LE COCHER PHILIPPE DANS SON NOUVEAU RÔLE

Le soir même de son retour à Montréal. Philippe avait commencé à remplir

le rôle que le père François lui avait assigné. Mais il s'était réservé

la première partie de la soirée, de huit à neuf heures, pour aller faire

la cour à sa dulcinée. Puis, après avoir soigné ses chevaux et tout mis

en ordre dans l'écurie, il s'était placé, en observation, derrière les

persiennes de la fenêtre qui faisait face au _Saumon d'or_.

Avant tout, s'était-il dit, il faut que je sache où demeure le muscadin;

et lorsqu'il sortira, du restaurant, je le suivrai de loin.

Vers minuit, il vit sortir Victor avec quelques amis, et il se mit à le

filer.

La bande était joyeuse. Évidemment on s'était amusé, ce soir-là! Le

clerc notaire avait dû payer royalement; son nom était souvent répété

et acclamé. Il était le héros de la soirée. En le quittant, pour se

disperser, ses amis lui réitérèrent leurs flatteries intéressées, et

Victor, tout gonflé de son importance, continua seul par les rues

sombres et désertes.

Il paraît, pensa Philippe, que notre muscadin loge loin du _Saumon

d'or_... Et dire que, tous les soirs, ce fou-là s'impose une aussi

longue marche pour se damner... quand ce serait si facile pour lui de

se sauver en restant tranquillement chez lui à servir le bon Dieu et à

étudier...

Mon Dieu, que les méchants sont bêtes!

Moi si j'étais étudiant en loi, je sais bien ce que je ferais:

j'étudierais la loi, babiche!

Mais!--et il s'arrêta comme saisi de frayeur--j'y pense tout d'un coup,

si j'étais étudiant en loi, je ne fréquenterais que le grand monde, et

je n'aurais peut-être jamais connu Jacqueline, qui ne va pas, elle, dans

le grand monde... Eh bien, bonsoir, l'étude de la loi! bonsoir, le grand

monde! J'aime mieux garder et mon état et ma Jacqueline....

Mais, voyons! qu'est-ce que je fais, ici, planté comme un champignon?...

Il ne faut pas que je perde le muscadin de vue, car il ne m'attendra

pas, bien sûr, ce polisson-là!

Il pressa le pas pour reprendre le terrain perdu et se mettre en bonne

posture d'observation. Puis continuant son monologue: Nous sommes sur la

rue Saint-Denis, je crois.

Tiens! voilà Victor qui s'arrête! Alors, il faut que je m'arrête moi

aussi, je suppose! Il monte l'escalier de cette grande maison!

Eh. babiche! il ne couche pas à la belle étoile, le muscadin! Quoi! il a

une clef!

C'est commode d'avoir une clef: on peut rentrer à l'heure qu'on veut!

J'en ai une clef, moi aussi, mais c'est celle de l'écurie...

J'ai hâte de connaîtra le particulier qui loge cette canaille de Victor.

Ça doit être du propre, car qui se ressemble s'assemble... Maintenant

que l'oiseau est entré, approchons-nous et allumons une allumette pour

voir le numéro de son nid. Bon, ça y est! ce numéro-là est gravé dans

ma caboche pour longtemps! Il ne me reste plus qu'à savoir le nom du

personnage qui donne asile au muscadin. Je prendrai mes renseignements

de mon confrère Étienne qui connaît par coeur toute la rue Saint-Denis.

Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai

accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la

remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le

muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même

après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...

Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les

enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient

à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et

demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la

vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec

les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont

veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même,

paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une

mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr!

Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps,

puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je

dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez!

allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il

faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures

et trois quarts juste,--c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde

ma bonté paternelle--, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas

arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils

rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur

fera passer le goût de veiller tard...

Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de

famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner

dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur

répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore

aujourd'hui...

Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça

change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça

change, ça n'est pas la même chose...

Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple,

les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre

jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils

voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est

muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà

pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que

ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé

chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège...

Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait

m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est

compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée

de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...

A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend

le langage compréhensible!

L'année dernière, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux

épouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le métier

spécial de soigner les maladies des yeux.

Il me regarde longtemps--je veux dire mes yeux.

--Bon! Je lui demande s'il connaît ma maladie..

--Oui, répond-il, en me jetant par la tête sept ou huit mots longs comme

le bras...

--Pardon, docteur, lui dis-je: voulez-vous avoir la bonté de me mettre

ça par écrit, et je l'étudierai quand je serai rendu chez-moi.

Il me donna par écrit les noms de mes maladies--car il parait que j'en

avais plusieurs--...Une fois rendu chez-moi, je me mis. à épeler les

mots suivants: _Conjacquetuvite_ chronique; Hyp... hyp...--Ma

foi! j'aime mieux dire: hip! hip! hourra!--Hypéros...resthésie...

ratatine...--non, c'est pas ça--rétinienne,--oui c'est ça!--_Obstruc...

obstrucstation_ du conduit lacry...--non, pas encore ça--_sacremal;

Ratracissement_ des canaux ex... excré...--non--_excrotteurs_.

Bon! je les ai!

J'ai toujours de la misère à enfiler ces babiches de mots-là...

Je ne les comprenais pas, comme de raison! Alors, j'ai pris le plus gros

dictionnaire de M. Normandeau, et j'ai tâché de faire avec ces grands

mots une phrase qui pouvait avoir du bon sens, et je n'en suis pas venu

à bout! A la fin des fins, j'y ai renoncé, car, ma foi d'honneur! je

crois que je serais devenu fou!

Eh, babiche! on ne dira toujours pas que le vieux Dr Buller n'est pas un

homme instruit, puisqu'il a étudié à Paris et à Londres...

Bon, me voila, rendu. Où est ma clef, à cette heure? Ah! la voilà...

Il ouvrit la porte de l'écurie en disant: «Comme Victor, j'ai l'avantage

de rentrer à l'heure que ça me plait; mais, par exemple, j'ai assez

d'esprit dans la caboche pour ne pas abuser de cet avantage! D'ailleurs,

ça ne ferait pas longtemps avec M, Normandeau! babiche, non!

M. Normandeau! Ça, c'est un p'tit homme qui sait se tenir! On ne peut

pas lui ôter un cheveu de la tète! Mais, j'y pense; ça ne serait pas

facile non plus de lui en ôter des cheveux, à ce bon M. Normandeau, car

il est chauve comme une citrouille!

N'importe! ce que je veux dire, c'est qu'il peut marcher la tête haute,

même avec une perruque...»

*

* *

En partant de Sainte-R..., Philippe avait conçu l'idée de faire danser à

Victor un rigodon d'un nouveau genre. Mais le deuxième soir, il n'avait

pas osé mettre son idée à exécution, parce que Victor se trouvait eu

compagnie de plusieurs amis.

Le troisième soir, le clerc notaire était entré seul au _Saumon d'or_,

et ses amis ne semblaient pas être venus l'y rejoindre.

Philippe était à son poste.

Il est minuit, pensa-t-il; c'est l'heure de sortie de notre muscadin.

Moi, je me contente de fréquenter Jacqueline trois soirs par semaine, et

je ne fais qu'une heure de jasette avec elle. Le muscadin, lui, va

voir les filles tous les soirs, et encore il ne déménage jamais avant

minuit...

Arrête un peu, mon fiston! comme dit le père François, je vas stopper

tes fréquentations!

Mais! il ne sort toujours pas, l'animal...

Oui, le voilà!

Victor avait dû prendre un verre de trop, car il marchait en titubant.

Philippe, qui avait l'agilité du singe, s'était costumé en fantôme, et,

monté sur des échasses qui lui donnaient une taille de dix pieds, il

attendait Victor, dans l'obscurité, un fouet à la main.

Quand Victor voulut tourner l'angle de la rue Sainte-C..., le fantôme se

plaça devant lui, en disant d'une voix sépulcrale: «Misérable qu'as-tu

fait de l'argent que ton frère a gagné, au prix de son sang, à la

bataille de Châteauguay?»

Et, vlan! vlan! il lui cingla les jambes avec la corde à noeuds de son

fouet!

--Pardon! pitié! miséricorde! supplia Victor, en retrouvant subitement

toutes ses facultés.

--Marche! commanda le fantôme, en se rangeant pour laisser passer

Victor.

Celui-ci profita de ce mouvement pour se sauver à toute vitesse; mais en

quatre enjambées, le fantôme fut sur ses talons et lui administra des

coups de fouet épouvantables, en criant:

--Danse le rigodon du diable! danse plus fort que ça, misérable!

canaille! voleur! toi qui as dépensé dans la débauche le pur argent de

ta famille!

Vlan! vlan! vlan!

Et, à chaque coup de fouet, Victor criait et sautait comme un chat

enragé.

Pardon! miséricorde! hurlait-il!

--Danse maintenant le rigodon, du _Saumon d'or_! commanda l'impitoyable

fantôme.

--Et les coups redoublèrent sur les maigres jambes du clerc notaire, qui

perdit l'équilibre et roula sur la chaussée...

Puis le fantôme disparut en apercevant, dans le lointain, la binette

d'un constable, que les cris du danseur avaient attiré.

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 28 / 62 题