personne; ce sera encore cette fois comme de coutume, il nous faudra
retourner à Pourières sans avoir rencontré le gibier; tenez, mes amis,
il est temps de nous retirer.» La patrouille parut se disposer à partir.
«C'est une ruse de guerre, me dit mon compagnon, je suis sûr qu'ils vont
battre le bois, et revenir sur nous en formant le demi-cercle.»
Il s'en fallait que je fusse à mon aise. «Auriez-vous peur? me dit
encore mon guide.
--»Ce ne serait pas le moment, répondis-je.
--»En ce cas, suivez-moi; voilà mes pistolets; quand je tirerai, tirez,
de manière que les quatre coups n'en fassent qu'un..... Il est temps;
feu!»
Les quatre coups partent, et nous nous sauvons à toutes jambes, sans
être poursuivis. La crainte de tomber dans quelque embuscade avait
arrêté les soldats; nous n'en continuâmes pas moins notre course.
Arrivés auprès d'une bastide isolée, l'inconnu me dit: «Voici le jour;
mais nous sommes en sûreté.» Il passa alors entre les palissades d'un
jardin, et fourrant son bras dans le tronc d'un arbre il y prit une
clef; c'était celle de la bastide, dans laquelle nous ne tardâmes pas à
être installés.
Une lampe de fer, accrochée au manteau de la cheminée, éclairait un
intérieur simple et rustique. Seulement je vis dans un coin un baril qui
semblait contenir de la poudre; plus haut, épars sur une planche,
étaient des paquets de cartouches. Des vêtements de femme, placés sur
une chaise, avec un de ces vastes chapeaux noirs à la provençale,
indiquaient la présence d'une dormeuse, dont la respiration bruyante
venait jusqu'à nous. Pendant que je jetais autour de moi un coup
d'oeil rapide, mon guide tirait d'un vieux bahut un quartier de
chevreau, des oignons, de l'huile, une outre de vin et m'invitait à
prendre un repas dont j'avais le plus grand besoin. Il paraissait bien
avoir quelque envie de me questionner; mais je mangeais avec une telle
avidité, qu'il se fit, je crois, un scrupule de m'interrompre. Quand
j'eus terminé, c'est-à-dire quand il ne resta plus rien sur la table, il
me conduisit dans une espèce de grenier, en me répétant que j'étais là
bien en sûreté; puis il se retira sans que je pusse savoir s'il restait
dans la bastide, attendu qu'à peine fus-je étendu sur la paille, qu'un
sommeil invincible s'empara de moi.
Lorsque je m'éveillai, je jugeai à la hauteur du soleil qu'il était deux
heures après midi. Une paysanne, sans doute la même dont j'avais vu les
atours, avertie par mes mouvements, montra sa tête à l'ouverture de la
trappe de mon galetas: «Ne bougez pas, me dit-elle en patois; les
environs sont remplis de _sapins_ (gendarmes) qui furettent de tous
côtés.» Je ne savais ce qu'elle entendait par ce mot de _sapins_, mais
je me doutais qu'il ne s'appliquait à rien de bon.
A la brune, je revis l'homme de la veille, qui, après quelques paroles
insignifiantes, me demanda directement qui j'étais, d'où je venais, où
j'allais. Préparé à cet inévitable interrogatoire, je répondis que,
déserteur du vaisseau l'_Océan_, alors en rade de Toulon, je cherchais à
gagner Aix, d'où je me proposais de passer dans mon pays.
«C'est bon, me dit mon hôte, je vois qui vous êtes; mais vous, qui
pensez-vous que je sois?
»--Ma foi, à dire vrai, je vous avais pris d'abord pour un
garde-champêtre, ensuite j'ai cru que vous pourriez bien être un chef de
contrebandiers, et maintenant je ne sais plus que penser.
--»Vous le saurez bientôt..... Dans notre pays on est brave, voyez-vous,
mais on n'aime pas à être soldat par force.. aussi n'a-t-on obéi à la
réquisition que quand on n'a pas pu faire autrement... Le contingent de
Pourières a même refusé tout entier de partir; des gendarmes sont venus
pour saisir les réfractaires, on a fait résistance; des deux côtés on
s'est tué du monde, et tous ceux d'entre les habitants qui avaient pris
part au combat se sont jetés dans les bois pour éviter la cour martiale.
Nous nous sommes ainsi réunis au nombre de soixante, sous les ordres de
M. Roman et des frères Bisson de Tretz: s'il vous convenait de rester
avec nous, j'en serais bien aise, car j'ai vu cette nuit que vous êtes
bon compagnon, et il m'est avis que vous ne vous souciez guère de frayer
avec les gendarmes. Au surplus, nous ne manquons de rien, et nous ne
courons pas grand danger..... Les paysans nous avertissent de tout ce
qui se passe, et ils nous fournissent plus de vivres qu'il ne nous en
faut... Allons, êtes-vous des nôtres?»
Je ne crus pas devoir rejeter la proposition, et, sans trop songer aux
conséquences, je répondis comme il le désirait. Je passai encore deux
jours à la bastide; le troisième, je partis avec mon compagnon, qui me
remit une carabine et deux pistolets. Après plusieurs heures de marche à
travers des montagnes couvertes de bois, nous arrivâmes à une bastide
beaucoup plus grande que celle que je venais de quitter: c'était là le
quartier-général de Roman. J'attendis un moment à la porte, parce qu'il
était nécessaire que mon guide m'eût annoncé. Il revint bientôt, et
m'introduisit dans une vaste grange, où je tombais au milieu d'une
quarantaine d'individus dont le plus grand nombre se groupait autour
d'un homme qu'à sa tenue moitié rustique moitié bourgeoise, on eût pris
pour un riche propriétaire de campagne: ce fut à ce personnage qu'on me
présenta: «Je suis charmé de vous voir, me dit-il: on m'a parlé de votre
sang-froid, et je suis averti de ce que vous valez. Si vous souhaitez
partager nos périls, vous trouverez ici amitié et franchise; nous ne
vous connaissons pas, mais avec un physique tel que le vôtre, on a
partout des amis. D'abord, tous les honnêtes gens sont les nôtres, de
même que tous les gens courageux: car nous ne prisons pas moins la
probité que la bravoure.» Après ce discours, qui ne pouvait m'être
adressé que par Roman, les deux Bisson, et ensuite tous les assistants,
me donnèrent l'accolade fraternelle. Telle fut ma réception dans cette
société, à laquelle son chef attribuait un but politique: ce qu'il y a
de certain, c'est qu'après avoir commencé comme les Chouans par arrêter
les diligences qui portaient l'argent de l'état, Roman en était venu à
détrousser les voyageurs. Les réfractaires dont sa troupe se composait
en grande partie avaient d'abord eu quelque peine à se faire à ce genre
d'expédition, mais les habitudes de vagabondage, l'oisiveté, et surtout
la difficulté de retourner dans leurs familles, les avaient promptement
déterminés.
Dès le lendemain de mon arrivée, Roman me désigna avec six hommes pour
me porter aux environs de Saint-Maximin; j'ignorais de quoi il
s'agissait. Vers minuit, parvenu sur la lisière d'un petit bois que
partageait la route, nous nous embusquons dans un ravin. Le lieutenant
de Roman, Bisson de Tretz, recommande le plus profond silence. Bientôt
le bruit d'une voiture se fait entendre: elle passe devant nous; Bisson
leve la tête avec précaution: «C'est la diligence de Nice, dit-il,...
mais il n'y à rien à faire,... elle porte plus de dragons que de
ballots.» Il donna alors l'ordre de la retraite, et nous regagnâmes la
bastide, où Roman, irrité de nous voir revenir les mains vides, s'écria
en jurant: «Eh bien! elle paiera demain!»
Il n'y avait plus moyen de me faire illusion sur l'association dont je
faisais partie; décidément j'étais parmi ces voleurs de grand chemin qui
répandaient l'effroi dans toute la Provence. Si je venais à être pris,
ma qualité de forçat évadé ne me laissait pas même l'espoir d'un pardon
qu'on pouvait encore accorder à quelques-uns des jeunes gens qui se
trouvaient avec nous. En réfléchissant à ma situation, je fus tenté de
fuir; mais, récemment enrôlé dans la bande, n'était-il pas probable que
l'on avait sans cesse l'oeil sur moi? D'un autre côté, exprimer le
désir de me retirer, n'était-ce pas provoquer des défiances dont je
serais devenu la victime? Roman ne pouvait-il pas me prendre pour un
espion, et me faire fusiller?... La mort et l'infamie me menaçaient de
partout....
Au milieu des perplexités auxquelles j'étais en proie, je m'avisai de
sonder celui d'entre nous qui m'avait servi d'introducteur, et lui
demandai s'il ne serait pas possible d'obtenir de notre chef un congé de
quelques jours, il me répondit fort sèchement que cela se faisait pour
les gens bien connus, puis il me tourna le dos.
J'étais depuis onze jours avec les bandits, bien résolu à tout faire
pour me dérober à l'honneur de leurs exploits, lorsqu'une nuit, que
l'excès de la fatigue m'avait jeté dans un profond sommeil, je fus
réveillé par un bruit extraordinaire. On venait de voler à l'un de nos
camarades une bourse assez bien garnie, et c'était lui qui faisait tout
ce tapage. Comme j'étais le dernier venu, il était naturel que les
soupçons tombassent sur moi. Il m'accusait formellement, et toute la
troupe faisait chorus; en vain je protestai de mon innocence, il fut
décidé que l'on me fouillerait. Je m'étais couché avec mes vêtements; on
commença à me déshabiller. Quel ne fut pas l'étonnement des bandits, en
découvrant sur ma chemise...... la marque des galères?
«Un forçât!...... s'écria Roman, un forçat parmi nous..... ce ne peut
être qu'un espion..... Qu'on le sable[3]; ou qu'on le fusille.... ce
sera plus tôt fait.»
J'entendis armer les fusils....
«Un instant! commanda le chef; il faut auparavant qu'il rende
l'argent.....
»Oui, lui dis-je, l'argent sera rendu; mais il est indispensable que
vous m'accordiez un entretien particulier.» Roman consentit à
m'entendre. On croyait que j'allais faire des aveux; mais quand je fus
seul avec lui, j'affirmai de nouveau que je n'étais pas le coupable, et
je lui indiquai pour le découvrir un expédient dont il me semble avoir
lu autrefois la recette dans Berquin. Roman reparut tenant dans sa main
autant de brins de paille qu'il y avait d'individus présents: Faites
bien attention, leur dit-il, que le brin le plus long désignera le
voleur. On procède au tirage; et quand il est terminé, chacun s'empresse
de rapporter sa paille... Une seule est plus courte que les autres.
C'est un nommé Joseph d'Oriolles qui la présente. «C'est donc toi?
lui-dit Roman: toutes les pailles étaient de même longueur; tu as
raccourci la tienne, tu t'es vendu toi-même....»
Aussitôt l'on fouilla Joseph, et l'argent volé fut trouvé dans sa
ceinture. Ma justification était complète. Roman lui-même me fit des
excuses; en même temps il me déclara que j'avais cessé de faire partie
de sa troupe; «c'est un malheur, ajouta-t-il, mais vous sentez qu'ayant
été aux galères.....» Il n'acheva pas, me mit quinze louis dans la main,
et me fit promettre de ne pas parler de ce que j'avais vu, avant
vingt-cinq jours.--Je fus discret.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE
DES MATIÈRES
Du Tome premier.
Pages.
AU LECTEUR.
CHAPITRE PREMIER. Ma naissance.--Dispositions
précoces.--Je suis mitron.--Un
premier vol.--La fausse clé.--Les poulets
accusateurs.--L'argenterie enlevée.--La prison.--La
clémence maternelle.--Mon père
ouvre les yeux.--Le grand coup.--Départ
d'Arras.--Je cherche un navire.--Le courtier
d'un musicos.--Le danger de l'ivresse.--La
trompette m'appelle.--M. Comus, premier
physicien de l'univers.--Le précepteur du général
Jacot.--Les acrobates.--J'entre dans la
_banque_.--Les leçons du petit diable.--Le
sauvage de la mer du Sud.--Polichinel et le
théâtre des Variétés amusantes.--Une scène
de jalousie, ou le sergent dans l'oeil.--Je passe
au service d'un médecin nomade.--Retour à la
maison paternelle.--La connaissance d'une comédienne.--Encore
une fugue.--Mon départ
dans un régiment.--Le camarade précipité.--La
désertion.--Le franc Picard et les assignats.--Je
passe à l'ennemi.--Une schlag.--Je
reviens sous mes anciens drapeaux.--Un vol
domestique, et la gouvernante d'un vieux garçon.--Deux
duels par jour.--Je suis blessé.--Mon
père fonctionnaire public.--Je fais la
guerre.--Changement de corps.--Séjour à
Arras. 1
CHAPITRE II Joseph Lebon.--L'orchestre de la
guillotine et la lecture du bulletin.--Le perroquet
aristocrate.--La citoyenne Lebon.--Allocution
aux sans-culottes.--La marchande
de pommes.--Nouvelles amours.--Je suis
incarcéré.--Le concierge Beaupré.--La vérification
du potage.--M. de Béthune.--J'obtiens
ma liberté.--La soeur de mon libérateur.--Je
suis fait officier.--Le lutin de Saint-Sylvestre-Capelle.--L'armée
révolutionnaire.--La
reprise d'une barque.--Ma fiancée.--Un
travestissement.--La fausse grossesse.--Je
me marie.--Je suis content sans être battu.--Encore
un séjour aux Baudets.--Ma délivrance. 40
CHAPITRE III Séjour à Bruxelles.--Les cafés.--Les
gendarmes gastronomes.--Un faussaire.--L'armée
roulante.--La baronne et le garçon
boulanger.--Contre-temps.--Arrivée à Paris.--Une
femme galante.--Mystifications. 65
CHAPITRE IV Les Bohémiens.--Une foire flamande.--Retour
à Lille.--Encore une connaissance.--L'OEil
de boeuf.--Jugement
correctionnel.--La tour Saint-Pierre.--Les
détenus.--Un faux. 95
CHAPITRE V Trois évasions.--Les _Chauffeurs_.--Le
suicide.--L'interrogatoire.--Je suis
accusé d'assassinat.--On me renvoie de la
plainte.--Nouvelle évasion.--Départ pour
Ostende.--Les Contrebandiers.--Je suis
repris. 119
CHAPITRE VI Les clés d'étain.--Les saltimbanques.--J'entre
dans les hussards.--Je suis
repris.--Le siége du cachot.--Jugement.--Condamnation. 155
CHAPITRE VII Départ de Douai.--Les condamnés
se révoltent dans le forêt de Compiègne.--Séjour
à Bicêtre.--Moeurs de prison.--La
cour des fous. 199
CHAPITRE VIII Un départ de la chaîne.--Le capitaine
Viez et son lieutenant Thierry.--La
complainte des galériens.--La visite hors de
Paris.--Humanité des argouzins.--Ils encouragent
le vol.--Le pain transformé en
valise.--Malheureuse tentative d'évasion.--Le
bagne de Brest.--Les bénédictions. 222
CHAPITRE IX De la colonisation des forçats. 242
CHAPITRE X La chasse aux forçats.--Un maire
de village.--La voix du sang.--L'hôpital.--Soeur
Françoise.--Faublas II.--_La mère
des voleurs._ 265
CHAPITRE XI Le marché de Cholet.--Arrivée
à Paris.--Histoire du capitaine Villedieu. 292
CHAPITRE XII Voyage à Arras.--Le P. Lambert.--Je
suis maître d'école.--Départ pour la
Hollande.--_Les marchands d'âmes._--L'insurrection.--Le
corsaire.--Catastrophe. 321
CHAPITRE XIII Je revois Francine.--Ma réintégration
dans la prison de Douai.--Suis-je ou
ne suis-je pas Duval?--Les magistrats embarrassés.--J'avoue
que je suis Vidocq.--Nouveau
séjour à Bicêtre.--J'y retrouve le capitaine
Labbre.--Départ pour Toulon.--Jossas,
admirable voleur.--Son entrevue avec une
grande dame.--Une tempête sur le Rhône.--Le
marquis de Saint-Amand.--Le bourreau
du bagne.--Les voleurs du garde-meubles.--Une
famille de chauffeurs. 343
CHAPITRE XIV Le père Mathieu.--Je me fais industriel.--Ruine
de mon établissement.--On
me croit perclus.--Je suis aide-major.--_Ecce
Homo_, ou le marchand de cantiques.--Un déguisement.--Arrêtez,
c'est un forçat!--Je suis
mis à la double chaîne.--La clémence du commissaire.--Je
lui fais un conte.--Ma plus belle
évasion.--La fille publique et l'enterrement.--Je
ne sais pas ce que c'est.--Situation critique.--Une
bande de brigands.--J'y découvre un voleur.--J'obtiens
mon congé.--L'indemnité de
route.--Je promets le secret. 387
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
IMPRIMERIE D'HIPPOLYTE TILLIARD
RUE DE LA HARPE, Nº 78.
NOTES:
[1] Aujourd'hui lieutenant-général.
[2] On sera peut-être surpris de cette facilité, mais on cesserait de
s'en étonner en apprenant par combien de témoignages de complaisance le
cours de la justice est entravé chaque jour. N'a-t-on pas vu récemment à
la cour d'assises de Cahors, la moitié des habitants d'une commune
déposer sur un fait patent, dans un sens tout opposé que l'autre moitié.
[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
appliqué entre les deux épaules, suffit pour détacher les poumons, et
par conséquent pour donner la mort.