François l'accueil le plus cordial. On eût dit qu'ils recevaient un ami
plutôt qu'un serviteur!
François remarqua, avec surprise, que Jean-Charles parut très ému
lorsqu'il lui serra la main. Mais il attribua cette émotion à la
faiblesse du malade.
--Je suis bien content de vous revoir, dit le curé, mais je ne vous
attendais pas si tôt. Vous m'aviez laissé sons l'impression que vous
seriez absent une huitaine de jours.
--J'ai eu la chance, répondit le vieillard, de rencontrer tout mon monde
le même jour, ce qui m'a permis d'abréger de moitié la durée de mon
voyage.
--J'ai, cependant, un reproche à vous faire, mon bon François; ma
ménagère m'a dit qu'elle vous avait vu partir à pied avec un paquet sur
le dos. Pourquoi n'avez-vous pas pris le cheval?
--Oh! je n'aurais pas voulu, pour beaucoup, surtout de ce temps-ci, vous
priver des services de votre cheval D'ailleurs, bredouilla-t-il, en
rougissant, je n'avais qu'un petit trajet à faire, et le paquet que je
portais était léger.
--Vous considérez comme un petit trajet vous la distance qui sépare
Sainte-R... de Montréal! et vous appelez cela léger, un paquet formé de
trois peau d'ours...
Le bonhomme resta tout interloqué en entendant les remarques du curé.
Je suis trahi! se dit-il, en pensant à Philippe... Ce bavard-là a tout
dit à la ménagère, pendant que je soignais le cheval; et la ménagère,
cette pie! a tout rapporté à mon maître!
L'abbé Faguy, voyant l'embarras du vieux serviteur, lui dit en souriant:
«M. Normandeau, dans une lettre qu'il m'a fait remettre par son cocher,
me raconte le but de votre voyage à Montréal et la longue entrevue qu'il
a eue avec vous. Il exalte votre honnêteté et votre dévouement, puis il
termine ainsi sa lettre»: «Je suis heureux d'avoir pu me procurer les
peaux de ces trois bêtes qui occuperont la meilleure place dans mon
musée. Je placerai la mère entre les oursons, et au-dessus d'elle je
mettrai l'inscription suivante: _Tuée dans le bois-Panet, le 30 mai
1814, par le poing formidable de Jean-Charles Lormier, l'un des héros de
Châteauguay, au moment ou elle allait dévorer M. l'abbé Frs. X. Faguy,
curé de Sainte-R..., qui était alors sans arme_.»
Le curé et Jean-Charles remercièrent tour à tour François pour le
témoignage de dévouement qu'il leur avait donné en cette pénible
circonstance.
Le vieux serviteur répondit qu'il ne croyait pas mériter autant de
bienveillance de leur part, et qu'il n'avait fait que son devoir. Mais,
ajouta-t-il, il y a un détail--et c'est le plus important--que M.
Normandeau ne mentionne pas dans sa lettre, c'est le prix qu'il m'a payé
pour avoir les trois peaux.
--Comment! dit le curé, est-ce que M. Normandeau vous a payé ces peaux?
--Certainement, M. le curé! et je vous prie de croire que je n'avais pas
l'intention non plus de les lui donner. Je savais que M. Lormier était
trop sérieusement blessé pour pouvoir aller à la guerre, et que, par ce
fait, il perdait l'occasion de réaliser une centaine de piastres. Je
pensais aussi que sa maladie allait être pour vous, pour lui et pour sa
famille une cause de grandes dépenses; et, alors, pardonnez-moi-le, j'ai
voulu en quelque sorte arracher à ces trois animaux la réparation des
torts qu'ils vous avaient causés, et j'ai vendu leurs peaux!
--Non seulement je vous pardonne, dit le curé, en plaisantant, mais
j'admire votre talent pour le commerce... Vous avez, je suppose, obtenu
une trentaine de dollars pour ces peaux?
François tira de la poche de son veston les quatre cents dollars qu'il
déposa sur la table en disant: «Voici le produit des trois peaux!»
--Quatre cents dollars! s'écrièrent à la fois le curé et Jean-Charles!
--Oui! M. Normandeau m'a dit que ces peaux avaient à ses yeux une valeur
inestimable.
Mais ce n'est pas tout. M. Normandeau m'a donné cent dollars, et comme
je ne voulais pas les accepter, il m'a menacé de se fâcher montre moi.
J'avais bien raison, n'est-ce pas? de vous dire tantôt, que je ne
méritais pas vos remerciements, puisque j'ai été récompensé au centuple
pour des démarches que le devoir m'obligeait de faire.
--Vous êtes le plus généreux des hommes! dit Jean-Charles.
--Certes, oui! confirma le curé; et le serviteur le plus dévoué et le
plus honnête que je connaisse!
En voyant l'argent sur la table, François pensa tout à coup au clerc
notaire, et un frisson agita tout son être. Alors il prit les billets et
les remit au curé en disant: «Cet argent, il est vrai, appartient à M.
Lormier, mais comme sa maladie le rend incapable d'en disposer lui-même,
pour le moment, je vous prierais, M. le curé, de bien vouloir placer les
quatre cents dollars à la banque au nom de notre malade.»
--Bien volontiers, dit l'abbé Faguy, en serrant les billets dans son
portefeuille.
Et le vieux serviteur respira librement...
--Il est cinq heures, maintenant, dit François, en s'adressant au curé:
allez donc vous reposer pendant que je resterai auprès de M. Lormier.
--J'accepte votre offre non pas pour me reposer, car je ne suis pas
fatigué, mais d'abord pour dire ma messe, et ensuite pour aller porter
les secours de la religion à Gabriel Landry, qui demeure à l'extrémité
de la paroisse.
--Dans ce cas, M. le curé, je dirai à Félix d'atteler le cheval pour six
heures.
--Non, mon ami, merci! Par le temps ravissant que nous avons ce matin,
je préfère marcher.
--Mais, M. le curé, y songez-vous? c'est une marche de six milles que
vous ferez?
--Pourtant, mon cher François, cette marche n'est qu'une bagatelle
comparée à celle que vous avez faite, l'autre jour, avec un lourd paquet
sur le dos! Puis je n'ai pas encore trente ans, et vous en comptez
soixante! Au revoir, mes amis!
*
* *
--Savez-vous bien, M. Latour. dit Jean-Charles au vieux serviteur, que
c'est une fortune que vous mettez à ma disposition!
--En tout cas, M. Lormier, personne ne contestera les droits que vous
y avez. En tuant à coups de poing, comme vous l'avez, fait, le plus
puissant ennemi de l'homme, vous avez mérité l'admiration de tout le
monde; et puis avec votre vie, vous avez sauvé celle de notre vénérable
curé.
--Mon mérite, dans cette affaire, n'est pas aussi grand, allez! que vous
paraissez le croire; j'ai été plus gauche que brave. Après avoir logé
une balle dans la tête de l'ourse, j'ai commis l'imprudence de jeter mon
arme. La bête que je croyais morte, et qui n'était qu'étourdie, s'est
précipitée sur moi...et je me suis défendu, voila tout!
--Mais ne comptez-vous pour rien la force extraordinaire et l'endurance
merveilleuse que vous avez déployées dans le combat?
--Durant tout le combat, j'ai prié la Sainte-Vierge, et je crois
fermement que c'est cette puissante protectrice qui m'a donné et la
force et l'endurance dont vous parlez.
Le vieux François, tout en admirant ce bel esprit d'humilité et de foi,
et en admettant l'intervention divine dans ce combat, n'en restait pas
moins convaincu que Jean-Charles, en cette occurrence, s'était conduit
comme un héros.
C'est aussi notre conviction.
--Quoi que vous en pensiez, M. Lormier, reprit le vieillard, vous
pouvez, sans scrupule, accepter cette somme que M. Normandeau m'a chargé
de vous transmettre, avec l'expression de sa plus grande admiration.
--Je l'accepte avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle me vient d'un
coeur noble et, généreux, et ensuite parce que j'en aurai bientôt besoin
pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à Montréal...
Comme s'il venait d'être piqué par un serpent, François fit un bond
prodigieux, et retomba lourdement sur le plancher...
Juste à ce moment, le Dr Chapais, qui venait d'assister à la messe,
entra et aperçut le vieillard gisant, inanimé, sur le plancher. Aidé
de la ménagère, il transporta le serviteur dans la chambre voisine, et
retendit sur un lit.
Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure que le bonhomme recouvra sa
connaissance.
La ménagère était allée chercher le curé, qui taisait alors son action
de grâces dans la sacristie.
Quand François reprit ses sens, le prêtre et le médecin étaient auprès
de lui.
--Ou suis-je? demanda-t-il, en promenant des regards effarés autour de
lui; puis, tout à coup, il se mit à crier: «Au voleur! A mon secours,
Jean-Charles! à mon secours!»
--Voyons, mon ami, dit le curé, en prenant la main du vieillard,
tranquillisez-vous, car il n'y a pas de voleur ici!
François regarda le prêtre et sourit tristement.
--Qu'avez-vous? reprit l'abbé Faguy.
--Rien, monsieur! un peu de fatigue seulement...
«Non! pensait le médecin, en consultant le pouls du vieux serviteur: la
fatigue ne produit jamais de commotion aussi violente!»
--Qu'en pensez-vous, docteur? interrogea le curé.
Le médecin éluda la question en demandant à la ménagère, qui venait de
rentrer, d'ouvrir le carreau d'un châssis, afin de renouveler l'air de
la chambre. Et il ajouta: «Je vais aller voir Jean-Charles un instant et
ensuite je courrai chercher des remèdes pour François.»
Lorsqu'il fut seul avec notre héros, il lui demanda, en le regardant
fixement: «Que s'est-il donc passé entre toi et le vieux serviteur?»
--Nous parlions de choses et d'autres, quand, soudain, il s'est levé et
est retombé comme une masse sur le plancher...
--Tu sais que le vieux est sensible et nerveux; ne lui as-tu pas adressé
des paroles qui auraient pu lui causer de la peine ou de la frayeur?
En reprenant ses sens, il s'est écrié: «Au voleur! A mon secours,
Jean-Charles! A mon secours!»
--Mais, mon Dieu, non! Au contraire, je lui exprimais ma reconnaissance
pour un grand service qu'il venait de me rendre, et c'est précisément à
ce moment-là que l'attaque a eu lieu.
--Je n'y comprends plus rien! murmura le médecin.
Il examina les blessures de Jean-Charles, s'informa comment il avait
passé la nuit, et, lui ayant recommandé de ne manger encore que des
choses très légères, il sortit.
Pendant ce temps, le curé, resté seul avec François, l'interrogeait pour
tâcher de savoir réellement ce qui avait pu provoquer chez lui ce choc
terrible.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit le vieillard en sanglotant, ayez pitié de
nous!
Habitué à consoler les affligés, le prêtre dit: «Oui, mon cher François,
Dieu vient toujours en aide à ceux qui l'implorent dans les heures
douloureuses; adressez-vous à lui en toute confiance. Mais comme je
suis, par état, le représentant de Dieu auprès de mes ouailles, j'ai le
droit de connaître tous leurs chagrins. Parlez sans crainte, mon vieil
et bon ami!»
--Eh bien! M. le curé, je vais vous dire, en peu de mots, ce qui
m'afflige aujourd'hui.
Et le vieux serviteur raconta la rencontre qu'il avait faite à Montréal,
et tout ce que Philippe lui avait appris sur le compte du clerc notaire.
Puis il répéta ces paroles de Jean-Charles qui l'avaient foudroyé:
«_Je l'accepte (cette somme) avec reconnaissance, d'abord parce qu'elle
me vient d'un coeur noble et généreux, et ensuite parce que j'en aurai
bientôt besoin pour aider mon frère qui étudie avec succès le notariat à
Montréal._»
Le saint prêtre, comme si le déshonneur l'eût atteint personnellement,
courba la tête sous le poids de ces révélations, et resta longtemps
pensif. Puis, paraissant avoir pris une résolution, il se leva et dit:
«C'est grave, mon ami, ce que vous venez de m'apprendre; mais, avec
la grâce de Dieu, nous triompherons de l'esprit du mal qui inspire le
malheureux Victor.»
--Vous allez, M. le curé, avertir vous-même M. Jean-Charles, n'est-ce
pas? afin qu'il soit sur ses gardes?
--Non, mon bon François; notre ami apprendra toujours assez tôt ce
nouveau malheur, que, d'ailleurs, je vais m'efforcer de détourner.
J'écris immédiatement à Victor.
--Et l'argent? demanda François.
--L'argent est en lieu sûr, répondit le curé, et j'en disposerai pour le
plus grand bien de Jean-Charles. N'ayez pas d'inquiétude là-dessus. Pour
le moment, mon ami, il faut sauvegarder l'honneur de sa famille.