Le père Mathieu.--Je me fais industriel.--Ruine de mon

établissement.--On me croit perdu.--Je suis aide-major.--_Ecce

Homo_ ou le marchand de cantiques.--Un déguisement.--Arrêtez! c'est

un forçat.--Je suis mis à la double chaîne.--La clémence du

commissaire.--Je lui fais un conte.--Ma plus belle évasion.--La

fille publique et l'enterrement.--Je ne sais pas ce que

c'est.--Situation critique.--Une bande de brigands.--J'y découvre

un voleur.--J'obtiens mon congé.--L'indemnité de route.--Je promets

le secret.

Jamais je n'avais été si malheureux que depuis mon entrée dans le bagne

de Toulon. Confondu à vingt-quatre ans avec les plus vils scélérats,

sans cesse en contact avec eux, j'eusse mieux aimé cent fois être réduit

à vivre au milieu d'une troupe de pestiférés. Contraint à ne voir, à

n'entendre que des êtres dégradés, dont l'esprit sans cesse s'évertuait

au mal, je redoutais pour moi la contagion de l'exemple. Quand, jour et

nuit, en ma présence, on préconisait hautement les actions les plus

contraires à la morale, je n'étais plus assez sûr de la force de mon

caractère pour ne pas craindre de me familiariser avec ce perfide et

dangereux langage. A la vérité, j'avais déjà résisté à de nombreuses

tentations; mais le besoin, la misère, le désir surtout de recouvrer la

liberté, peuvent souvent faire faire vers le crime un pas involontaire.

Je ne m'étais pas encore trouvé dans une situation à laquelle il m'eût

paru plus urgent d'échapper. Dès lors toutes mes pensées se tournèrent

vers la possibilité d'une évasion. Divers plans s'offraient à mon

esprit; mais ce n'était pas tout de les avoir conçus: pour les exécuter,

il me fallait attendre un moment favorable; jusque là la patience était

l'unique remède à mes maux. Attaché au même banc que des voleurs de

profession, qui déjà s'étaient évadés plusieurs fois, j'étais, ainsi

qu'eux, l'objet d'une surveillance bien difficile à déjouer. Retirés

dans leurs _cambrons_ (cabanes), placés à peu de distance de nous, les

argouzins étaient à portée d'épier nos moindres mouvements. Le père

_Mathieu_, leur chef, avait des yeux de lynx, et une telle habitude des

hommes, qu'à la première vue il s'apercevait si l'on avait le dessein de

le tromper. Ce vieux renard approchait de la soixantaine, mais, pourvu

d'une de ces organisations solides qui semblent être à l'épreuve des

ans, il était encore vigoureux. C'était une de ces tailles carrées qui

ne s'usent pas. Je crois le voir avec sa petite queue, ses cheveux gris

poudrés, et son visage en courroux, qui allait si bien au métier qu'il

faisait. Jamais il ne parlait sans mettre son bâton sur le tapis.

C'était pour lui un plaisir de raconter les nombreuses bastonnades qu'il

avait données ou fait donner. Continuellement en guerre avec les

forçats, il n'y avait pas une de leurs ruses qu'il ne connût. Sa

défiance était si grande, que souvent même il les accusait de comploter

quand ils ne songeaient à rien. On doit penser qu'il n'était pas facile

d'adoucir un pareil Cerbère. J'essayai cependant de captiver sa

bienveillance; c'était une entreprise dans laquelle personne n'avait

encore réussi: bientôt je reconnus que je ne m'étais pas leurré d'un

vain espoir; je gagnais visiblement dans son esprit. Le père Mathieu

m'adressait quelquefois la parole; c'était, me disaient les anciens, un

signe que je lui convenais beaucoup; il n'y avait donc pas

d'inconvénient à ce que je lui demandasse une grâce. Je le priai de me

permettre de fabriquer des jouets d'enfants avec des morceaux de bois

que m'apporteraient les forçats qui allaient _à la fatigue_. Il

m'accorda tout ce que je voulais, à la condition que je serais sage; et

dès le lendemain je me mis a l'oeuvre. Mes camarades ébauchaient, et

moi je finissais. Le père Mathieu, trouvait que ce que je faisais était

joli; quand il remarqua que j'avais des aides pour mon petit travail, il

ne put s'empêcher de témoigner qu'il était satisfait, ce qui ne lui

était pas arrivé depuis long-temps. «A la bonne heure! dit-il, voilà

comment j'aime que l'on s'amuse: il serait bien à désirer que vous en

fissiez tous autant, ça vous distrairait, et au moins avec le produit

vous pourriez vous procurer quelques douceurs.» En peu de jours, le banc

fut transformé en un atelier, où quatorze hommes également pressés de

fuir l'ennui, et d'avoir quelque argent à leur disposition, déployaient

la plus grande activité. Nous avions toujours de la marchandise prête,

dont le débit s'effectuait par l'entremise des forçats qui nous

fournissaient la matière première. Pendant un mois, notre commerce fut

des plus florissants; chaque jour nous faisions une recette assez

abondante, dont il n'entrait pas une obole au bureau. Ainsi que cela se

pratique d'ordinaire le père Mathieu, moyennant rétribution, nous avait

autorisés à prendre pour notre trésorier le nommé _Pantaragat_, forçat

qui vendait à boire et à manger dans la salle où nous étions.

Malheureusement, il est des objets qu'on ne peut multiplier sans que

l'équilibre nécessaire entre produire et consommer n'en soit détruit;

c'est une vérité d'économie politique: il vint un moment où la

fabrication se ralentit faute de débouché. Toulon était encombré de

jouets de toutes façons: il fallut nous croiser les bras. Ne sachant

plus que faire, je prétextai des douleurs de jambes afin d'entrer à

l'hôpital. Le médecin à qui je fus recommandé par le père Mathieu, dont

j'étais véritablement le protégé, crut que j'étais hors d'état de

pouvoir marcher. Quand on projette de s'évader, il est toujours bon de

donner de soi une telle opinion. Le docteur _Ferrant_ ne soupçonna pas

un seul instant que j'eusse l'intention de le tromper; c'était un de ces

disciples d'Esculape qui, comme la plupart des Hippocrate de l'école de

Montpellier, d'où il était sorti, imaginent que la brusquerie est un des

attributs de leur profession; mais il ne laissait pas que d'être humain,

il avait surtout pour moi beaucoup de bonté. Le chirurgien en chef

m'avait aussi pris en affection: c'était à moi qu'il avait confié le

soin de sa boîte à pansement; je disposais la charpie, je préparais les

compresses, enfin je me rendais utile, et ma complaisance me valait des

égards; il n'y eut pas jusqu'à l'argouzin de l'infirmerie qui ne se fît

un plaisir de m'être agréable: pourtant personne ne surpassait en dureté

M. _Lhomme_ (c'était le nom de cet employé), que l'on appelait assez

plaisamment l'_Ecce Homo_, parce qu'autrefois il avait été marchand de

cantiques. Bien que je lui eusse été signalé comme dangereux, M. Lhomme

était tellement enchanté de ma bonne conduite, et plus encore des

bouteilles de vin cuit que je lui repassais, qu'il s'humanisa

visiblement. Quand je fus à peu près certain de ne plus lui inspirer de

défiance, je dressai mes batteries, pour mettre en défaut sa vigilance,

ainsi que celle de ses confrères. Déjà je m'étais procuré une perruque

et des favoris noirs; j'avais en outre caché dans ma paillasse une

vieille paire de bottes, à laquelle le cirage donnait un aspect de

nouveauté: ce n'était encore là que pour la tête et pour les pieds; pour

le complément de ma toilette, je comptais sur le chirurgien en chef, qui

avait l'habitude d'entreposer sur mon lit sa redingotte, son chapeau,

sa canne et ses gants. Un matin qu'il était occupé à amputer un bras, je

m'aperçus que M. Lhomme l'avait suivi, afin d'assister à l'opération qui

se faisait à l'une des extrémités de la salle: l'occasion était belle

pour un travestissement; je me hâte de l'effectuer, et sous mon nouveau

costume, je vais droit à la sortie; il me fallait passer au milieu d'une

troupe de sous-argouzins; je me risque effrontément; aucun d'eux ne

paraît faire attention à moi, et déjà je me suppose hors de péril,

lorsque j'entends ce cri: «_Arrêtez! arrêtez! c'est un forçat qui

s'évade._» A peine me restait-il vingt pas à faire pour gagner la porte

de l'arsenal: sans me déconcerter, je redouble de vitesse, et, parvenu

devant le poste, je dis à la garde, en montrant un individu qui venait

d'entrer dans la ville: «_Courrez-donc avec moi, c'est un échappé de

l'hôpital._» Cette présence d'esprit allait peut-être me sauver; mais,

sur le point de franchir la grille, je me sens tirer par ma perruque; je

me retourne, c'est M. Lhomme: si je résiste, je suis mort; je me résigne

à marcher devant lui, et l'on me reconduit au bagne, où je suis mis à la

double chaîne. Il était clair qu'il allait me revenir une correction;

pour l'éviter, je me jette aux genoux du commissaire: «Ah! Monsieur, lui

dis-je, que l'on ne me frappe pas, c'est la seule grâce que je vous

demande; je ferai plutôt trois ans de plus si vous l'exigez.» Le

commissaire, quelque touchante que fût ma prière, avait beaucoup de

peine à garder sa gravité; enfin il répondit qu'il me pardonnait, en

faveur de la hardiesse et de la nouveauté du tour; mais il voulut que je

lui désignasse la personne qui m'avait procuré les objets d'habillement

dont le chirurgien n'avait pas fait les frais. «Vous n'ignorez pas, lui

répartis-je, que les gens qui nous gardent sont des misérables qui font

tout pour de l'argent; mais rien au monde ne me fera trahir celui qui

m'a servi.» Satisfait de ma franchise, il donna aussitôt l'ordre de me

retirer la double chaîne, et comme l'argouzin murmurait contre tant

d'indulgence, il lui prescrivit de se taire, en ajoutant: «Vous devriez

l'aimer au lieu de lui en vouloir, car il vient de vous donner une leçon

dont vous pourrez faire votre profit.» Je remerciai le commissaire, et

l'instant d'après je fus ramené sur le banc fatal auquel je devais

encore être attaché pendant six ans. Je me flattai alors de l'espoir de

relever ma fabrique de jouets d'enfants; mais le père Mathieu s'y

opposa, et je fus, malgré moi, obligé de rester dans l'inaction. Deux

mois se passèrent sans qu'il survînt aucun changement dans ma position.

Une nuit, je ne pouvais pas dormir; tout-à-coup il me vint une de ces

idées lumineuses que l'on ne trouve que pendant les ténèbres; Jossas

était éveillé, je la lui communique. On devine qu'il s'agissait toujours

de tentatives d'évasion; il juge excellent, merveilleux, le moyen que

j'ai imaginé, et il m'engage fortement à ne pas le négliger. On va voir

que je n'oubliai pas son conseil. Un matin, le commissaire du bagne,

faisant sa ronde, passa près de moi; je lui demandai la permission de

l'entretenir en particulier. «Eh! que me veux-tu? me dit-il; as-tu

quelque plainte à porter? parle, garçon, parle hautement, je te ferai

justice.» Encouragé par la douceur de ce langage: «Ah! mon bon

commissaire, m'écriai-je, vous voyez devant vous un second exemple de

l'_honnête criminel_. Peut-être vous souviendrez-vous qu'en arrivant ici

je vous ai fait connaître que je tenais la place de mon frère: je ne

l'accuse point, je me plais même à croire qu'il était innocent du faux

qu'on lui a imputé; mais c'est lui que, sous mes prénoms, la Cour de

Douai a condamné, c'est lui qui s'est évadé du bagne de Brest;

aujourd'hui, réfugié en Angleterre, il est libre, et moi, victime d'une

funeste méprise, il me faut subir sa peine; ai-je été malheureux de lui

ressembler! Sans cette circonstance, je n'aurais pas été conduit à

Bicêtre, les gardiens de cette maison n'auraient pas déclaré qu'ils me

reconnaissaient. En vain ai-je sollicité une enquête, c'est parce qu'on

s'en est rapporté à leur témoignage que l'on a admis une identité qui

n'existe pas. Enfin l'erreur est consommée, je suis bien à plaindre! Je

sais qu'il ne dépend pas de vous de faire réformer une décision sans

appel, mais il est une grâce que vous pouvez m'accorder: par mesure de

sûreté, l'on m'a mis à la salle des suspects, où je me trouve jeté au

milieu d'un ramas de voleurs, d'assassins, de scélérats endurcis. A

chaque instant, je frémis au récit des crimes qu'ils ont commis, comme à

l'espoir de ceux qu'ils commettraient encore si jamais ils parvenaient à

se délivrer de leurs fers. Ah! je vous en supplie, au nom de tous les

sentiments d'humanité, ne me laissez pas plus long-temps avec des êtres

aussi pervertis. Mettez-moi au cachot, accablez-moi de chaînes, faites

de moi tout ce que vous voudrez, mais que je ne sois plus avec eux. Si

j'ai cherché à m'évader, ce n'a été que pour me délivrer de la présence

de ces infâmes. (Dans ce moment, je me tournais du côté des forçats.)

Voyez, mon commissaire, de quel oeil de férocité ils me regardent;

déjà ils se préparent à me faire repentir de ce que je vous dis: ils

brûlent de tremper leurs mains dans mon sang; encore une fois, je vous

en conjure, ne m'abandonnez pas à la vengeance de pareils monstres.»

Pendant ce discours, les forçats étaient comme pétrifiés d'étonnement;

ils ne concevaient pas qu'un de leurs camarades eût ainsi la témérité de

les injurier en face; le commissaire lui-même ne savait que penser d'une

démarche aussi étrange; il gardait le silence; je vis qu'il était

profondément ému. Alors, me jetant à ses pieds, et les larmes aux yeux,

je repris: «Ayez pitié de moi. Si vous me refusez, si vous vous éloignez

sans m'avoir fait sortir de cette salle, vous ne me reverrez plus». Ces

dernières paroles produisirent l'effet que je m'en étais promis. Le

commissaire, qui était un brave homme, me fit déferrer en sa présence,

et donna l'ordre de me mettre de suite _à la fatigue_. On m'accoupla

avec un nommé _Salesse_, gascon aussi malin que peut l'être un forçat.

La première fois que nous fûmes seuls, il me demanda si j'avais

l'intention de m'évader. Je n'ai garde d'y penser, lui répondis-je; ne

suis-je pas déjà assez heureux que l'on me laisse travailler. Cependant

Jossas possédait mon secret; ce fut lui qui disposa tout pour mon

évasion. J'eus des vêtemens bourgeois, que je cachai sous mes habits de

galériens, sans même que mon camarade de couple s'en aperçût. Un boulon

à vis avait remplacé le boulon rivé de la manicle, et j'étais prêts à

partir. Le troisième jour après avoir quitté mes compagnons, je sors

pour me rendre à la fatigue, et me présente à la visite de l'argouzin:

Passe _mariase_ (vaurien), me dit le père Mathieu, il n'est pas temps.

Me voilà dans la corderie; l'endroit me paraît propice; je dis à mon

camarade que j'ai à satisfaire un besoin; il m'indique des pièces de

bois derrière lesquelles je puis me placer, et à peine m'a-t-il perdu de

vue, qu'ayant jeté ma casaque rouge et dévissé le boulon, je me mets à

fuir dans la direction du bassin. On y réparait alors la frégate la

_Muiron_, l'une de celles qui avaient ramené d'Égypte Bonaparte et sa

suite. Je monte à bord et demande le maître charpentier que je savais

être à l'hôpital. Le _coq_ (cuisinier), à qui je m'adresse, me prend

pour un homme du nouvel équipage. Je m'applaudis de son erreur, et pour

l'y confirmer de plus en plus, comme à l'accent j'ai reconnu qu'il est

Auvergnat, j'engage avec lui, dans le patois de son pays, une

conversation que je soutiens du ton le plus assuré; cependant j'étais

sur les épines: quarante couples de forçats travaillaient à deux pas de

nous. D'un instant à l'autre on pouvait me reconnaître. Enfin une

embarcation part pour la ville, je m'y précipite, et, saisissant un

aviron, je fends la lame comme un vieux matelot; bientôt nous sommes

dans Toulon. Pressé de gagner la campagne, je cours à la porte d'Italie,

mais personne ne sort sans être muni d'une carte verte, délivrée par la

municipalité; on me refuse le passage, et tandis que je cherche dans mon

esprit comment je viendrai à bout de prouver que la consigne n'est pas

pour moi, j'entends les trois coups de canon qui donnent au loin le

signal de mon évasion. Dans ce moment, un frisson me parcourt de la

tête aux pieds; déjà je me vois au pouvoir des argouzins et de toute la

milice du bagne; il me semble comparaître devant ce brave commissaire

que j'ai si indignement trompé: si je suis repris, je suis perdu. Livré

à ces tristes réflexions, je m'éloigne en toute hâte, et afin de

rencontrer moins de monde, je me dirige vers les remparts.

Parvenu dans un endroit isolé, je marchai, assez lentement, comme un

homme qui ne sachant où porter ses pas, tient conseil avec lui-même,

quand une femme m'accoste et me demande en provençal l'heure qu'il est;

je lui réponds que je l'ignore; elle se met alors à jaser de la pluie et

du beau temps, et finit par me proposer de l'accompagner: c'est à quatre

pas d'ici, ajouta-t-elle, personne ne nous verra. L'occasion de trouver

un refuge était trop belle pour la laisser échapper: je suis ma

conductrice dans une espèce de galetas où je fais venir quelques

rafraîchissements. Pendant que nous sommes à causer, trois autres coups

de canon se font entendre. Ah! s'écria cette fille d'un air de

satisfaction, voilà le deuxième qui s'échappe aujourd'hui.--Eh quoi! lui

dis-je, la belle enfant, ça te fait donc plaisir? aurais-tu l'espoir de

toucher la récompense?--Moi! tu ne me connais guère.--Bah! bah!

repris-je, cinquante francs sont toujours bons à gagner, et je te jure

bien que si l'un de ces gaillards-là tombais sous ma coupe.....--Vous

êtes un malheureux! s'écria-t-elle, en faisant un geste comme pour me

repousser; je ne suis qu'une pauvre fille, mais ce n'est pas Célestine

qui mangera jamais de ce pain-là.» A ces mots, qu'elle prononça avec un

accent de vérité qui ne me permettait pas de douter que l'épreuve ne fût

suffisante, je n'hésitai plus, je lui confiai mon secret. Dès qu'elle

eut appris que j'étais un forçat, je ne saurais exprimer combien elle

parut s'intéresser à mon sort. «Mon Dieu, disait-elle, ils sont si à

plaindre, que je voudrais les sauver tous, aussi j'en ai déjà sauvé

plusieurs»; puis après s'être interrompue un instant comme pour

réfléchir: «Laisse-moi faire, me dit-elle; j'ai mon amant qui a une

carte verte, j'irai demain la lui emprunter, tu t'en serviras, et une

fois hors la ville, tu la déposeras sous une pierre que je t'indiquerai;

en attendant, comme nous ne sommes pas en lieu sûr, je vais t'emmener

dans ma chambre.» Lorsque nous y fûmes arrivés, elle m'annonça qu'elle

allait me laisser un moment seul. «Il faut que j'avertisse mon amant, me

dit-elle, je serai bientôt de retour.» Les femmes sont quelquefois si

bonnes comédiennes, que, malgré tant de démonstrations bienveillantes,

je redoutais quelque perfidie; peut-être Célestine ne sortait-elle que

pour me dénoncer; elle n'était pas encore dans la rue, que je descends

rapidement l'escalier; «Eh bien! eh bien! s'écrie cette fille, n'as-tu

pas peur? Si tu te méfies, viens avec moi plutôt.» Je crus qu'il était

prudent de la veiller de près; nous nous acheminons ensemble pour nous

rendre je ne sais où. A peine avons-nous fait quelques pas, que vient à

passer un convoi funèbre. «Suis l'enterrement, me dit ma protectrice, tu

es sauvé», et sans que j'aie le temps de la remercier, elle disparaît.

Le cortége était nombreux, je me mêlai à la foule des assistants, et

pour que l'on ne me crût pas étranger à la cérémonie, je liai

conversation avec un vieux marin, dont quelques mots me mirent à même de

célébrer les vertus du défunt. Je me convainquis bientôt que Célestine

ne m'avait pas trompé. Quand j'eus laissé derrière moi ces remparts,

dont il m'importait tant de m'éloigner, j'en pleurais presque de joie;

toutefois, afin de ne pas me trahir, je jouai l'affliction jusqu'au

bout. Parvenu au cimetière, je m'avançai à mon tour au bord de la fosse,

et après avoir jeté une pellée de terre sur le cercueil, je me séparai

de la compagnie en suivant des sentiers détournés. Je marchai très

long-temps, sans perdre de vue Toulon. Sur les cinq heures du soir, près

d'entrer dans un bois de sapins, j'aperçois tout à coup un homme armé

d'un fusil: comme il était assez bien vêtu, et qu'il avait une

carnassière, ma première pensée fut que c'était un chasseur; mais en

remarquant hors de sa veste la crosse d'un pistolet, je craignis que ce

ne fût un de ces Provençaux qui, au bruit du canon, ne manquent jamais

de se mettre en campagne pour traquer les forçats évadés. Si mes

appréhensions étaient justes, toute fuite était inutile; peut-être alors

valait-il mieux avancer que rétrograder; ce fut le parti que je pris, et

m'étant assez approché de lui pour être à portée de saisir son premier

mouvement, dans le cas où il serait hostile, je demandai la route d'Aix.

--«Est-ce la traverse ou la grande route? me dit-il avec une intention

marquée.»

--»Ça m'est égal», répondis-je, espérant par cette indifférence écarter

les soupçons.

--»En ce cas, suivez ce sentier, il vous mènera droit au poste de la

gendarmerie; si vous n'aimez pas à voyager seul, vous pourrez profiter

de la correspondance.»

A ce mot de _gendarmerie_, je me sentis pâlir. L'inconnu s'aperçut de

l'effet qu'il produisait sur moi: «Allons! allons! dit-il, je vois bien

que vous ne tenez pas à labourer la grande route. Eh bien! si vous

n'êtes pas trop pressé, je vous conduirai jusqu'au village de

Pourrières, qui n'est qu'à deux lieues d'Aix.» Il se montrait trop bien

au fait des localités pour que je ne m'accommodasse pas de son

obligeance; je consentis à l'attendre. Alors, sans quitter sa place, il

me désigna à quelque distance de lui un fourré où il ne tarderait pas à

me joindre. Deux heures se passèrent avant qu'il eût terminé sa faction;

enfin il vint à moi: «Debout!» me dit-il. Je me levai, je le suivis, et

lorsque je me croyais encore dans l'épaisseur du bois, je me trouvai sur

la lisière, à cinquante pas d'une maison devant laquelle étaient assis

des gendarmes. A la vue de leur uniforme, je tressaillis. «Eh!

qu'avez-vous donc? me dit mon guide; craignez-vous que je vous livre? Si

vous redoutez quelque chose, voilà de quoi vous défendre.» En même temps

il me présente ses pistolets; je les refuse. «A la bonne heure!»

reprit-il, et il me serra la main pour marquer qu'il était satisfait de

cette preuve de confiance. Masqués par les broussailles qui bordaient la

route, nous nous étions arrêtés; je ne comprenais pas trop le but d'une

halte si près de l'ennemi. La station fut longue: enfin, à la tombée de

la nuit, nous vîmes venir du côté de Toulon une malle-poste escortée par

quatre gendarmes, que relevèrent autant d'hommes de la brigade dont le

voisinage m'avait épouvanté. La malle poursuivit son chemin; bientôt

elle eut disparu. Alors mon compagnon, me saisissant par le bras, me dit

d'un ton bref: «Partons, il n'y a rien à faire aujourd'hui.»

Nous nous éloignâmes aussitôt en changeant de direction; après avoir

marché environ une heure, mon guide s'approcha d'un arbre et promena ses

mains sur le tronc; je reconnus qu'il comptait des raies que l'on y

avait faites au couteau. «C'est bon!» s'écria-t-il avec une sorte de

contentement dont je ne pouvais pas m'expliquer le sujet; et après

avoir tiré de sa carnassière un morceau de pain qu'il partagea avec moi,

il me donna à boire dans sa gourde. La collation ne pouvait arriver plus

à propos, car j'avais besoin de reprendre des forces. Malgré

l'obscurité, nous marchions si vite, que je finis par me fatiguer: mes

pieds, depuis long-temps privés d'exercice, étaient devenus douloureux,

et j'allais déclarer qu'il m'était impossible de pousser plus loin,

quand trois heures sonnèrent à une horloge de village. «Doucement», me

dit mon guide, en se baissant pour appliquer son oreille sur le sol;

mettez-vous comme moi et écoutez: «Avec cette maudite légion polonaise,

il faut toujours être sur ses gardes. N'avez-vous rien entendu?» Je

répondis que je croyais avoir entendu les pas de plusieurs

hommes.--«Oui, dit-il, ce sont eux, ne bougez pas, ou nous sommes pris.»

A peine achevait-il, qu'une patrouille arriva sur les broussailles ou

nous étions cachés. «Voyez-vous quelque chose, vous autres? dit-on très

bas.--Rien, sergent.--Parbleu! je crois bien, il fait noir comme dans un

four. Cet enragé de Roman, que le tonnerre de Dieu l'écrase! Nous faire

voyager toute la nuit dans les bois comme des loups. Ah! si jamais je

le trouve, ou quelqu'un des siens!...»--«Qui vive?» cria tout à coup un

soldat.

--»Qu'est-ce que tu vois? dit le sergent.

--»Rien, mais j'ai entendu respirer de ce côté, et vraisemblablement il

indiquait l'endroit où nous étions.

»--Allons! tu rêves... on t'a fait tant de peur de Roman, que tu crois

toujours l'avoir dans ta giberne.»

Deux autres soldats prétendirent aussi qu'ils avaient entendu.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 19 / 20 段