemain, ses nerfs
s'étant apaisés, il avait repris sa lucidité et son aplomb habituel. Il
ne lui restait plus qu'à faire disparaître les ecchymoses qu'il portait
sur les jambes.
Le clerc notaire, qui n'avait pas de secret pour le Dr Lamouche, avait
conté à celui-ci la raclée que le pseudo-fantôme lui avait administrée,
la veille, et tous les deux cherchèrent à découvrir quel pouvait être
l'auteur de cette brusque et brutale attaque.
--Ne te connais-tu pas d'ennemis, à Montréal? lui avait demandé le Dr
Lamouche.
--Ma foi, non! je n'ai que des relations amicales avec tous ceux que
j'ai rencontrés au _Saumon d'or_ ou ailleurs...
--Pourrais-tu reconnaître ton agresseur?
--Non. Sa figure était cachée sous un masque effrayant.
--Sa voix ne t'a-t-elle pas frappé?
--Non; c'est son fouet seulement qui m'a frappé...Sa, voix m'est
complètement inconnue.
--Eh bien! mon cher, j'y perds mon latin.
Et tu ne veux pas confier cette affaire-là à la police?
--Non, certes! Je suis trop modeste, vois-tu, pour me mettre ainsi en
évidence! Et d'ailleurs, je t'avouerai que je crains et les constables
et leurs services: _Timeo danaos et dona ferentes_... Je préfère diriger
moi-même mon enquête, et je compte sur ton précieux concours pour la
mener à bonne fin.
--Tu peux y compter, mon cher ami; nous aviserons.
Quelques instants après le départ du Dr Lamouche, Victor reçut une
lettre du curé de Sainte-R...
La lecture de cette épître agaça ses nerfs et lui mit la rage au coeur.
Dans son mouvement de colère, il froissa le papier, et il allait le
déchirer, lorsqu'il parut se raviser. Il ferma les yeux et réfléchit
longtemps. Puis, devenu plus calme, il relut la lettre une seconde fois,
et murmura: «Ce calotin! qui se permet de me donner des conseils! J'ai
bonne envie de lui répondre de se mêler de ses affaires! Mais, pourtant,
si je veux atteindre le but que j'ai en vue, j'ai besoin de ne pas
perdre la confiance de mon curé. Je dois, au contraire, convaincre ce
petit saint que je mérite son estime. Et quand j'aurai réalisé le rêve
qui m'apportera la fortune, je me moquerai pas mal de l'estime du curé
Faguy et de l'argent de Jean-Charles... Il me faut donc bien réfléchir
avant de lui répondre.»
Le lecteur saura, plus tard, pourquoi le clerc notaire tenait tant à
mériter la confiance de son curé, et pourquoi aussi il désirait obtenir
le titre de notaire.
Le curé, pensa Victor, doit tenir ses renseignements du pseudo-fantôme,
puisqu'il parle de mes fréquente? visites au _Saumon d'or_ et de
l'argent de Jean-Charles que j'y ai dépensé.
Je vois que j'ai une forte partie à jouer, si je veux ménager le diable
et le curé... La partie est d'autant plus forte et difficile que j'ai
à combattre, ici, des ennemis invisibles. Si encore je connaissais ce
vengeur de la morale qui simule le fantôme, je pourrais peut-être lui
tailler des croupières; mais... je ne le connais pas, l'animal!
N'importe! chaque chose viendra en son temps; et l'essentiel, pour le
présent, c'est d'amadouer l'abbé Faguy. Je m'occuperai du fantôme une
autre fois!
Il s'assit confortablement dans son lit, plaça un carton sur ses genoux,
prit une plume et écrivit ce qui suit:
Vénérable et cher monsieur,
J'ai l'honneur d'accuser la réception de votre lettre du 7 du
courant; et, en réponse, de vous dire que sa lecture m'a causé
autant de surprise que de chagrin. Oui, je suis surpris qu'on
m'accuse de mener, à Montréal, une vie de Sardanapale, quand, en
réalité, je mène plutôt une existence d'anachorète, m'efforçant de
remplir à la lettre mes devoirs de chrétien et d'étudiant.
J'ai bien quelques légères peccadilles à me reprocher, comme, par
exemple, de m'être laissé entraîner deux fois, par de prétendus
amis, au restaurant du _Saumon d'or_, que je ne connaissais pas, et
d'y avoir vidé quelques verres de vin.
Mais, Dieu merci! J'ai eu la force de briser promptement les liens
qui m'unissaient à ces amis d'un jour, et je ne suis plus retourné
dans ce lieu infâme.
J'ai traité rudement ces misérables, et je crois que ce sont eux,
qui, par vengeance, vous ont fait de faux rapports sur mon compte.
Je leur pardonne ces calomnies, et je prie le bon Dieu de les leur
pardonner aussi. Mais, comme je tiens à mériter la confiance que
vous m'avez toujours témoignée, je vous supplie, avant d'ajouter
créance à des accusations aussi graves, de bien vouloir vous
adresser à des personnes dignes de foi pour obtenir des
renseignements complets relativement à ma conduite. Et, à cette fin,
je prends la liberté de vous mentionner Mme de Courcy, chez qui je
demeure, et mon patron, M. le notaire Archambault. Je ne crains pas
le verdict que rendront ces personnes si éminemment respectables,
et qui sont, depuis plusieurs mois, les témoins quotidiens de ma
conduite.
Quant à l'argent que j'ai reçu de mon bien-aimé frère et de ma
famille, je vous certifie que j'en ai fait un usage honorable.
Je sais que j'ai des défauts (eh, mon Dieu! qui peut se vanter de
n'en pas avoir!) mais je vous donne ma parole de gentilhomme que je
mets en pratique, ici, les principes d'honneur et d'équité que vous
proclamez avec tant d'éloquence du haut de la chaire de vérité, et
de plus que je suis les bons exemples que n'ont cessé de me donner
mes parents chéris.
Je souffre d'être obligé de vivre éloigné de ma famille et de ma
paroisse natale; mais je m'impose ce cruel sacrifice pour étudier
une profession que j'aime et que j'ai le désir d'exercer dans ma
belle paroisse. Car, aussitôt que je serai admis à la pratique du
notariat, je m'empresserai de fuir Montréal pour aller goûter, dans
le travail, les ineffables joies de cette vie si paisible et si
heureuse que l'on coule à l'ombre du clocher de Sainte-R...
Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, et je me
recommande à vos bonnes prières et à celles de mes pieux parents.
Veuillez croire, vénérable et cher monsieur, à l'affection bien
sincère et à la vive gratitude de votre paroissien toujours dévoué.