Les _Chevau-légers_ pillaient également pendant la nuit, mais c'était

principalement aux vaisseaux venant des Indes occidentales qu'ils

s'attaquaient. Ce genre de vol prenait son origine dans un arrangement

entre les contre-maîtres et les recéleurs, qui achetaient les balayures,

c'est-à-dire les parcelles de sucre, les grains de café, ou le coulage

des liquides, qui restent dans l'entrepont après le déchargement de la

cargaison. On comprend qu'il était facile d'augmenter ces profits en

crevant les sacs et en disjoignant les douves des tonneaux. C'est ce que

découvrit, à son grand étonnement, un négociant Canadien, qui expédiait

tous les ans une grande quantité d'huile. Trouvant toujours un déchet

beaucoup plus considérable que celui qui peut résulter du coulage

ordinaire, et ne pouvant obtenir, à cet égard, de ses correspondants une

explication satisfaisante, il profita d'un voyage à Londres pour

pénétrer le mystère. Déterminé à poursuivre ses investigations avec le

soin le plus minutieux, il était sur le quai, attendant avec impatience

une gabare chargée de la veille, et dont le retard lui semblait déjà

fort extraordinaire. Elle parut enfin, et le négociant vit une troupe

d'hommes de mauvaise mine se précipiter à bord avec autant d'ardeur que

des corsaires qui monteraient à l'abordage. Il pénétra à son tour dans

l'entrepont, et resta stupéfait, en voyant les barils rangés, les

bondons _en dessous_. Lorsqu'on vint à décharger la gabarre, il se

trouva répandu dans la cale assez d'huile pour en emplir neuf barils. Le

propriétaire ayant fait lever quelques planches, on trouva encore de

quoi emplir cinq autres; en sorte que du simple chargement d'un allége

on avait distrait quatorze barils. Ce qu'on aura peine à croire, c'est

que l'équipage, loin de convenir de ses torts, eut l'impudence de

prétendre qu'on le privait d'un profit qui lui appartenait.

Non contents de dilapidations de ce genre, les _chevau-légers_, réunis

aux _gabarriers chasseurs_, enfonçaient pendant la nuit des barriques de

sucre, dont le contenu disparaissait entièrement, emporté par portions

dans des sacs noirs, qu'on appelait _black-straps_ (bandes noires). Des

constables, venus à Paris en mission, et avec lesquels j'ai dû être mis

en rapport, m'ont assuré qu'en une nuit, il avait été ainsi enlevé de

divers vaisseaux jusqu'à vingt barriques de sucre, et jusqu'à du rhum

extrait au moyen d'une pompe (_gigger_), et dont on remplit des vessies.

Les bâtiments à bord desquels se pratiquait ce trafic étaient désignés

sous le nom de _game ships_ (vaisseaux à gibier). A cette époque, les

vols de liquides et des spiritueux étaient, au surplus, fort communs,

même dans la marine royale. On en trouve un exemple fort curieux dans ce

qui arriva à bord de la frégate _la Victoire_, qui apportait en

Angleterre les restes de Nelson, tué, comme on sait, au combat de

Trafalgar. Pour conserver le corps, on l'avait mis dans une tonne de

rhum. Lorsqu'en arrivant à Plymouth, on ouvrit la tonne, elle était à

sec. Pendant la traversée, les matelots, bien certains que le sommelier

ne visiterait pas cette pièce, avaient tout bu à l'aide de calumets de

paille ou de _giggers_. Ils appelaient cela mettre l'_Amiral en perce_.

Les _bateliers chasseurs_ se tenaient à bord des vaisseaux qu'on

déchargeait, pour recevoir et transférer sur-le-champ à terre les objets

volés. Comme ils étaient chargés de traiter avec les recéleurs, ils se

réservaient des profits considérables; tous faisaient beaucoup de

dépense. On en citait un qui, du fruit de son industrie, entretenait une

femme très élégante, et possédait un cheval de selle.

Par _hirondelles de vase_, on entendait ces hommes qui rôdaient à marée

basse, autour de la quille des vaisseaux, sous prétexte de chercher de

vieux cordages, du fer, du charbon, mais dans le fait pour recevoir et

cacher des objets qu'on leur jetait du bord.

Les _tapageurs_ étaient des ouvriers à longs tabliers, qui, feignant de

demander de l'ouvrage, se précipitaient en foule à bord des bâtiments,

où ils trouvaient toujours moyen de dérober quelque chose à la faveur du

tumulte.

Venaient enfin les _recéleurs_, qui, non contents d'acheter tout ce que

leur apportaient les voleurs dont on vient de voir l'énumération,

traitaient quelquefois directement avec les capitaines ou avec les

contre-maîtres qu'ils savaient disposés à se laisser séduire. Ces

négociations se faisaient dans un argot intelligible seulement pour les

intéressés. Le sucre était du _sable_, le café des haricots, le piment

des _petits-pois_, le rhum du _vinaigre_, le thé du _houblon_, de

manière qu'on pouvait traiter, même en présence du cosignataire du

navire sans qu'il sût qu'il s'agissait de sa cargaison.

Je trouvai réuni à la salle nº 3 tout ce qu'il y avait dans le bagne de

scélérats consommés. J'y vis un nommé Vidal, qui faisait horreur aux

forçats eux-mêmes!...... Arrêté à quatorze ans, au milieu d'une bande

d'assassins dont il partageait les crimes, son âge seul l'avait dérobé

à l'échafaud. Il était condamné à vingt-quatre ans de réclusion; mais à

peine fut-il entré dans la prison, qu'à la suite d'une querelle, il tua

l'un de ses camarades d'un coup de couteau. Une condamnation à

vingt-quatre années de travaux forcés remplaça alors la peine de la

réclusion. Il était depuis quelques années au bagne, lorsqu'un forçat

fut condamné à mort. Il n'y avait pas en ce moment de bourreau dans la

ville; Vidal offrit avec empressement ses services: ils furent acceptés,

et l'exécution eut lieu, mais on dut mettre Vidal sur le banc des

garde-chiourme; autrement il était assommé à coups de chaînes. Les

menaces dont il était l'objet ne l'empêchèrent pas de remplir de nouveau

quelque temps après son odieux ministère. Il se chargea de plus

d'administrer les bastonnades infligées aux condamnés. Enfin, en 1794,

le tribunal révolutionnaire ayant été installé à Toulon, à la suite de

la prise de cette ville par Dugommier, Vidal fut chargé d'exécuter ses

arrêts. Il se croyait définitivement libéré; mais quand la terreur eut

cessé, on le fit rentrer au bagne, où il devint l'objet d'une

surveillance toute particulière.

Au même banc que Vidal, était enchaîné le Juif Deschamps, un des auteurs

du vol du Garde-Meuble, dont les forçats écoutaient le récit dans un

recueillement sinistre; seulement à l'énumération des diamants et des

bijoux enlevés, leurs yeux s'animaient, leurs muscles se contractaient

par un mouvement convulsif; et, à l'expression de leurs physionomies, on

pouvait juger quel usage ils eussent fait alors de leur liberté. Cette

disposition se remarquait surtout chez les hommes coupables de légers

délits, qu'on humiliait en les goguenardant sur la niaiserie de

s'attaquer à des objets de peu de valeur; c'est ainsi qu'après avoir

évalué à vingt millions les objets enlevés au Garde-Meuble, Deschamps

disait d'un air méprisant à un pauvre diable condamné pour vol de

légumes: «Eh bien! est-ce là des choux!»

Du moment où ce vol fut commis, il devint le texte de commentaires, que

les circonstances et l'agitation des esprits rendaient fort singuliers.

Ce fut dans la séance du dimanche soir (16 septembre 1792), que le

ministre de l'intérieur Roland annonça l'événement à la tribune de la

Convention, en se plaignant amèrement du défaut de surveillance des

employés et des militaires de garde qui avaient abandonné leurs postes,

sous prétexte de _la rigueur du froid_. Quelques jours après, Thuriot,

qui faisait partie de la commission chargée de suivre l'instruction,

vint accuser à son tour l'incurie du ministre, qui répondit assez

sèchement, qu'il avait autre chose à faire que de surveiller le

Garde-Meuble. La discussion en resta là, mais ces débats avaient éveillé

l'attention, et l'on ne parlait dans le public que d'intelligences

coupable, de complots dont le produit du vol devait servir à soudoyer

les agents; on alla jusqu'à dire que le gouvernement s'était volé

lui-même; ce qui donna quelque consistance à ce bruit, ce fut le sursis

accordé, le 18 octobre, à quelques individus condamnés pour ce fait, et

dont on attendait des révélations. Néanmoins, le 22 février 1797, dans

son rapport au Conseil des Anciens, sur la proposition d'accorder une

gratification de 5000 fr. à une dame Corbin, qui avait facilité la

découverte d'une grande partie des objets enlevés, Thiébault déclara, de

la manière la plus formelle, que cet événement ne se rattachait à aucune

combinaison politique, et qu'il avait été tout simplement provoqué par

le défaut de surveillance des gardiens, et par le désordre qui régnait

alors dans toutes les administrations.

Dans le principe, _le Moniteur_ avait échauffé les imaginations les plus

circonspectes, en parlant de _quarante brigands armés_ qu'on aurait

surpris dans les salles du Garde-Meuble; la vérité est que l'on n'avait

surpris personne, et que, lorsqu'on s'aperçut de la disparition du

_Régent_, du _hochet du dauphin_ et d'une foule d'autres pièces,

estimées dix-sept millions, il y avait _quatre nuits_ successives que

Deschamps, Bernard Salles et un Juif portugais nommé Dacosta,

s'introduisaient tour-à-tour dans les salles sans autres armes que les

instruments nécessaires pour détacher les pierreries enchâssées dans des

pièces d'argenterie qu'ils dédaignaient d'emporter; c'est ainsi qu'ils

enlevèrent avec beaucoup de précaution les magnifiques rubis qui

figuraient les yeux des poissons d'ivoire.

Deschamps, à qui reste l'honneur de l'invention, s'était introduit le

premier dans la galerie en escaladant une fenêtre au moyen d'un

réverbère qui existe encore à l'angle de la rue Royale et de la place

Louis XV. Bernard Salles et Dacosta, qui faisaient le guet, l'avaient

d'abord secondé seuls; mais la troisième nuit, Benoît Naid,

Philipponeau, Paumettes, Fraumont, Gay, Mouton, lieutenant dans la garde

nationale, et Durand, dit _le Turc_, bijoutier rue Saint-Sauveur,

s'étaient mis de la partie, ainsi que plusieurs _grinches de la haute

pègre_ (voleurs de distinction), qu'on avait amicalement prévenus de

venir prendre part à la curée. Le quartier-général était dans un billard

de la rue de Rohan; on faisait au surplus si peu mystère de l'affaire,

que le lendemain du premier vol, Paumettes, dînant avec des filles dans

un restaurant de la rue d'Argenteuil, leur jeta sur la table une poignée

de roses et de petits brillants. La police n'en fut pas même informée.

Pour découvrir les principaux auteurs du vol, il fallut que Durand,

arrêté sous la prévention de fabrication de faux assignats, se décidât à

faire des révélations pour obtenir sa grâce. Ce fut sur ces données

qu'on parvint à retrouver le _Régent_; il fut saisi à Tours, cousu dans

la toque d'une femme nommée Lelièvre, qui, ne pouvant passer en

Angleterre à cause de la guerre, allait le vendre à Bordeaux, à un Juif

ami de Dacosta. On avait d'abord tenté de s'en défaire à Paris, mais la

valeur de cette pièce, estimée douze millions, devait éveiller des

soupçons dangereux; on avait également renoncé au projet de la faire

diviser à la scie, dans la crainte d'être trahi par le lapidaire.

La plupart des auteurs du vol furent successivement arrêtés et condamnés

pour d'autres délits; de ce nombre se trouvèrent Benoît Naid, Dacosta,

Bernard Salles, Fraumont et Philipponeau; ce dernier, arrêté à Londres à

la fin de 1791, au moment où il faisait graver une planche d'assignats

de 300 fr., avait été amené à Paris et enfermé à la Force, d'où il

s'était évadé à la faveur des massacres du 2 septembre.

Avant d'être condamné pour le vol du Garde-Meuble, Deschamps avait été

impliqué dans une affaire capitale, dont il s'était tiré, bien que

coupable, comme il s'en vantait avec nous, en donnant des détails qui ne

permettaient pas d'en douter; il s'agissait du double assassinat du

joaillier Deslong et de sa servante, commis de complicité avec le

brocanteur Fraumont.

Deslong faisait des affaires assez étendues dans sa partie. Outre les

achats particuliers, il faisait encore le courtage en perles et en

diamants, et comme il était connu pour honnête homme, on lui confiait

souvent des objets de prix, soit pour les vendre ou pour en tirer parti

en les démontant; il courait aussi les ventes, et c'est là qu'il avait

fait la connaissance de Fraumont, qui s'y rendait fort assidument pour

acheter principalement des chasubles et autres ornements provenants du

pillage des églises (1793), qu'il brûlait pour extraire le métal des

galons. De l'habitude de se voir et de se trouver en concurrence pour

quelques opérations, naquit entre ces deux hommes une sorte de liaison

qui devint bientôt intime. Deslong n'avait plus rien de caché pour

Fraumont; il le consultait sur toutes ses entreprises, l'informait de la

valeur de tous les dépôts qu'il recevait, et alla même jusqu'à lui

confier le secret d'une cachette où il plaçait ses objets les plus

précieux.

Instruit de toutes ces particularités, et ayant ses entrées libres chez

Deslong, Fraumont conçut le projet de le voler pendant qu'il serait avec

sa femme au spectacle, où ils allaient souvent. Il fallait également un

complice pour faire le guet; il était d'ailleurs dangereux pour

Fraumont, que le jour de l'expédition on le vît dans la maison, où tout

le monde le connaissait. Il avait d'abord choisi un serrurier, forçat

évadé, qui avait fait les fausses clefs nécessaires pour entrer chez

Deslong; mais cet homme, poursuivi par la police, ayant été forcé de

quitter Paris, il lui substitua Deschamps.

Au jour pris pour effectuer le vol, Deslong et sa femme étant partis au

_Théâtre de la République_, Fraumont fut se mettre en embuscade chez un

marchand de vin pour guetter le retour de la servante, qui profitait

ordinairement de l'absence de ses maîtres pour aller voir son amant.

Deschamps monta à l'appartement et ouvrit doucement la porte avec une

des fausses clefs.... Quel fut son étonnement de voir dans le vestibule

la servante, qu'il croyait sortie (sa soeur, qui lui ressemblait

beaucoup, l'ayant effectivement quittée quelques instants

auparavant....)! A l'aspect de Deschamps, dont la surprise rendait la

figure plus effrayante encore, cette fille laisse tomber son

ouvrage...... Elle va crier.... Deschamps se précipite sur elle, la

renverse, la saisit à la gorge, et lui porte cinq coups d'un couteau à

gaîne qu'il portait toujours dans la poche droite de son pantalon. La

malheureuse tombe baignée dans son sang..... Pendant qu'elle fait

entendre le râle de la mort, l'assassin furète dans tous les coins de

l'appartement, mais, soit que cet incident inattendu l'eût troublé, soit

qu'il entendît quelque rumeur sur les escaliers, il se borne à enlever

quelques pièces d'argenterie qui se trouvent sous sa main, revient

trouver son complice chez le marchand de vin où il s'était posté, et lui

raconte toute l'aventure; celui-ci se montra fort affecté, non de la

mort de la servante, mais du peu d'intelligence et d'aplomb de

Deschamps, auquel il reprochait de n'avoir pas su découvrir la cachette

qu'il lui avait si bien indiquée: ce qui mettait le comble à son

mécontentement, c'est qu'il prévoyait qu'après une pareille catastrophe,

Deslong se tiendrait si bien sur ses gardes, qu'il serait impossible de

retrouver une semblable occasion.

Celui-ci avait en effet changé de logement à la suite de cet événement,

qui lui inspirait les plus vives terreurs; le peu de monde qu'il

recevait n'était introduit chez lui qu'avec de grandes précautions.

Quoique Fraumont évitât de s'y présenter, il ne conçut point de soupçons

contre lui: comment aurait-il eu de pareilles idées sur un homme qui,

s'il eût commis le crime, n'eût pas manqué de dévaliser la cachette dont

il connaissait le secret. Le rencontrant même au bout de quelques jours

sur la place Vendôme, il l'engagea fortement à venir le voir, et se lia

plus intimement que jamais avec lui. Fraumont revint alors à ses

premiers projets; mais, désespérant de forcer la nouvelle cachette, qui,

d'ailleurs, était soigneusement gardée, il se décida à changer de plan.

Attiré chez Deschamps, sous prétexte de traiter d'une forte partie de

diamants, Deslong fut assassiné et dépouillé d'une somme de dix-sept

mille francs, tant en or qu'en assignats, dont il s'était muni sur

l'invitation de Fraumont, qui lui porta le premier coup.

Deux jours s'écoulèrent: madame Deslong ne voyant pas revenir son mari,

qui ne se fût pas absenté si long-temps sans l'en prévenir, et sachant

qu'il était porteur de valeurs assez considérables, ne douta plus qu'il

ne lui fût arrivé malheur. Elle s'adressa à la police, dont

l'organisation se ressentait alors de la confusion qui régnait dans tous

les services; on parvint cependant à mettre la main sur Fraumont et sur

Deschamps, et les révélations du serrurier qui devait concourir au vol,

et qui était arrêté de nouveau, eussent pu leur être funestes; mais on

refusa à cet homme la liberté qu'on lui avait promise à titre de

récompense, et l'agent de police Cadot, qui avait été son

intermédiaire, ne voulant pas en avoir le démenti, le fit évader dans

le trajet de la Force au Palais. Cette circonstance enlevant le seul

témoin à charge qui eût pu déposer dans l'affaire, Deschamps et Fraumont

furent mis en liberté.

Condamné depuis à dix-huit ans de fers, pour d'autres vols, Fraumont

partit pour le bagne de Rochefort le 1er nivose an VII; il ne se

tenait pourtant pas encore pour battu: au moyen de l'argent provenant de

ses expéditions, il avait soudoyé quelques individus, qui devaient

suivre la chaîne pour faciliter son évasion, dans le cas où il pourrait

la tenter, ou même pour l'enlever s'il y avait lieu. L'usage qu'il se

proposait de faire de sa liberté, c'était de venir assassiner M.

Delalande, premier président du tribunal qui l'avait condamné, et le

commissaire de police de la _section de l'Unité_, qui avait produit

contre lui des charges accablantes. Tout était disposé pour l'exécution

de ce projet, quand une femme publique qui en avait appris le détail de

la bouche d'un des intéressés, fit des révélations spontanées: on prit

des mesures en conséquence; l'escorte fut avertie; lorsque la chaîne

sortit de Bicêtre, on mit à Fraumont des menottes qui ne le quittèrent

qu'à son arrivée à Rochefort, où il fut spécialement recommandé; on m'a

assuré qu'il était mort au bagne. Pour Deschamps, qui devait bientôt

s'évader de Toulon, il fut trois ans après arrêté à la suite d'un vol

commis à Auteuil, condamné à mort par le tribunal criminel de la Seine,

et exécuté à Paris.

A la salle nº 3, je n'étais séparé de Deschamps que par un voleur

effractionnaire, Louis Mulot, fils de ce Cornu qui porta long-temps

l'effroi dans les campagnes de la Normandie, où ses crimes ne sont point

encore oubliés. Déguisé en maquignon, il courait les foires, observait

les marchands qui portaient avec eux de fortes sommes, et prenait la

traverse pour aller les attendre dans quelque endroit écarté, où il les

assassinait. Marié en troisièmes noces à une jeune et jolie fille de

Bernai, il lui avait d'abord soigneusement caché sa terrible profession,

mais il ne tarda pas à découvrir qu'elle était digne en tout de lui. Dès

lors il l'associa à toutes ses expéditions. Courant aussi les foires

comme mercière ambulante, elle s'introduisait facilement auprès des

riches cultivateurs de la vallée d'Auge, et plus d'un trouva la mort

dans un galant rendez-vous. Plusieurs fois soupçonnés, ils opposèrent

avec succès des _alibi_ dus aux excellents chevaux dont ils avaient

toujours soin de se munir.

En 1794, la famille Cornu se composait du père, de la mère, de trois

fils, de deux filles et des amants de ces dernières, qu'on avait

habitués au crime dès leur plus tendre enfance, soit en les faisant

servir d'espions, soit en les envoyant mettre le feu aux granges. La

plus jeune des filles, Florentine, ayant d'abord témoigné quelque

répugnance, on l'avait aguerrie en lui faisant porter pendant deux

lieues dans son tablier la tête d'une fermière des environs

d'Argentan!!!...

Plus tard, tout-à-fait _affranchie_ (dégagée de tout scrupule), elle eut

pour amant l'assassin Capelu, exécuté à Paris en 1802. Lorsque la

famille se forma en bande de chauffeurs pour exploiter le pays situé

entre Caen et Falaise, c'était elle qui donnait la question aux

malheureux fermiers, en leur mettant sous l'aisselle une chandelle

allumée, ou en leur posant de l'amadou brûlant sur l'orteil.

Vivement poursuivi par la police de Caen et surtout par celle de Rouen,

qui venait d'arrêter deux des jeunes gens à Brionne, Cornu prit le

parti se retirer pour quelque temps dans les environs de Paris; espérant

ainsi dépister son monde. Installé avec sa famille dans une maison

isolée de la route de Sèvres, il ne craignait pourtant pas de venir

faire sa promenade aux Champs-Elysées, où il rencontrait presque

toujours quelques voleurs de sa connaissance. «Eh! bien, père Cornu, lui

disaient-ils un jour, que faites-vous maintenant?--Toujours le _grand

soulasse_ (l'assassinat), mes enfants, toujours le grand soulasse.--Il

est drôle le père Cornu....; mais la _passe_ (la peine de

mort).....--Eh! on ne la craint pas quand il n'y a plus de _parrains_

(témoins).... Si j'avais _refroidi_ tous les _garnafiers_ que j'ai mis

en _suage_, je n'en aurais pas _le taf_ aujourd'hui. (Si j'avais tué

tous les fermiers auxquels j'ai chauffé les pieds, je n'en aurais pas

peur aujourd'hui.)»

Dans une de ces excursions, Cornu rencontra un de ses anciens collègues,

qui lui proposa de forcer un pavillon situé dans les bois de

Ville-d'Avray. Le vol s'exécute, on partage le butin, mais Cornu croit

s'apercevoir qu'il est dupe. Arrivé au milieu du bois, il laisse tomber

sa tabatière en la présentant à son camarade; celui-ci fait un mouvement

pour la ramasser; à l'instant où il se baisse, Cornu lui fait sauter la

cervelle d'un coup de pistolet, le dépouille, et regagne sa maison, où

il raconte l'aventure à sa famille, en riant aux éclats.

Arrêté près de Vernon, au moment de pénétrer dans une ferme, Cornu fut

conduit à Rouen, traduit devant la Cour criminelle, et condamné à mort.

Dans l'intervalle de son pourvoi, sa femme, restée libre, allait chaque

jour lui porter des provisions et le consoler: «Écoute, lui dit-elle, un

matin qu'il paraissait plus sombre qu'à l'ordinaire, écoute, Joseph, on

dirait que la _carline_ (la mort) te fait peur.... Ne va pas faire le

_sinvre_ (la bête) au moins quand tu seras sur la _placarde_ (la place

des exécutions)....... Les _garçons de campagne_ (voleurs de grands

chemins) se moqueraient joliment de toi....

»Oui, dit Cornu, tout cela serait bel et bon, s'il ne s'agissait pas de

la _coloquinte_ (tête), mais quand on a _Charlot_ (le bourreau) d'un

côté, _le sanglier_ (le confesseur) de l'autre, et _les marchands de

lacets_ (les gendarmes) derrière, ce n'est pas déjà si réjouissant

d'aller faire des abreuvoirs à mouches...

»Allons donc! Joseph, pas de ces idées là; suis qu'une femme, vois-tu;

eh bien! j'irais là comme à une neuvaine, avec toi surtout, mon pauvre

Joseph! Oui, je te le dis, foi de Marguerite, je voudrais y aller avec

toi.

--»Bien vrai! répartit Cornu.

--»Oh oui, bien vrai, soupira Marguerite. Mais pourquoi te lèves-tu,

Joseph...? Qu'as-tu donc?

--»Je n'ai rien, reprit Cornu; puis, s'approchant d'un porte-clefs qui

se tenait à l'entrée du corridor: Roch, lui dit-il, faites venir le

concierge, j'ai besoin de parler à l'accusateur public.

--»Comment, s'écria la femme, l'accusateur public...! Voudrais-tu

_manger le morceau_? (faire des révélations.) Ah Joseph, quelle

réputation tu vas laisser à nos enfants!»

Cornu garda le silence jusqu'à l'arrivée du magistrat; alors il dénonça

sa femme, et cette malheureuse, condamnée à mort par suite de ses

révélations, fut suppliciée en même temps que lui. Mulot, de qui je

tiens les détails de cette scène, ne la racontait jamais sans en rire

aux larmes. Toutefois, il ne pensait pas que l'on dût plaisanter avec la

guillotine, et depuis long-temps il évitait toute affaire qui eût pu

l'envoyer rejoindre son père, sa mère, un de ses frères et sa soeur

Florentine, tous exécutés à Rouen. Quand il parlait d'eux et de la fin

qu'ils avaient faite, il lui arrivait souvent de dire: _Voilà ce que

c'est que de jouer avec le feu; aussi l'on ne m'y prendra pas_: et en

effet, ses jeux étaient moins redoutables, ils se bornaient à un genre

de vol dans lequel il excellait. L'aîné de ses soeurs, qu'il avait

amenée à Paris, le secondait dans ses expéditions. Vêtue en

blanchisseuse, la hotte au dos ou le panier au bras, elle montait dans

les maisons sans portier, frappait à toutes les portes, et quand elle

s'était assurée qu'un locataire était absent, elle revenait faire part

de sa découverte à Mulot. Alors celui-ci, déguisé en garçon serrurier,

accourait, son trousseau de rossignols à la main, et en deux tours il

venait à bout de la serrure la plus compliquée. Souvent, afin de ne pas

éveiller les soupçons, dans le cas où quelqu'un viendrait à passer, la

soeur, le tablier devant elle, la modeste cornette sur le front, et

avec l'air contrarié d'une bonne qui a perdu sa clef, assistait à

l'opération. Mulot, ainsi qu'on le voit, ne manquait pas de prévoyance;

il n'en fut pas moins surpris en besogne, et peu de temps après condamné

aux fers.

CHAPITRE XIV.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 18 / 20 段