descends: c'est ma mère qu'on a fait venir d'Arras, on devine dans
quelle intention. La pauvre femme s'élance pour m'embrasser... Je vois
le piége.... sans brusquerie, je la repousse en disant au juge
d'instruction présent à l'entrevue, qu'il était indigne, de donner à
cette malheureuse femme l'espoir de revoir son fils, quand on était au
moins incertain de pouvoir le lui présenter. Cependant ma mère, mise au
fait de la position par un signe que je lui avais fait en l'éloignant,
feint de m'examiner avec attention, et finit par déclarer qu'une
ressemblance extraordinaire l'a trompée; puis elle se retire en
maudissant ceux qui l'ont déplacée pour ne lui donner qu'une fausse
joie.
Juge et guichetiers retombèrent alors dans une incertitude qu'une lettre
arrivée de Lorient parut devoir faire cesser. On y parlait du dessin
piqué sur le bras gauche du Duval évadé de l'hôpital de Quimper, comme
d'un fait qui ne devait plus laisser aucun doute sur son identité avec
l'individu détenu à Douai. Nouvelle comparution devant le juge
d'instruction; Hurtrel, triomphant déjà de sa perspicacité, assistait à
l'interrogatoire: aux premiers mots, je vis de quoi il s'agissait, et,
relevant la manche de mon habit au-dessus du coude, je leur montrai le
dessin qu'ils ne s'attendaient guères à y trouver; on constata sa
ressemblance exacte avec la description envoyée de Lorient. Tout le
monde tombait des nues; ce qui compliquait encore la position, c'est
que les autorités de Lorient me réclamaient comme déserteur de la
marine. Quinze jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'on prît aucun parti
décisif à mon égard; alors, fatigué des rigueurs exercées contre moi
dans l'intention d'obtenir des aveux, j'écrivis au président du tribunal
criminel pour lui déclarer que j'étais effectivement Vidocq. Ce qui
m'avait déterminé à cette démarche, c'est que je comptais partir
immédiatement pour Bicêtre avec un transport dans lequel on me comprit
en effet. Il me fut toutefois impossible de faire en route, comme j'y
comptais, la moindre tentative d'évasion, tant était rigoureuse la
surveillance exercée contre nous.
Je fis ma seconde entrée à Bicêtre le 2 avril 1799. Je retrouvai là
d'anciens détenus, qui, bien que condamnés aux travaux forcés, avaient
obtenu qu'il fût sursis à leur translation au bagne; il en résultait
pour eux une véritable commutation, la durée de la peine comptant du
jour de l'arrêt définitif. Ces sortes de faveurs s'accordent quelquefois
encore aujourd'hui: si elles ne portaient que sur des sujets que les
circonstances de leur condamnation ou leur repentir en rendissent
dignes, on pourrait y donner un consentement tacite; mais ces
dérogations au droit commun proviennent en général de l'espèce de lutte
qui existe entre la police des départements et la police générale, dont
chacune a ses protégés. Les condamnés appartenant cependant sans
exception à la police générale, elle peut faire partir qui bon lui
semble de Bicêtre ou de toute autre prison pour le bagne; c'est alors
qu'on peut se convaincre de la justesse de l'observation que je viens
d'émettre. Tel condamné qui jusque là s'était paré de dehors hypocrites
et pieux, jette le masque, et se montre le plus audacieux des forçats.
Je vis encore à Bicêtre le capitaine Labbre, qu'on se rappelle m'avoir
fourni dans le temps à Bruxelles les papiers au moyen desquels j'avais
trompé la baronne d'I..... Il était condamné à seize années de fers pour
complicité dans un vol considérable commis à Gand, chez l'aubergiste
Champon. Il devait, comme nous, faire partie de la première chaîne, dont
le voyage très prochain s'annonçait fort désagréablement pour nous. Le
capitaine Viez, sachant à qui il avait affaire, avait déclaré que, pour
prévenir toute évasion, il nous mettrait les menottes et le double
collier jusqu'à Toulon. Nos promesses parvinrent cependant à le faire
renoncer à ce beau projet.
Lors du _ferrement_, qui présenta les mêmes circonstances que lors de
mon premier départ, on me plaça en tête du premier cordon avec un des
plus célèbres voleurs de Paris et de la province; c'était Jossas, plus
connu sous le nom du marquis de _Saint-Amand de Faral_, qu'il portait
habituellement. C'était un homme de trente-six ans, ayant des formes
agréables, et prenant au besoin le meilleur ton. Son costume de _voyage_
était celui d'un élégant qui sort du lit pour passer dans son boudoir.
Avec un pantalon à pied en tricot gris-d'argent, il portait une veste et
un bonnet garnis d'astracan, de la même couleur, le tout recouvert d'un
ample manteau doublé de velours cramoisi. Sa dépense répondait à sa
tenue, car, non content de se traiter splendidement à chaque halte, il
nourrissait toujours trois ou quatre hommes du cordon.
L'éducation de Jossas était nulle; mais, entré fort jeune au service
d'un riche colon, qu'il accompagnait dans ses voyages, il avait pris
d'assez bonnes manières pour n'être déplacé dans aucun cercle. Aussi ses
camarades le voyant s'introduire dans les sociétés les plus
distinguées, le surnommaient-ils le _passe-partout_. Il s'était même
tellement identifié avec ce rôle, qu'au bagne, mis à la double chaîne,
confondu avec des hommes de l'aspect le plus misérable, il conservait
encore de grands airs sous sa casaque de forçat. Muni d'un magnifique
nécessaire, il donnait tous les matins une heure à sa toilette, et
soignait particulièrement ses mains qu'il avait fort belles.
Jossas était un de ces voleurs comme il en existe heureusement
aujourd'hui fort peu, qui méditaient et préparaient quelquefois une
expédition pendant une année entière. Opérant principalement à l'aide de
fausses clefs, il commençait par prendre l'empreinte de la serrure de la
porte extérieure. La clef fabriquée, il pénétrait dans la première
pièce; s'il était arrêté par une autre porte, il prenait une nouvelle
empreinte, faisait fabriquer une seconde clef, et ainsi de suite,
jusqu'à ce qu'il eût atteint son but. On comprend que ne pouvant
s'introduire, chaque soir, qu'en l'absence des maîtres du logis, il
devait perdre un temps considérable à attendre l'occasion. Il ne
recourait donc à cet expédient qu'en désespoir de cause, c'est-à-dire
lorsqu'il lui était impossible de s'introduire dans la maison; s'il
parvenait à s'y faire admettre sous quelque prétexte, il avait bientôt
pris les empreintes de toutes les serrures. Quand les clefs étaient
fabriquées, il invitait les personnes à dîner chez lui, rue Chantereine,
et pendant qu'elles étaient à table, des complices dévalisaient
l'appartement dont il avait trouvé le moyen d'éloigner les domestiques,
soit en priant les maîtres de les amener pour servir, soit en faisant
emmener les femmes de chambre ou les cuisinières par des amants qu'on
leur détachait. Les portiers n'y voyaient rien, parce qu'on n'enlevait
ordinairement que de l'argent ou des bijoux. S'il se trouvait par hasard
quelque objet plus volumineux, on l'enveloppait dans du linge sale, et
on le jetait par la fenêtre à un compère qui se trouvait là tout exprès
avec une voiture de blanchisseur.
On connaît de Jossas une foule de vols, qui tous annoncent cet esprit de
finesse d'observation et d'invention qu'il possédait au plus haut degré.
Dans le monde où il se faisait passer pour un créole de la Havane, il
rencontra souvent des habitants de cette ville, sans rien laisser
échapper qui pût le trahir. Plusieurs fois il amena des familles
honorables au point de lui faire offrir la main de jeunes personnes.
S'informant toujours, au milieu des pourparlers, où était déposé
l'argent de la dot, il ne manquait jamais de l'enlever et de disparaître
au moment de signer le contrat. Mais de ses tours, le plus étonnant est
celui dont un banquier de Lyon fut victime. Introduit dans la maison
sous prétexte d'escomptes et de négociations, il parvint en peu de temps
à une sorte d'intimité qui lui donna les moyens de prendra l'empreinte
de toutes les serrures, à l'exception de celle de la caisse, dont
l'entrée à secret rendit tous ses essais inutiles. D'un autre côté, la
caisse étant scellée dans le mur et doublée de fer, il ne fallait pas
songer à l'effraction; enfin le caissier ne se dessaisissait jamais de
sa clef: tant d'obstacles ne rebutèrent point Jossas. S'étant lié sans
affectation avec le caissier, il lui proposa une partie de campagne à
Collonges. Au jour pris, on partit en cabriolet. Arrivé près de
Saint-Rambert, on aperçut dans la berge une femme expirante, rendant des
flots de sang par la bouche et par le nez: à ses côtés était un homme
qui paraissait fort embarrassé de lui donner des secours. Jossas, jouant
l'émotion, lui dit que pour arrêter l'hémorrhagie, il suffisait
d'appliquer une clef sur le dos de la malade. Mais personne ne se
trouvait avoir de clef, à l'exception du caissier, qui offrit d'abord
celle de son appartement; elle ne suffit pas. Alors le caissier,
épouvanté de voir couler le sang à flots, livra la clef de la caisse,
qu'on appliqua avec beaucoup de succès entre les épaules de la malade.
On a déjà deviné qu'il s'y trouvait une couche de cire à modeler, et que
toute la scène était préparée d'avance. Trois jours après la caisse
était vidée.
Comme je l'ai déjà dit, Jossas jouant le magnifique, dépensait l'argent
avec la facilité d'un homme qui se le procure aisément. Il était de plus
fort charitable, et je pourrais citer de lui plusieurs traits d'une
générosité bizarre, que j'abandonne à l'examen des moralistes. Un jour
entre autres il pénètre dans un appartement de la rue du Hazard, qu'on
lui avait indiqué comme bon à dévaliser. D'abord la mesquinerie de
l'ameublement le frappe, mais le propriétaire peut être un avare? il
poursuit ses recherches, furète partout, brise tout, et ne trouve dans
le secrétaire qu'une liasse de reconnaissances du _Mont-de-Piété_.... Il
tire de sa poche cinq louis, les pose sur la cheminée, et après avoir
écrit sur la glace ces mots: _Indemnité pour les meubles cassés_, se
retire en fermant soigneusement les portes, dans la crainte que d'autres
voleurs moins scrupuleux ne viennent enlever ce qu'il a respecté.
Lorsque Jossas partit avec nous de Bicêtre, c'était la troisième fois,
qu'il faisait le voyage. Depuis, il s'échappa deux fois encore, fut
repris, et mourut en 1805 au bagne de Rochefort.
A notre passage à Montereau, je fus témoin d'une scène qu'il est bon de
faire connaître, puisqu'elle peut se renouveler. Un forçat, nommé
Mauger, connaissait un jeune homme de la ville, que ses parents
croyaient condamné aux fers; après avoir recommandé à son voisin de se
cacher la figure avec son mouchoir, il dit confidentiellement à quelques
personnes accourues sur notre route, que celui qui se cachait était le
jeune homme en question. La chaîne poursuivit ensuite sa marche, mais à
peine étions-nous à un quart de lieue de Montereau, qu'un homme courant
après nous, remit au capitaine une somme de cinquante francs, produit
d'une quête faite pour _l'homme au mouchoir_. Ces cinquante francs
furent distribués le soir aux intéressés, sans que personne, hors
eux-mêmes, sût la cause de cette libéralité.
A Sens, Jossas me donna une autre comédie: il avait fait mander un nommé
Sergent, qui tenait l'auberge de l'_Écu_; en le voyant, cet homme donna
des signes de la plus vive douleur: «Comment, s'écriait-il, les larmes
aux yeux, vous ici, monsieur le marquis!... vous, le frère de mon ancien
maître!..... moi qui vous croyais retourné en Allemagne..... Ah! mon
Dieu! mon Dieu! quel malheur!» On devine que dans quelque expédition,
Jossas se trouvant à Sens, s'était fait passer pour un émigré rentré
clandestinement, et frère d'un comte chez lequel Sergent avait été
cuisinier. Jossas lui expliqua comment, arrêté avec un passeport de
fabrique, au moment où il tentait de repasser la frontière, il avait été
condamné comme faussaire. Le brave aubergiste ne se borna pas à de
stériles lamentations; il fit servir au noble galérien un excellent
dîner, dont je pris ma part avec un appétit qui contrastait avec ma
fâcheuse position.
A part une furieuse bastonnade, distribuée à deux condamnés qui avaient
voulu s'évader à Beaune, il ne nous arriva rien d'extraordinaire
jusqu'à Châlons, où l'on nous embarqua sur un grand bateau rempli de
paille, assez semblable à ceux qui apportent le charbon à Paris; une
toile épaisse le recouvrait. Si, pour jeter un coup d'oeil sur la
campagne, ou pour respirer un air plus pur, un condamné en levait un
coin, les coups de bâton pleuvaient à l'instant sur son dos. Quoique
exempt de ces mauvais traitements, je n'en étais pas moins fort affecté
de ma position; à peine la gaieté de Jossas, qui ne se démentait jamais,
parvenait-elle à me faire oublier un instant, qu'arrivé au bagne,
j'allais être l'objet d'une surveillance qui rendrait toute évasion
impossible. Cette idée m'assiégeait encore quand nous arrivâmes à Lyon.
En apercevant l'île Barbe, Jossas m'avait dit: «Tu vas voir du nouveau.»
Je vis en effet sur le quai de Saône, une voiture élégante, qui
paraissait attendre l'arrivée du bateau; dès qu'il parut, une femme mit
la tête à la portière, en agitant un mouchoir blanc: «C'est elle», dit
Jossas, et il répondit au signal. Le bateau ayant été amarré au quai,
cette femme descendit pour se mêler à la foule des curieux; je ne pus
voir sa figure que couvrait un voile noir fort épais. Elle resta là
depuis quatre heures de l'après-midi jusqu'au soir; la foule étant
alors dissipée, Jossas lui détacha le lieutenant Thierry, qui revint
bientôt avec un saucisson, dans lequel étaient cachés cinquante louis.
J'appris que Jossas ayant fait la conquête de cette femme sous le titre
de marquis, l'avait instruite par une lettre de sa condamnation, qu'il
expliquait sans doute à peu près comme il l'avait fait pour l'aubergiste
de Sens. Ces sortes d'intrigues, aujourd'hui fort rares, étaient très
communes à cette époque, par suite des désordres de la révolution et de
la désorganisation sociale qui en était le résultat. Ignorant le
stratagème employé pour la tromper, cette dame voilée reparut le
lendemain sur le quai pour y rester jusqu'au moment de notre départ.
Jossas était enchanté: non-seulement il remontait ses finances, mais il
s'assurait encore un asile en cas d'évasion.
Nous approchions enfin du terme de notre navigation, lorsqu'à deux
lieues du Pont-Saint-Esprit, nous fûmes surpris par un de ces orages si
terribles sur le Rhône. Il était annoncé par les roulements lointains du
tonnerre. Bientôt la pluie tomba par torrents; des coups de vent comme
on n'en éprouve que sous les tropiques, renversaient les maisons,
déracinaient les arbres et soulevaient les vagues qui menaçaient à
chaque instant d'engloutir notre embarcation. Elle présentait, en ce
moment, un spectacle affreux: à la rapide lueur des éclairs, on eût vu
deux cents hommes enchaînés comme pour leur ôter tout moyen de salut,
exprimer par des cris d'effroi les angoisses d'une mort que le poids des
fers qui les réunissait rendait inévitable; sur ces physionomies
sinistres, on eût lu le désir de conserver une vie disputée à
l'échafaud, une vie qui devait s'écouler désormais dans la misère et
l'avilissement. Quelques-uns des condamnés montraient une impassibilité
absolue; plusieurs, au contraire, se livraient à une joie frénétique. Se
rappelant les leçons du jeune âge, un malheureux bégayait-il quelque
pieuse formule, ces derniers agitaient leurs fers en chantant des
chansons licencieuses, et la prière expirait au milieu de longs
hurlements.
Ce qui redoublait la consternation générale, c'était l'abattement des
mariniers qui paraissaient désespérer de nous. Les gardes n'étaient
guères plus rassurés; ils firent même un mouvement comme pour abandonner
le bateau, que l'eau remplissait à vue d'oeil. Alors la scène prit un
nouvel aspect: on se précipita sur les _argouzins_ en criant: _A terre!
à terre tout le monde!_ et l'obscurité, jointe au trouble du moment,
permettant de compter sur l'impunité, les plus intrépides d'entre les
forçats, se levèrent en déclarant que personne ne sortirait du bateau
avant qu'il n'eût touché le rivage. Le lieutenant Thierry, le seul à peu
près qui n'eût pas perdu la tête, fit bonne contenance; il protesta
qu'il n'y avait aucun danger, et la preuve, c'est que lui ni les
mariniers ne songeaient à quitter l'embarcation. On le crut d'autant
mieux, que le temps se calmait sensiblement. Le jour parut: sur le
fleuve uni comme une glace, rien n'eût rappelé les désastres de la nuit,
si les eaux bourbeuses n'eussent charrié des bestiaux morts, des arbres
entiers, des débris de meubles et d'habitations.
Échappés à la tempête, nous débarquâmes à Avignon, où l'on nous déposa
dans le château. Là commença la vengeance des _argouzins_: ils n'avaient
pas oublié ce qu'ils appelaient notre insurrection; ils nous en
rafraîchirent d'abord la mémoire à grands coups de bâton; puis ils
empêchèrent le public de donner aux condamnés des secours que le terme
du voyage ne devait plus faire passer entre leurs mains. «_L'aumône à
ces flibustiers!_ disait un d'entre eux, nommé le père Lami, à des dames
qui demandaient à s'approcher; _c'est bien de l'argent perdu.... Au
surplus, adressez-vous au chef....._» Le lieutenant Thierry, qu'on ne
doit vraiment pas confondre avec les êtres brutaux et inhumains dont
j'ai déjà eu l'occasion de parler, accorda la permission; mais, par un
raffinement de méchanceté, les _argousins_ donnèrent le signal du départ
avant que la distribution fût terminée. Le reste de la route n'offrit
rien de remarquable. Enfin, après trente-sept jours du voyage le plus
pénible, la chaîne entra dans Toulon.
Les quinze voitures parvenues sur le port, et rangées devant la
corderie, on fit descendre les condamnés, qu'un employé reçut, et
conduisit dans la cour du bagne. Pendant le trajet, ceux qui avaient des
habits de quelque valeur s'empressèrent de s'en dépouiller pour les
vendre ou les donner à la foule que réunit l'arrivée d'une nouvelle
chaîne. Lorsque les vêtements du bagne furent distribués, et lorsqu'on
eut rivé les _manicles_, comme je l'avais vu faire à Brest, on nous
conduisit à bord du vaisseau rasé _le Hasard_ (aujourd'hui _le
Frontin_), servant de bagne flottant. Après que les _payots_ (forçats
qui remplissent les fonctions d'écrivains) eurent pris nos signalements,
on choisît les _chevaux de retour_ (forçats évadés), pour les mettre à
la double chaîne. Leur évasion prolongeait leur peine de trois ans.
Comme je me trouvais dans ce cas, on me fit passer à la salle nº 3, où
étaient placés les condamnés les plus suspects. Dans la crainte qu'ils
ne trouvassent l'occasion de s'échapper en parcourant le port, on ne les
conduisait jamais à la _fatigue_. Toujours attachés au banc, couchés sur
la planche nue, rongés par la vermine, exténués par les mauvais
traitements, le défaut de nourriture et d'exercice, ils offraient un
spectacle déplorable.
Ce que j'ai dit des abus de toute espèce dont le bagne de Brest était le
théâtre me dispense de signaler ceux que j'ai pu observer à Toulon.
C'était la même confusion des condamnés, la même brutalité chez les
_argousins_, la même dilapidation des objets appartenants à l'état;
seulement l'importance des armements présentait plus d'occasions de vol
aux forçats qu'on employait dans les arsenaux ou dans les magasins. Le
fer, le plomb, le cuivre, le chanvre, la poix, le goudron, l'huile, le
rhum, le biscuit, le boeuf fumé, disparaissaient chaque jour, et
trouvaient d'autant plus facilement des recéleurs, que les condamnés
avaient des auxiliaires fort actifs dans les marins et dans les ouvriers
libres du port. Les objets de gréement provenants de ces soustractions
servaient à équiper une foule d'allèges et de bateaux pêcheurs, dont les
patrons se les procuraient à vil prix, sauf à dire, en cas d'enquête,
qu'ils les avaient achetés à quelque vente publique d'objets hors de
service.
Un condamné de notre salle, qui, étant prisonnier en Angleterre, avait
travaillé comme charpentier dans les chantiers de Chatam et de Plymouth,
nous rapporta que le pillage y était encore plus considérable. Il nous
assura que dans tous les villages des bords de la Tamise et du Medway,
il y avait des gens continuellement occupés à détordre les cordages de
la marine royale, pour en ôter la marque et la cordelette, qu'on y mêle
pour les faire reconnaître; d'autres n'étaient employés qu'à effacer la
flèche empreinte sur tous les objets de métal enlevés dans les arsenaux.
Ces dilapidations, quelque considérables qu'elles fussent, ne pouvaient
toutefois se comparer aux brigandages qui s'exerçaient sur la Tamise, au
préjudice du commerce. Quoique l'établissement d'une police de marine
ait en grande partie réprimé ces abus, je crois qu'il ne sera pas sans
intérêt de donner quelques détails sur ces fraudes qui se pratiquent
encore aujourd'hui dans certains ports, aux depens de qui il appartient.
Les malfaiteurs dont il est ici question se divisaient en plusieurs
catégories, dont chacune avait une désignation et des attributions
particulières: il y avait les _Pirates de rivière_, les _Chevau-légers_
(Light horsemen), les _Gendarmes_ (Heary horsemen), les _Bateliers
chasseurs_ (Game watermen), les _Gabariers chasseurs_ (Game lightermen),
les _Hirondelles de vase_ (Mudlarks), les _Tapageurs_ (Scuffle hunters);
et les _Recéleurs_ (Copemen).
Les _Pirates de rivière_ se composaient de ce qu'il y avait de plus
audacieux et de plus féroce parmi les brigands qui infestaient la
Tamise. Ils opéraient surtout la nuit contre les bâtiments mal gardés,
dont ils massacraient quelquefois le faible équipage pour piller plus à
leur aise. Le plus souvent ils se bornaient à prendre des cordages, des
rames, des perches, ou même des balles de coton. Mouillé à Castlane-Ter,
le capitaine d'un brick américain, ayant entendu du bruit, monta sur le
pont pour s'en rendre compte; un canot s'éloignait: c'étaient des
pirates, qui, en lui souhaitant le bon soir, lui dirent qu'ils venaient
d'enlever son ancre avec le câble. En s'entendant avec les _Watchmen_,
chargés de veiller la nuit sur les cargaisons, ils pillaient encore avec
plus de facilité. Quand on ne pouvait pratiquer de semblables
intelligences, on coupait les câbles des alléges, et on les laissait
dériver jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus dans un endroit où l'on pût
se mettre à la besogne sans crainte d'être découverts. De petits
bâtiments de charbon se sont trouvés ainsi déchargés en entier dans le
cours d'une nuit. Le suif de Russie, que la difficulté de remuer les
barriques énormes qui le contiennent semblait devoir protéger contre ces
tentatives, n'était pas plus à l'abri, puisqu'on avait l'exemple de
l'enlèvement nocturne de sept de ces barriques, qui pèsent entre trente
et quarante quintaux.